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Abraham
Serfaty
Abraham
Serfaty a adhéré en février 1944 aux Jeunesses Communistes
Marocaines. A son arrivée en France en 1945, il rejoint les
rangs du Parti Communiste francais, et a son retour au Maroc, en
1949, ceux du Parti Communiste Marocain. Arrêté en avril 1950
et condamné a deux mois de prison, arrêté a nouveau en
septembre 1952, il est exilé en France en décembre 1952 et
assigné a résidence jusqu'à son retour au Maroc après l'indépendance.
De 1956 a 1960, il se consacre entièrement a l'oeuvre de
construction du Maroc indépendant. De 1960 à 1967, il
participe à la réflexion et aux cercles d'études et de débats
des intellectuels marocains qui cherchent leur voie en ces années.
En juin 1967, il dénonce l'agression israélienne et appelle a
la fraternité judéo-musulmane au Maroc. A partir des premiers
mois de 1968, il rejoint l'équipe de la revue
"Souffles" dont il devient l'un des animateurs
jusqu'en 1972. Il rompt avec le parti Communiste Marocain en août
1970 pour participer à la fondation de l'organisation marocaine
Ila Al Amam (En Avant). Arrêté en janvier 1972 et torturé, il
est relâché un mois plus tard sous la pression des
manifestations de lycéens et d'étudiants dans tout le Maroc.
Il entre en clandestinité jusqu'à son arrestation en novembre
1974. Sauvagement torturé, il est condamné à perpétuité au
proces de Casablanca en février 1977. Il sera ainsi, après
Nelson Mandela, le prisonnier politique d'Afrique qui aura subi
la plus longue détention.
Il
est libéré le 13 septembre 1991 sous la pression de l'opinion
internationale, déchu de sa nationalité marocaine (!) et
aussitôt exilé en France oû il réside depuis. Rédacteur en
chef de la revue bimestielle Ila Al Amam, publiée à Paris
depuis avril 1992, il ne cesse de combattre contre la dictature
de Hassan II et plus généralement pour la reconstruction d'une
altemative révolutionnaire, y compris dans le premier monde.
Ernest
Mandel
Ernest
Mandel est né le 5 avril 1923 à Francfort.
Il
est issu d'une famille révolutionnaire communiste. Membre du
Spartakus Bund, son père était un compagnon de lutte de Rosa
Luxembourg et militait activement, pendant les années ‘30,
contre le stalinisme et la montée du fascisme. C'est dans cette
atmosphère, alors qu'il était
"minuit
dans le siècle" (comme l'écrivait Victor Serge), que le
jeune Mandel a grandi. A 17 ans, il rejoint la Quatrième
Internationale en Belgique. Il participe à la Résistance
contre la guerre et l'occupation nazie, en défendant un point
de vue internationaliste (à l'encontre des courants bourgeois
et staliniens belges). Avec Abraham Léon, il gagne des
sionistes de gauche de la Shomer Hazaïr (Jeune Garde) - dont
l'organisation avait rompu avec le PC après le pacte
Staline-Hitler - à la cause du marxisme révolutionnaire. Comme
militant du PCR (Parti Communiste Révolutionnaire, précurseur
du POS), Mandel construit des noyaux révolutionnaires parmi les
mineurs et les ouvriers métallurgistes de Charleroi et Liège.
A plusieurs reprises, il est arrêté par l'occupant, mais il s'échappe
chaque fois. A la fin de la guerre, il est déporté vers les
camps de travail en Allemagne. Lorsque la défaite du nazisme
approche, il s'échappe à nouveau (en avril 1945) et rejoint
ses camarades en Belgique. Après la guerre, il s'engage dans le
mouvement syndical. Il devient l'un des principaux conseillers
d'André Renard (le secrétaire général adjoint de la FGTB,
qui dirigeait la gauche syndicale). Tous deux s'étaient
rencontrés à la JGS liégeoise et dans la Résistance
antifasciste, où Renard avait joué un rôle dirigeant. A la
FGTB, Mandel est l'un des instigateurs du programme
"Holdings et Démocratie économique" et du plan de réformes
structurelles anticapitalistes. Parallèlement, il met sur pied
le journal La Gauche, qui rassemble toute la gauche du PSB, et
dont il est rédacteur en chef. Cette activité du mouvement
syndical prépare la grève générale de décembre 1960-janvier
1961 contre la Loi Unique (le Plan Global de l'époque) du
premier ministre Gaston Eyskens. En 1964, il est exclu - comme
toute la gauche anticapitaliste - du Parti Socialiste Belge qui
participait au gouvernement avec le CVP et avait fait passer
progressivement toutes les mesures contenues dans la Loi Unique,
assorties de lois antigrèves. Emest Mandel est alors très
actif dans la solidarité avec les Révolutions anticoloniales:
Algérie, Cuba, ... Che Guevara l'appelle à Cuba pour qu'il
participe au débat sur l'orientation économique de la Révolution
cubaine (1963-‘64).
L'engagement
internationaliste était pour Ernest une seconde nature. Dans
les camps nazis, il prônait ouvertement la solidarité entre
les travailleurs allemands, français, belges et anglais contre
le grand capital. En 1949, il avait rejoint les brigades de
soutien au peuple yougoslave et à sa révolution, que Staline
menaçait d'écraser. Il saisit toute l'importance de l'année
1968, tournant dans la situation mondiale (Mai ‘68 en France,
Printemps de Prague, offensive du Têt au Vietnam). Le
gouvernement français lui interdit d'entrer sur son territoire.
On lui refuse les visas pour les Etats-Unis, les deux Allemagne,
l'Australie, la Nouvelle Zélande... En Belgique, Mandel est
l'un des fondateurs en 1971 de la LRT (Ligue Révolutionnaire
des Travailleurs, qui deviendra le POS), résultat de la fusion
de la gauche anticapitaliste du mouvement ouvrier socialiste et
de nouveaux groupes radicalisés dans la jeunesse. Jusqu'à sa
mort, il a activement participé à la direction du POS. Ernest
Mandel a consacré toute son existence à l'élaboration d'un
marxisme radical et ouvert. Son "Traité d'économie
marxiste" a été l'objet d'une très large diffusion dès
1962. Il a été traduit dans plusieurs langues et eut une
grande influence dans la formation d'une nouvelle génération
d'économistes critiques. Parmi ses oeuvres les plus
importantes, citons ‘La formation de la pensée économique de
Karl Marx’, le commentaire de l'édition Pélican du
‘Capital’, l'ouvrage sur les ‘ondes longues du développement
capitaliste’ et surtout ‘Le troisième Age du
capitalisme’. Cette étude constitue, selon Perry Anderson,
"la première analyse théorique du développement global
du mode de production capitaliste depuis la Seconde Guerre
Mondiale, à partir des catégories marxistes classiques".
Citons également ‘The Meaning of WorId War Two’, ‘Sur le
fascisme’, ‘Contrôle ouvrier, conseils ouvriers et
autogestion’, ‘Critique de l'eurocommunisme’, ‘De la
Commune à Mai 68’, etc. Plus récemment, il a écrit ‘Où
va l'URSS de Gorbatchev?’ et surtout ‘Power and Money’.
Dans ce dernier ouvrage, il formule une théorie générale du
facteur qui a troublé la lutte des classes au XXème siècle:
la bureaucratie dans le mouvement et les Etats ouvriers. C'est
un plaidoyer passionné pour la démocratie socialiste comme
"troisième voie" contre la dictature du marché (le
capitalisme) et celle de la caste bureaucratique (la
planification autoritaire). En 1989-1990, il caressa de grands
espoirs pour les développements politiques en Allemagne, patrie
de Rosa Luxembourg et du mouvement ouvrier classique. Il prend
part aux événements en Allemagne et en Europe de l'Est,
poursuivant ainsi la lutte de l'Opposition de Gauche au
stalinisme et au capitalisme. Il participe au débat de la
direction du PCUS sur la signification politique du combat de
Trotsky.
Malgré
les défaites en Europe de l'Est et la situation difficile du
mouvement ouvrier mondial, Mandel parcourt les cinq continents
pour y défendre ses idées sans sectarisme, avec optimisme et
conviction. A plusieurs endroits, il contribue à jeter des
ponts entre les différents courants de gauche et à consolider
de nouvelles alliances: en Europe de l'Est, en Amérique du
Sud... Il en gagna la conviction que malgré les difficultés de
la situation mondiale, la gauche est porteuse de nouveaux
espoirs pour un marxisme critique, non dogmatique, conséquent
et radical. Les développements politiques au Brésil, aux
Philippines au Moyen-Orient, en Europe Occidentale... ont
renforcé cette conviction. Mais son activité sans relâche a
pesé sur sa santé. Il a très rarement accepté de prendre du
repos. Ce n'est que ces derniers mois que l'aggravation de son
état de santé l'a contraint à restreindre son activité. Plus
vite que nous ne l'avions cru et espéré, une brutale crise
cardiaque a mis fin à la vie de ce révolutionnaire pleinement
impliqué dans les combats de l'humanité. Ernest a fait don de
son optimisme inflexible à la lutte contre l'exploitation et
l'oppression dans une perspective internationaliste. Il n'a
jamais douté du sens de cet engagement. En juin 1995, il
exprimait encore son enthousiasme, lors du XIVème Congrès de
la Quatrième Internationale, pour les potentialités qui
s'ouvrent devant la QI, plus que jamais active dans la recherche
de nouvelles formes d'organisation pour la gauche
anticapitaliste sur le plan politique et international.
Ernest
a toujours puisé son inspiration dans la résistance des
exploités et des opprimés du monde entier. C'est pourquoi son
testament stipule que son enterrement ne doit pas être un
moment marqué par le deuil, mais une manifestation militante,
entièrement tournée vers l'espoir. Comme il l'avait souhaité,
il sera inhumé au Père Lachaise à Paris, aux côtés des
Communards.
(Nous
avons choisi de vous présenter cette note biographique d'Ernest
Mandel pour cette troisième édition de son débat avec Abraham
Serfaty, plutôt que de reproduire la courte notice qui figurait
dans les deux éditions précédentes.)
Socialisme
Sans frontières a reproduit pour vous de larges extraits du débat
qui a réuni ces deux militants révolutionnaires et
internationalistes à Liège, le 4 février 1993.
Dans
un souci de respect de la richesse de la discussion qui s'est
engagée avec la salle ce soir-là, nous avons également
reproduit très largement les interventions du public, qui sont
souvent fortement polémiques.
Cette
conférence était organisée par le Cercle Débat, Culture et
Action plurielle en collaboration avec Socialisme Sans Frontières,
la fondation Léon Lesoil, la Jeunesse Communiste, Solidarité
Arabe, la JGS, le Cercle interculturel Carlo Lévi et le POS.
Nous
sommes en effet convaincus que c'est par le dialogue - théorique
et pratique - entre militants et courants de gauche d'origine et
de trajectoire différente que pourra se reconstituer un pôle
de gauche révolutionnaire après la défaite du stalinisme et
le triomphe apparent – et pensons-nous, provisoire – du
capitalisme et de la loi du marché.
Cédric
Lomba:
Bonjour à tous. Je vous remercie de participer à cette conférence.
Je voudrais d'abord remercier, au nom du Cercle Débat, Culture
et Action plurielle, Ernest Mandel et Abraham Serfaty d'avoir
accepté de participer à ce débat.
Notre
Cercle se place dans une perpective résolument socialiste. Nous
pensons que le capitalisme est synonyme de guerre comme en
Yougoslavie, et synonyme de famine comme en Somalie. Nous
pensons qu'il n'est pas la fin de l'histoire, et qu'on peut
changer cela.
Je
vous laisse tout de suite en compagnie d'Ernest Mandel et
d'Abraham Serfaty.
Eric
Toussaint:
Bienvenue à tout le monde. L'idée ce soir, est d'avoir un
dialogue. Ce n'est donc pas un débat ou une polémique, parce
qu'il me semble que sont à la tribune, ce soir, deux militants
révolutionnaires internationalistes marxistes, qui luttent
depuis plusieurs dizaines d'années, qui ont montré que leur
engagement au niveau des idées correspondait à un engagement
dans une pratique, qui d'une certaine manière, Abraham surtout,
l'ont payé chèrement. Nous lui exprimons encore notre bonheur
de l'avoir vu être libéré en septembre 1991. Il est venu une
première fois à Liège nous parler du Maroc et de son combat là-bas.
Ce
soir, je parle d'un dialogue parce que, plutôt que de traiter
du Maroc ou de l'Europe, ou de thèmes essentiellement
d'actualité, on abordera un thème plus large, objet de
questionnements, de controverses, pas pour Abraham ou Ernest,
mais pour d'autres: la référence au socialisme après
l'effondrement des régimes bureaucratiques de l'Est,
l'effondrement ou la fin du dit socialisme réel. Y a-t-il
encore une perpective socialiste? Y a-t-il encore un projet qui
peut se définir comme socialiste?
Je
demanderai donc aux deux orateurs de dire en quelques mots ce
qu'est le socialisme pour eux.
Ernest
Mandel:
Pour moi, le socialisme, c'est une société sans exploitation,
sans oppression, sans violence majeure, une société fondée
sur la coopération et la solidarité, une société, comme Marx
l'a définie, de producteurs et de productrices associés, de
l'immense majorité de l'humanité, devenue maîtresse de son
sort et déterminant librement, démocratiquement, elle-même,
les priorités dans l'emploi des ressources rares, la manière
de limiter les dégâts écologiques, l'élimination des différences,
des discriminations, des inégalités, non seulement entre les
classes sociales, mais également entre les peuples, les races,
les ethnies, les sexes, tous les groupes majeurs d'êtres
humains qui habitent cette terre.
Abraham
Serfaty:
Je ne différerai pas pour l'essentiel de ce que vient de dire
Ernest, qui se retrouve chez Marx. Je crois que, pour Ernest
comme pour moi, l'essence de ce qu'a écrit Marx reste vivant.
Pour
ma part, j'apporterai quand-même quelques nuances. En ce sens
que pour moi, le socialisme, c'est plutôt une société de
transition entre le capitalisme, ou le mode de production
capitaliste pour être plus précis, et le mode de production
communiste. Je crois que le communisme et le mode de
production communiste, répondraient davantage à la définition
que vient de donner Ernest. Pour moi, le socialisme est cette
transition; il est donc porteur de ce devenir, mais en même
temps chargé des stigmates du capitalisme, comme l'a d'ailleurs
écrit Marx.
Mais
quelle est la clé, à mon avis, du socialisme? C'est que les
travailleurs, dans le socialisme, sont maîtres de leur destin.
Ils ont encore des stigmates, des noyaux de capitalisme, et nous
y reviendrons tout à l'heure, mais ils sont déjà maîtres de
leur destin, et par conséquent maîtres du devenir de cette
société. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que tout est
tracé d'avance, il peut y avoir des hauts et des bas, des avancées
et des régressions; mais dans l'ensemble, c'est cela qui me
semble être la définition essentielle. A partir de là, on
peut déjà intégrer l'essentiel de ce que vient de dire
Ernest: à partir du moment où les travailleurs seront maîtres
de leur destin, ils façonneront l'espace de manière non
destructrice, à la différence du capitalisme. Ce sera une société
humaniste, ce sera déjà une société véritablement démocratique.
Eric
Toussaint:
Alors qu'un discrédit profond pèse sur la possibilité du
socialisme, discrédit qui est l'héritage d'expériences à
l'Est et ici - où nous vivons concrètement avec la gestion
social-démocrate de la crise - je demande à Ernest Mandel
comment il voit l'avenir du socialisme, son actualité, et ce
qui fonde son engagement politique à ce niveau-là?
« La
crise ne vient pas essentiellement de l’effondrement des
dictatures de l’est »
Ernest
Mandel:
il faut partir d'une vision réaliste, sobre, sans exaltation,
sans exagération dans un sens ou dans l'autre, de ce
j'appellerai la crise de crédibilité du socialisme à l'échelle
mondiale. Cette crise vient de loin. Cela étonnera peut-être
des camarades que je le dise, mais j'en suis convaincu: la crise
ne vient pas essentiellement de l'effondrement des dictatures
bureaucratiques à l'Est, ce n'est qu'un aspect d'une crise
beaucoup plus générale. Je dirais que cette crise dure depuis
au moins une décennie, si pas plus: certains en situent même
l'origine à l'échec de ‘68 en occident, et à l'intervention
des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie la même
année, avec l'étranglement du Printemps de Prague en
‘68-‘69. Peu importe la chronologie précise, ce qui est
utile, c'est de constater que la crise vient de loin.
Et
on peut résumer les origines de cette crise dans deux aspects
fondamentaux de l'évolution économique, politique et sociale
au cours des deux dernières décennies.
D'une
part, avec le début de la longue récession économique, en
‘73-‘74, l'impérialisme, le capitalisme, a déclenché une
offensive universelle contre, disons-le en gros, la classe ouvrière,
les salariés, les opprimés, les peuples en lutte pour leur libération
dans le Tiers Monde, offensive à laquelle les organisations de
masse du mouvement ouvrier, comme d'ailleurs les organisations
de masse dans le Tiers Monde, à quelques exceptions près,
n'ont pas été capables de répondre, de riposter de manière
tant soit peu efficace. Dans la plupart des cas, d'ailleurs, les
directions se sont fait, ou bien les complices, ou même les
agents d'exécution de cette offensive. Mais il faut tout de
suite ajouter, pour être réaliste, parce que sinon on ne
comprend pas ce qui se passe, que, spontanément ni la classe
ouvrière, ni les peuples du Tiers Monde n'ont trouvé de
riposte adéquate non plus.
Si
cette riposte adéquate était venue, le monde serait tout à
fait différent de ce qu'il est maintenant. Il y a bien eu des
ripostes, et
des ripostes
impressionnantes dans certains cas, mais pas à la hauteur du défi.
C'est la première source de la crise de crédibilité du projet
socialiste, et elle est peut-être plus importante que la deuxième.
Il y a une interrogation sur ce qui est une des thèses
fondamentales du marxisme: la capacité d'auto-organisation et
d'auto-émancipation de la classe ouvrière -j'utilise le terme
classe ouvrière dans le sens le plus large: tous ceux qui se
trouvent sous la contrainte économique de vendre leur force de
travail.
Il
y a un doute, qui est réel, qui correspond à un aspect de la réalité.
L'initiative, disons-le comme ça, brutalement, est dans les
mains de l'ennemi de classe à l'échelle mondiale, pas dans les
mains de notre classe. Sauf dans un ou deux pays, l'initiative
est de l'autre côté. Pas avec des succès foudroyants, nous ne
sommes pas dans les années trente, le fascisme ne frappe pas à
la porte, la classe ouvrière n'est pas écrasée, les
mouvements de libération non plus, sauf dans quelques pays. Ce
n'est pas cette comparaison qu'il faut faire, mais il faut
constater que le rapport de forces s'est détérioré, et
continue en gros à se détériorer aux dépens des exploités
et des opprimés au sens le plus large du terme.
Et
là-dessus se greffe un deuxième aspect de la réalité: les
masses laborieuses ont fini par prendre conscience - avec un
gros retard, qu'on peut regretter, mais enfin... - que ce qu'on
leur avait présenté jusqu'alors comme socialisme réel à
l'Est, comme socialisme gestionnaire à l'Ouest, ou comme
pseudo-socialismes africains ou asiatiques, a fait faillite.
Ce
n'est pas un débat sur les termes: pour nous, il n'y a jamais
eu de socialisme, ni là-bas, ni ici, c'est évident. Là-bas,
il y a eu des sociétés de transition, j'accepte volontiers la
formule d'Abraham, mais profondément bureaucratisées, profondément
anti-démocratiques, et de moins en moins capables de satisfaire
les besoins des masses même ceux les plus élémentaires. Et
ici, le socialisme gestionnaire s'est mis à gérer la crise, à
gérer l'austérité.
L'association
de ces deux déceptions a créé, encore une fois, un doute
profond: après deux échecs, est-ce que ça vaut la peine de
recommencer encore une fois, et recommencer pour quoi faire? Là
sont les deux sources profondes de la crise de crédibilité du
socialisme à l'échelle mondiale.
Maintenant,
il faut un peu relativiser ce constat, en faisant une série de
remarques supplémentaires.
Tout
d'abord, ce que je viens de dire n'est pas d'application
universelle, sans exception aucune. Non. En gros, cela
s'applique davantage aux pays qui ont un mouvement ouvrier ou un
mouvement de libération de masse déjà vieux, étant passé
par une grande série d'expériences. De ce fait, la déception,
et donc le scepticisme, sont profonds. Mais cela ne s'applique
pas à des pays dont la classe ouvrière est relativement jeune,
qui ne traînent pas ce boulet des déceptions.
L'EXEMPLE
DU BRESIL
Je
pense à l'exemple le plus impressionnant, que tout le monde
connaît, celui du Brésil, où on ne peut d'aucune manière
dire que la classe ouvrière ou le mouvement ouvrier sont plus
faibles ou moins actifs qu'il y a dix ou vingt ans. C'est le
contraire qui est vrai, ils sont beaucoup mieux organisés, plus
actifs... Cela ne veut pas dire que c'est gagné, loin de là,
ça peut très mal finir, mais c'est une autre situation, c'est
une situation où l'espoir n'a pas disparu.
CELUI
DE L'AFRIQUE DU SUD
Je
prendrai un deuxième exemple, qui est d'ailleurs exactement de
la même nature: celui de l'Afrique du Sud. On ne peut pas dire
que les travailleurs noirs y sont moins actifs, plus mal logés,
ou plus mal organisés qu'il y a dix ans. Là, le progrès est
plus spectaculaire encore qu'au Brésil. C'était la classe
ouvrière la plus opprimée, la plus humiliée, la plus dénuée
de droits du monde entier. Ils n'avaient même pas la citoyenneté
de leur propre pays. Ils n'avaient aucun droit. La différence
de salaires avec les salariés blancs était de l'ordre de un à
douze. En l'espace de quelques années, ils ont réussi à
s'organiser syndicalement et politiquement. Ils ont conquis, de
fait, les libertés démocratiques. On leur tire encore dessus,
c'est un pays du Tiers Monde, c'est un pays de semi-dictature,
mais ils manifestent, pas comme dans le temps, ils manifestent,
ils font grève par dizaines de milliers de personnes, et ils
ont confiance en eux-mêmes, parce que le résultat est là: la
différence de salaires avec un blanc est passée de un à
douze, à un à trois. Ils ont confiance en eux-mêmes. Encore
une fois, il ne faut pas présenter une image rosé, là aussi
ça peut très mal finir. Mais c'est un progrès, on ne peut pas
dire que c'est un recul comme dans le reste du monde.
LA
COREE DU SUD
Troisième
exemple du même genre, la Corée du Sud, où une classe ouvrière
jeune, qualifiée, commence à s'organiser dans des syndicats
puissants qui dament le pion partiellement, malgré la répression
- beaucoup des dirigeants syndicaux sont en prison - à la
dictature.
Si
on regarde attentivement le monde, on pourrait trouver d'autres
exemples de ce genre, je n'insiste pas, mais il y a donc des
exceptions.
“Il
y a aussi crise du néo-liberalisme”
Une
autre considération qui permet de relativiser le constat, c'est
que, s'il y a crise de crédibilité du projet socialiste, il y
a en même temps - et on peut l'affirmer avec ce que les
Allemands appellent « schadenfreude »,
délectation morose - crise de crédibilité du
néolibéralisme
et du
néoconservatisme, sans commune mesure avec ce qui existait dans
les années 70 et au début des années 80. A cette époque, les
Reagan, les Thatcher, les Bush, les Kohl, ils croyaient avoir
gagné. Aujourd'hui, ils déchantent. Quelqu'un a décrit la
situation mondiale comme étant caractérisée par des rapports
de production chaotiques, ce qui est évidemment une boutade,
des rapports de production chaotiques, ça n'existe pas. Mais
enfin, si vous regardez le désordre mondial, il est
impressionnant. Et la capacité de l'impérialisme américain à
dominer, à gérer tout cela, est en déclin. Non seulement elle
est en déclin, - s'il y a toujours une supériorité militaire
de l'impérialisme yankee, il a perdu sa supériorité financière,
sa supériorité industrielle, sa supériorité technologique
est au moins mise en question - mais, ce qui est l'essentiel,
c'est que personne ne s'est mis à sa place.
On
a vu à plusieurs reprises dans l'histoire une puissance
capitaliste ou impérialiste hégémonique remplacée par une
autre; aujourd'hui, ce n'est pas le cas. Ni le Japon, ni l'Allemagne, - ne parlons même pas de l'Angleterre - ni
l'alliance germano-française, n'ont la capacité de se
substituer aux Etats-Unis comme leader impérialiste du monde.
Donc, il y a, de ce côté-là, un désordre croissant. Et à
cela correspond une incapacité d'agir qui, conjuguée à
d'autres causes de nature plus économique, plus structurelle,
fait que nous sommes entrés dans une longue période de dépression
économique, ce que j'appelle une onde longue dépressive, qui
n'a aucune chance, à court terme, cela je le dis avec grande
conviction, d'être remplacée par une période d'expansion
comparable à celles des années ‘50 et ‘60. Dans un avenir
prévisible, cette dépression va durer. Il y aura des phases de
reprise, le cycle industriel continue à fonctionner, mais ce
sera une reprise très limitée, et - ici je reviens à
l'essentiel - elle n'éliminera ni le chômage, ni la pauvreté.
Même dans les périodes
de reprise, le chômage continuera à monter. La pauvreté, la
marginalisation, continueront à s'étendre. Ce qui veut dire
qu'à l'échelle mondiale, le visage barbare de l'impérialisme
et du capitalisme est perçu, les masses ne sont pas idiotes ou
aveugles. Croire le contraire, c'est une vue élitaire qui ne
correspond d'aucune manière à la réalité. Les masses sont
sceptiques, elles sont déçues, elles sont, dans une certaine
mesure, en désarroi, mais elles ne sont pas aveugles. On ne
peut pas leur dire: "Tout va pour le mieux dans le meilleur
des mondes". Ça, personne ne le croit, absolument
personne.
CROISSANCE
DE LA MISERE ET DE LA BARBARIE
Je
donne quelques chiffres, on pourrait en donner beaucoup. Dans le
monde impérialiste uniquement, le nombre actuel des chômeurs dépasse
les 50 millions. Je parle du vrai chiffre, pas du chiffre
falsifié donné par les gouvernements avec la complicité des
sociaux-démocrates et des directions syndicales. Pour moi, il
n'y a pas le moindre doute: ce chiffre passera à 60, 70, 75
millions dans les années à venir.
La
pauvreté, la marginalisation, touchent, selon les pays, entre 5
et 15 pour cent de la population; aux Etats-Unis, pays dit le
plus riche du monde - ce qui n'est d'ailleurs plus vrai - le phénomène
touche de 35 à 40 millions de personnes; ce ne sont pas de
petits chiffres. Dans les pays du Tiers Monde, la barbarie éclate,
d'une manière qui, malheureusement, même dans les milieux
d'extrême-gauche en Europe et aux Etats-Unis, n'est pas tout à
fait saisie dans son ampleur. Rien que sur le plan des chômeurs
et des chômeuses, des gens qui se trouvent sans emploi ou avec
un emploi tout à fait limité, cela dépasse vraisemblablement
les cinq cent millions. 50 millions dans les pays impérialistes,
500 millions dans les pays du Tiers-Monde. Ce sont des chiffres
horribles, on ne peut pas le dire autrement.
Les
conséquences de cette barbarie au niveau de l'alimentation, je
dirais, au niveau des effets génétiques, sont épouvantables.
Au nord-est du Brésil, qui n'est pourtant pas le pays le plus
pauvre du Tiers Monde mais plutôt un des plus riches, par suite
de dévitaminose pendant trois générations dans les couches
les plus pauvres de la population, une nouvelle race de pygmées
est apparue - ce sont des choses qui étaient inconcevables -
une nouvelle race de pygmées dont la taille est en moyenne inférieure
de trente-cinq centimètres à la taille moyenne des habitants
du Brésil. Et les idéologues de la bourgeoisie brésilienne,
comme la bourgeoisie elle-même, appellent ces malheureux et ces
malheureuses des 'hommes-rats’, et on sait ce qu'on fait avec
les rats: c'est pour préparer, justifier, une répression
atroce, déshumaniser dans le langage pour permettre tous les
crimes, comme les nazis l'avaient fait auparavant.
L'idiotie,
il n'y a pas d'autre terme, de labourgeoisie impérialiste est
de croire que tous ces développements ne vont pas avoir de
retombées dans leur propre pays. Il y a déjà des retombées.
S'il y a une reprise d'épidémies typiques de la pauvreté,
comme la tuberculose ou le choléra, croire que cela va s'arrêter
à la frontière d'un pays riche ou d'un quartier riche, c'est
idiot: cela n'est pas arrivé comme cela dans le passé, cela
n'arrivera pas comme ça aujourd'hui non plus.
Je
vous donne un autre chiffre, effrayant, pour qu'on se rende
compte dans quel monde on vit: les projections de l'Organisation
Mondiale de la Santé disent qu'au début du vingt-et-unième siècle,
c'est-à-dire dans moins de dix ans, il y aura 30 millions de séropositifs
dans le monde, dont plus de 95 % dans le Tiers Monde; et
actuellement, 98 % des dépenses de prévention se font dans les
pays impérialistes, et pas dans les pays du Tiers Monde.
En
1990, selon l'Organisation Mondiale de la Santé, il y avait 9
millions de séropositifs dont 80 % vivaient dans le Tiers
Monde. En Thaïlande, un adulte sur 50 est infecté. Dans
certains pays d'Afrique Subsaharienne, un adulte sur 40 est déjà
infecté et dans certaines villes d'Afrique, un sur trois
(Rapport de la Banque Mondiale, 1993, p. 103).
Il
n'y a pas matière à s'étonner, pour quiconque connaît la
nature de l'impérialisme. Mais enfin, encore une fois, c'est
une politique suicidaire, les retombées dans les pays impérialistes
sont inévitables, une épidémie ne s'arrête pas à des frontières
nationales ou à des frontières de classe. Les imbéciles qui
sont responsables ou coresponsables de cette situation creusent
littéralement leur propre tombe, et je répète, il y a une
bonne partie de la population mondiale qui est consciente de
cette réalité. Ce qui entraîne des réactions.
FACE
A CETTE BARBARIE, SE DEVELOPPENT DES RIPOSTES, SOUVENT LIMITEES,
MALHEUREUSEMENT
Mais
dans l'absence d'un projet socialiste crédible, ces réactions
sont des réactions généralement limitées à un seul
objectif, ce qu'on appelle en anglais des "single-issues
movements" (mouvements à thème unique), et des réactions
discontinues dans le temps. Par exemple, dans notre propre pays,
nous avons connu, contre l'installation des fusées nucléaires
cinq cent mille personnes dans la rue. C'est énorme, on n'avait
jamais vu cela dans le passé. Et puis le mouvement est retombé.
Où sont ces cinq cent mille personnes aujourd'hui?
Aux
Etats-Unis, magnifique!, quand la Cour Suprême a voulu limiter
le droit à l'avortement, il y a eu un million de femmes dans la
rue. C'est magnifique, on n'avait jamais connu cela dans le passé.
Mais aujourd'hui, c'est fini.
Je
pourrais multiplier les exemples. Ils sont innombrables. Il
y a des réactions, des
réactions même impressionnantes, dans une certaine
mesure plus amples que ce qu'on a connu dans le passé, mais
discontinues, sans unification autour d'un projet de forme de
société, d'alternative de société, d'ensemble et cohérent.
C'est le défi pour nous, mais c'est en même temps notre
chance.
Ce
ne sera pas facile de rendre le projet socialiste à nouveau crédible.
C'est un travail à long terme. Je ne vais pas donner un
pronostic. En général, on me considère comme péchant plutôt
par optimisme excessif que par pessimisme. Mais je crois qu'on
en a pour plusieurs dizaines d'années avant que la crédibilité
du socialisme soit rétablie. Chez les larges masses, je ne
parle pas des avant-gardes qui ne sont d'ailleurs pas si petites
que ça. Dans le temps, quand on parlait d'avant-garde, on avait
l'habitude de considérer des groupuscules de quelques dizaines
ou centaines de personnes. Aujourd'hui, l'avant-garde qui est
toujours attachée au socialisme, ce sont des centaines de
milliers de personnes dans le monde.
Mais
enfin, il s'agit de regagner les larges masses au projet
socialiste, et ça prendra du temps. Quinze, vingt, trente
ans... Si on a un peu de chance, comme la génération de la
première guerre mondiale, avec la révolution russe, si on a
une chance comparable, cela ira peut-être un peu plus vite.
Mais laissons ça de côté, parce qu'il ne faut pas miser sur
l'imprévisible. Le processus doit trouver sa propre logique, sa
propre cohésion et cela prendra beaucoup de temps.
NOUS
SOMMES REVENUS, DANS UNE CERTAINE MESURE, A LA CASE DEPART
Nous
sommes, dans une certaine mesure, revenus à la case départ.
C'est un vocabulaire qui choque mais qui me paraît réaliste.
Nous sommes dans une situation comparable à celle des premiers
socialistes, des années ‘80 et ‘90 du siècle passé, période
qui s'est prolongée jusqu'au milieu des années vingt, et même,
pour certains pays, jusqu'après la seconde guerre mondiale.
Mais nous revenons à cette case départ avec deux énormes
atouts, que n'avaient pas nos grands-parents.
Le
premier atout, celui qu'on saisit le moins, c'est la croissance
de la classe ouvrière: numérique, culturelle, en
qualification. Si on compare à la situation de la classe ouvrière
de la fin du siècle dernier, il n'y a aucune commune mesure:
aujourd'hui, il y a plus d'un milliard de salariés, hommes et
femmes, à l'échelle mondiale, avec évidemment une répartition
géographique inégale.
Il
y a des mythes qui continuent à circuler. Hier, j'ai eu
l'occasion de discuter avec une camarade italienne, Luciana
Castellina, euro-députée de l'extrême-gauche, du
Parti Rifondazione
Comunista, je lui ai posé la question qu'on me pose si
souvent dans les débats, les meetings:
"On
dit que les grands bastions de la classe ouvrière italienne,
avant tout Fiat à Turin, sont démantelés." "Ah, me
dit-elle, c'est vrai." Je lui pose alors ma seconde
question: "Combien y a-t-il encore de salariés à
Fiat?" Sa réponse: "Cent cinquante mille." Eh
bien merci comme démantèlement! Cent cinquante mille salariés
pour un seul patron, dans une seule ville, ce n'est
pas exactement un
démantèlement. C'est un affaiblissement, c'est autre chose, je
ne discute pas. Mais enfin, cela n'existait pas dans le passé,
même lors du grand mouvement d'occupation d'usines en Italie en
1919-1920, et cela n'existait même pas en ‘45 ou ‘48. Il
faut bien se rendre compte que cette croissance numérique, à
laquelle il faut ajouter, j'insiste, l'augmentation du niveau de
qualification et de culture, c'est un atout que n'avaient pas
nos grands-parents.
Et
le deuxième atout que nous avons, c'est que, face à la démission
de nos adversaires, je ne parle même pas des bourgeois, mais de
ceux des mouvements ouvriers ou de libération nationale intégrés
dans la société bourgeoise, nous avons la chance, et c'est
extraordinaire, de pouvoir prendre en charge pratiquement sans
concurrence la défense des intérêts immédiats des salariés:
défendre les travailleurs et les travailleuses contre l'austérité,
contre l'oppression, contre l'élimination ou la restriction des
droits de l'homme et de la femme. Ce n'est pas une petite chose.
LE
SOCIALISME A UN AVENIR MEME S'IL N'EST PAS GARANTI
C
'est la combinaison de ces deux atouts qui fait que le
socialisme a un avenir, un avenir qui n'est pas garanti, il doit
se redéfinir de façon beaucoup plus sophistiquée, beaucoup
plus nuancée que dans le passé. Mais
il doit être internationaliste, solidaire avec les peuples du
Tiers Monde, il doit être féministe, il doit être écologique,
il doit être autogestionnaire, il doit être pluraliste, il
doit défendre les droits de l'homme et de la femme, mais il
doit surtout être fidèle à lui-même: sa pratique doit
correspondre à ses principes. Si les gens peuvent constater
cela, comme ils ont pu le constater à la fin du dix-neuvième
siècle, comme ils ont pu le voir avec les communistes dans la période
1917-1925, tous les mensonges de la bourgeoisie, toute la
propagande anti-communiste et anti-socialiste, toutes les séductions
de la société de consommation, toute la répression, ne
serviront à rien du tout. Absolument à rien du tout.
La
condition, c'est de rester fidèle à soi-même, appliquer ses
principes, ne pas céder aux tentations de la realpolitik,
pseudo-réaliste mais en fait totalement irréaliste, dans ce
cas, à la force numérique, nous joindrons une force morale qui
effectivement nous rendra invincibles.
Abraham
Serfaty:
Chers camarades, je voudrais dire d'abord l'honneur que j'éprouve
à être ici, aux côtés d'Ernest Mandel, et en cette ville de
Liège qui est un haut lieu du mouvement ouvrier, pas seulement
européen, mais international. C'est pourquoi j'ai accepté avec
joie l'invitation à être ici avec vous aujourd'hui.
Sur
l'avenir du socialisme et le pourquoi du socialisme. Tout
d'abord, pour nous, militants du Tiers Monde, le capitalisme
n'est qu'un capitalisme sauvage, et Ernest en a donné des
exemples tout à l'heure, cet exemple effrayant du nord-est du
Brésil. Nous ne vivons pas au Maroc ce degré de barbarie, mais
nous en vivons la barbarie. Actuellement, des jeunes du Maroc
prennent des petites barques pour gagner l'Espagne, en sachant
qu'ils ont un risque sur deux de mourir en mer. Mais le désespoir
est tel qu'ils n'ont pas d'autre issue. C'est déjà la
barbarie. Et par conséquent, le modèle du capitalisme
triomphant du Nord est inacceptable dans le Tiers Monde. Ça
c'est le point de départ.
MONTEE
DE L'INTEGRISME
Maintenant,
il est vrai, comme l'a dit Ernest tout à l'heure, que le désarroi
s'est répandu dans le monde quant à cette alternative du
socialisme. Par exemple, dans les pays arabes, actuellement,
l'alternative qui a pris corps avec le plus d'ampleur, c'est,
comme vous le savez, les mouvements islamistes, avec leur développement
que l'on appelle l'intégrisme, c'est-à-dire leur aspect le
plus fanatique. Ce n'est pas vrai partout. Je peux dire qu'au
Maroc, par exemple, même si nous sommes loin du niveau des
luttes au Brésil ou en Afrique du Sud, il y a tout de même un
mouvement démocratique dont le moteur principal, stratégique,
est la classe ouvrière.
Cette
alternative démocratique existe et la solution de désespoir
qui consiste à rejeter le Nord tout entier - pas le
capitalisme, mais l'Occident comme nous disons dans le monde
arabe ou dans le Tiers Monde en général, comme barbarie, pour
revenir à nos valeurs d'antan dans leur intégralité, avec ce
qu'elles avaient de positif, mais aussi avec ce qu'elles avaient
et ont encore de rétrograde, cette solution de désespoir se
heurte à l'alternative dont je parlais qui prend de 1'ampleur. Mais
dans la mesure où, au contraire, on peut travailler à partir
des réalités de nos pays, à partir des luttes de nos peuples,
en restant, comme Ernest l'a dit avec force tout à l'heure - et
effectivement, c'est fondamental, en restant fidèles à nous-mêmes,
fidèles quoi qu'il en coûte à nos principes, de ce fait, je
peux dire qu'au Maroc les étudiants ne sont pas tous désespérés,
ne pensent pas tous à un retour en arrière. Dans la classe
ouvrière, il y aussi une vision de l'avenir, floue encore, mais
elle existe. Et cela n'est qu'un petit exemple par rapport aux
grands exemples que sont le Brésil et l'Afrique du Sud.
ALLER
AU-DELA DE LA RESISTANCE A LA DICTATURE
Il
est évident que, pour les militants révolutionnaires du Tiers
Monde, nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Bien sûr, au
Maroc, le seul fait de résister à la tyrannie, quoi qu'il en
coûte, a été le principal pôle d'attraction du peuple
marocain vers cette alternative. Mais il nous faut aller au-delà.
Il nous faut élaborer effectivement un projet de société,
pour nos sociétés concrètes, qui soit crédible, qui puisse
fonctionner maintenant si les conditions politiques étaient réunies,
un projet viable et fiable, tenant compte des échecs, des
faillites du socialisme, notamment à l'Est de l'Europe, et de
ce modèle qui a été longtemps le modèle et qui était celui
de l'Union Soviétique. Mais aussi des échecs dans le monde,
pas seulement des régimes révolutionnaires qui ont échoué,
mais aussi des tentatives révolutionnaires ou des partis révolutionnaires
qui se réclamaient du marxisme et qui se sont enlisés. Dieu
sait que, dans le monde arabe, nous en connaissons, des partis
communistes qui se sont enlisés parce qu'ils étaient sous la
tutelle du parti communiste d'Union Soviétique. Lorsqu'ils
pouvaient prendre le pouvoir en Irak, ils y ont renoncé sur les
ordres du parti soviétique; lorsqu'ils étaient anti-sionistes,
ils ont tempéré leur anti-sionisme sur les ordres du parti
soviétique, et naturellement cela a fait faillite, et
naturellement cela a entraîné un discrédit. Donc, il nous
faut d'abord élaborer des solutions sur la base de notre propre
indépendance, à partir des réalités de nos pays, en tenant
compte de toutes ces leçons, mais aussi en construisant des
projets de société ancrés dans nos réalités, enracinés
dans notre histoire.
SE
REFERER A MARX MAIS PAS COMME A UNE BIBLE
Nous
devons, bien sûr, maintenir les principes. Et dans Marx, nous
trouvons la somme de ces principes, à condition de l'analyser,
de réfléchir, de ne pas le lire comme une bible, bien entendu.
En revanche, nous avons à faire un tri dans ce qu'on a appelé
les grands maîtres du marxisme-léninisme au 20ème siècle. Bien entendu, il ne s'agit pas de parler de Staline. Je rends d'ailleurs
hommage au mouvement trotskyste international, à ceux qui, dès
les années 20, ont dénoncé ce devenir du stalinisme en Union
Soviétique. Mais nous devons aller plus loin. Je considère
personnellement que Lénine reste un
maître pour
tous les révolutionnaires
du monde. Mais pas un maître à prendre intégralement.
Nous devons comprendre comment il a su maîtriser la conjoncture
politique en Russie, et nous devons avant tout comprendre
comment il a su maîtriser la dialectique, et c'est cela aussi
que nous devons apprendre à faire pour savoir faire une révolution.
Le marxisme, c'est pour moi avant tout, sinon uniquement, une méthodologie
de la dynamique sociale. Ce n'est pas un dogme, les véritables
marxistes le savent tous. Et Marx lui même l'avait dit, bien sûr,
qu'il n'était pas marxiste.
Non
seulement ce n'est pas un dogme, mais ce ne doit pas être non
plus un ensemble de recettes à appliquer. Il n'y a pas de modèle
révolutionnaire. Chaque révolution doit construire son propre
processus. Nous devons apprendre à maîtriser la dynamique
sociale - et jamais on ne la maîtrise entièrement,
heureusement, parce que la dynamique sociale est toujours
beaucoup plus riche que ce que l'on peut prévoir. Mais nous
devons apprendre au moins à nous orienter, savoir comment agir,
comment encourager, plus exactement, comment développer cette
dynamique sociale.
Et
à cet égard, nous devons revenir sur un problème qui reste
fondamental dans le mouvement marxiste international: le problème
du parti révolutionnaire. Du modèle de parti dans "Que
faire" de Lénine, nous savons que Lénine lui-même a dit
plus tard que ce n'était pas cela la vraie voie de construction
du parti révolutionnaire. Mais, tout de même, il en reste
quelque chose. Ce modèle a fonctionné pour faire la révolution
d'octobre, et, à l'époque, le parti bolchevique n'était pas
un parti bureaucratisé sinon il n'aurait pas pu faire cette révolution.
Heureusement,
le monde a évolué. La classe ouvrière dans vos pays est
beaucoup plus cultivée, la classe ouvrière dans son sens le
plus large, dans la définition de Marx, tous ceux qui
contribuent à créer de la plus-value, y compris des ingénieurs
de recherche, y compris des techniciens sur ordinateur, etc, et
pas seulement l'ouvrier manuel d'antan. Et c'est vis-à-vis de
cette classe ouvrière d'ensemble que, dans vos pays, vous devez
élaborer un projet de société.
Mais dans nos pays, si beaucoup d'entre nous sont encore
analphabètes, si les ouvriers ou les jeunes n'ont pas lu Marx,
la culture a évolué aussi. J'ai vu des jeunes lycéens au
Maroc qui se disent marxistes simplement parce que Marx a défini
la lutte de classes. Il y a des choses comme ça qui circulent,
qui sont diffusées. Il existe donc une culture que les ouvriers
d'il y a un siècle ne connaissaient pas. Il y a les leçons qui
se diffusent des révolutions, y compris de leurs échecs. On
assimile y compris les échecs des mythes, comme l'échec de
l'intégrisme en Iran. Et même si demain, il peut encore
reprendre le dessus dans tel ou tel pays arabe, nous savons
qu'il aura sa limite et, bien entendu, les révolutionnaires
devront apporter leur alternative.
IL
Y A ACTUELLEMENT UN
DEVELOPPEMENT DE L’ ACTION DES MASSES
Il
y a donc actuellement un développement de l'action des masses,
de l'action autonome des masses. Nous le voyons au Maroc, mais
aussi dans d'autres pays: l'exemple du Brésil est très
important à cet égard. C'est essentiel: nous n'en sommes plus
au stade où on pouvait dire: le marxisme apporte de l'extérieur
via les intellectuels, la science au mouvement ouvrier. Cela était
faux (même alors, ce n'était pas la pensée de Lénine, mais
il a repris la citation fameuse de Kautsky) mais cela a fait
illusion pendant très longtemps. C'était déjà faux alors,
mais aujourd'hui, ça n'a plus de sens: il n'y a pas un apport
de la science élaboré une fois pour toutes, il ne peut pas y
en avoir. Et lorsque ces masses sont conscientes de la nécessité
de lutter - bien sûr, cela ne vient pas tout seul -, se met en
marche toute une dynamique, une dialectique, entre les masses et
les noyaux révolutionnaires. Je parle de noyaux révolutionnaires
et pas forcément DU Parti avec un P majuscule. A tort, on nous
disait dans les partis communistes: "Le Parti a dit"
et on n'avait plus qu'à répondre: "naam sidi",
c'est-à-dire on baise la main et on s'incline. Heureusement,
cette situation est dépassée.
Dans
les pays du Tiers Monde où existent des régimes dictatoriaux
d'oppression, on ne peut pas construire un parti structuré avec
un Comité Central qui se réunit régulièrement, qui élabore
une ligne politique sacro-sainte, etc, ce n'est pas possible.
Mais en revanche on peut avoir des noyaux révolutionnaires qui
ne peuvent survivre que s'ils savent justement se libérer de
toutes les contraintes des vieux modèles des partis communistes
qui contrôlent les organisations de masses, qui donnent le
guide de la ligne politique à leur base... Ce n'est au
contraire qu'en laissant les masses s'auto-organiser, aller dans
la voie générale de leur libération: les étudiants, les
ouvriers, les paysans quand on peut, c'est beaucoup plus
difficile dans le Tiers Monde; ouvrir la voie à cette libération
par des idées, par des projets, par un programme; désacraliser
les tabous de toute sorte. A ce moment-là, les masses sont plus
libres pour s'organiser, il y a des militants, pas forcément
organisés, mais qui sont reliés par des tas de canaux à ces
idées révolutionnaires.
Alors,
l'auto-organisation des masses se développe. Et le rapport
dialectique entre ces noyaux révolutionnaires et cette
auto-organisation des masses n'est plus à sens unique. Jamais
d'ailleurs elle ne pouvait l'être. Mais on avait l'idée que
par le centralisme démocratique au sein du Parti et entre le
Parti et les masses, le Parti synthétisant le mouvement, on
arriverait à élaborer la vérité révolutionnaire au Comité
Central ou dans la direction du Parti. Mais ce n'est pas comme
ça. La vérité révolutionnaire se construit par
approximations successives, dans une dialectique permanente
entre ces noyaux et les masses. Je ne dis pas un Parti qui à
lui tout seul dominerait tout le reste, mais les noyaux révolutionnaires.
Et l'un peut être plus particulièrement marxiste, l'autre plus
particulièrement marqué par le léninisme, un autre plus
particulièrement marqué, dans le monde arabe, par ce qu'on
appelle le socialisme arabe, etc., etc. Mais dans la mesure où
on sait élaborer un objectif global qui réponde à l'étape
historique, lorsqu'on arrive à dépasser nos propres
sectarismes - et pour les dépasser, il faut savoir qu'on n'est
pas porteur de la vérité sacro-sainte - alors ces forces
peuvent s'unir, elles s'unissent aussi parce qu'elles sont poussées
par le mouvement des masses. Ce mouvement des masses s'enrichit
des réflexions et des idées propagées par ces forces, et
l'enrichit à son tour de ses propres expériences et de ses
propres luttes; et c'est ainsi que la dynamique révolutionnaire
peut se développer.
Je
vais plus loin. Les échecs, ce n'est pas seulement les échecs
révolutionnaires, c'est aussi les échecs post-révolutionnaires.
Nous savons bien l'impact qu'a eu l'effondrement de l'Union Soviétique.
Pour nous, marxistes marocains qui avions dès les années
‘60, déjà, commencé à mettre en cause ce modèle, ça n'a
pas eu un tel impact. Mais tout de même, c'est effectivement un
projet qui s'est effondré.
LES
PRISES DE POUVOIR QUI ONT ABOUTI A DES IMPASSES
Et
il y a aussi les prises de pouvoir révolutionnaires qui ont
abouti à des impasses. Je prends l'exemple de la grande révolution,
pour tous les révolutionnaires du Tiers Monde, de la grande révolution
sandiniste au Nicaragua. Ce n'est pas seulement parce qu'il y a
eu le complot impérialiste américain qu'elle s'est enlisée,
qu'elle a relativement échoué. Mais c'est aussi parce que,
alors qu'il y avait au départ une dialectique formidable entre
le Front Sandiniste et les masses, et les organisations de
masses qui étaient au départ autonomes et indépendantes, très
vite, après la prise de pouvoir, un rapport de forces s'est
institué entre un Front dominant et des organisations de masse
dominées. Or, il faut au contraire que cette autonomie au sens
large, au sens de l'indépendance des organisations de masses,
que cette dialectique vivante entre les organisations de masse,
l'auto-organisation des masses, et les noyaux révolutionnaires,
reste vivante au-delà de la prise de pouvoir. Il
faut que cette auto-organisation des masses s'érige immédiatement
en contre-pouvoir. Le pouvoir corrompt, y compris le pouvoir
socialiste, malheureusement, nous l'avons vu. II faut un
contre-pouvoir pour empêcher la corruption du pouvoir. Il faut
que dès l'instant où les révolutionnaires ont triomphé sur
l'ennemi, l'Etat commence à dépérir. Il ne s'agit pas de
construire l'Etat pour le faire dépérir ensuite. Il faut que,
dès le premier instant où le pouvoir révolutionnaire
s'installe, que commence à dépérir cet Etat. Et il ne dépérit
que par le développement de cette auto-organisation des masses
à la place de l'Etat.
Ce
sont donc toute une série d'idées que nous devons développer,
élargir, approfondir, mais pour cela, il nous faut d'abord
lever ces tabous dans nos propres têtes. Dans notre action
actuelle comme dans nos projets futurs.
Dans
ce cadre-là, je reste profondément convaincu que le socialisme
reste la seule réponse à la barbarie capitaliste. Le
socialisme tel qu'il a été conçu dans l'oeuvre de Marx.
II
n'y a pas d'autre réponse.
Ce socialisme doit s'enrichir de tous les apports de tous les
progressistes, de tous les révolutionnaires du monde. J'ai écrit
dans un livre qui va paraître bientôt que peut-être la
victoire idéologique de Marx sur Bakounine a été trop forte,
qu'il aurait peut-être fallu intégrer davantage ce qu'a apporté
l'anarchisme, justement dans le sens de l'auto-organisation des
masses. Il faut intégrer ce qu'a dit Rosa Luxembourg sur la
conception de Lénine du Parti. Etc...
Donc,
nous devons revenir sur tout cela, et nous enrichir de tout cet
apport-là, comme de l'apport immense des écologistes, comme de
l'apport immense du mouvement de libération de la femme. Dieu
sait que le mouvement ouvrier international a méprisé, a
sous-estime celles qui luttaient comme pionnières pour la libération
de la femme.
LE
CAPITALISME N'A POUR REPONSE QUE L’EXTENSION DU CHOMAGE
Je
le dis aujourd'hui à des étudiants, il y a à l'échelle du
Nord des forces motrices... bien sûr, ce sont les êtres
humains qui en sont les porteurs. Mais au niveau de la
technologie, la force motrice fondamentale, c'est
l'informatique, c'est-à-dire la percée vers un monde où il
n'y aura plus de travail manuel d'esclave, un monde où tous les
êtres humains seront des créateurs. Et à cela, il n'y a que
le marxisme, que le communisme, qui répond. L'impasse
fondamentale, structurelle, du capitalisme, c'est qu'il n'est
pas capable de répondre à cette mutation. Sa seule réponse,
c'est l'extension du chômage. Et ce sera à nous, les révolutionnaires,
de répondre en montrant comment nous pourrons faire que tous
les êtres humains soient des créateurs.
L’IMPORTANCE
DE LA LIBERATION DES FEMMES
Les
êtres humains hommes, les êtres humains femmes, et les êtres
humains enfants. Parce que ça commence à l'enfance. Et cette
créativité à l'enfance ne peut exister que si le mère de
l'enfant est libre.
Quand
on vient d'un pays comme le Maroc et qu'on voit, malgré les
entraves qui existent encore, cet extraordinaire développement
de la femme dans vos pays, ces femmes libres qui circulent dans
vos rues, c'est formidable. Ce sont les porteuses de l'avenir de
l'humanité, et j'espère bien qu'un jour, nos femmes, dans nos
pays, seront également libres.
L’ECOLOGIE
J'en
reviens à l'écologie, ou plus exactement à une réflexion
qu'un certain nombre d'entre nous a pu avoir, malheureusement
d'une façon minoritaire, mais qui tout de même prend corps
aujourd'hui. Développer nos pays à partir de nos propres réalités
concrètes, à partir de notre identité, - non pas d'une
identité mythique, qui existe, la religion est une composante
de l'identité, mais elle n'est pas toute l'identité. Le
fondement de l'identité, c'est la relation séculaire entre les
collectivités humaines et leur espace, et nous devons restaurer
cet espace, nous devons faire que ces collectivités humaines
redeviennent maîtres de leur espace et le développent à
partir des hautes technologies. Et c'est possible. Ces enfants
du Rif qui aujourd'hui, prennent les petites barques pour mourir
en mer, pourraient dans un pays libre être les créateurs qui
transformeraient leur
vallée aujourd'hui désertifiée par ce capitalisme, en
feraient un paradis, en intégrant cette haute technologie pour
développer leur agriculture, etc. Tout cela est possible. Mais
cela implique effectivement le respect de cette identité
spatiale. Et là nous revenons à ce que les écologistes
apportent de vrai, de juste. Et c'est vrai bien entendu pour le
monde dans son ensemble.
Voilà
un certain nombre d'idées que je voulais apporter comme jalons,
pour dire que le socialisme, effectivement, reste l'avenir de
l'humanité.
LE
COMMUNISME EST LA JEUNESSE DU MONDE
Lorsque
j'étais jeune militant, j'apprenais cette phrase qui reste
vraie: "le communisme est la jeunesse du monde". Et
c'est vrai: le communisme est la jeunesse du monde. Et c'est
vous, les jeunes, qui construirez cette jeunesse du monde. Pas
encore la société communiste. Mais c'est vous qui ferez le
renversement à partir du creux que nous vivons aujourd'hui.
Lorsque dans dix, quinze, vingt ans, vous serez la force de vos
sociétés, ce communisme apparaîtra vraiment comme étant la
jeunesse du monde.
Eric
Toussaint:
Nous vous rappelons que cette soirée est le résultat d'une
coorganisation entre diverses associations: le cercle étudiant
qui a été présenté tout à l'heure par Cédric, la Fondation
Léon Lesoil, mais aussi le Cercle culturel Carlo Lévi,
l'organisation Solidarité Arabe, la Jeunesse Communiste,
Socialisme Sans Frontières et la Jeune Garde Socialiste.
En
fait, nous aimons beaucoup les coorganisations parce que nous
pensons que, par ce type d'initiatives, on est déjà en train
de dépasser le sectarisme qui vient d'être fortement démoli
par les deux intervenants de cette soirée. Je m'arrête là et
je donne la parole tout de suite à ceux qui la demandent.
Didier
Brissa
(JGS): Je voudrais savoir quel regard vous portez sur les partis
socialistes d'Europe occidentale. Par exemple, ici, en Belgique,
ces partis sont en train d'augmenter les loyers sociaux, de
privatiser les services publics... Est-ce que c'est ça le
socialisme, est-ce qu'on peut encore appeler nos partis
occidentaux des partis socialistes?
Autre
question: je fais partie ici du mouvement antiraciste et je
regrette souvent de ne pas voir plus de Maghrébins et,
particulièrement, de Marocains puisqu'ici, à Liège, il y a
une forte communauté, participer aux actions des mouvements
antiracistes. Je crois en effet que c'est un combat essentiel
ici en Occident, de faire comprendre que le problème n'est pas
une question de couleur ni de culture, c'est un problème de
classe sociale. Et que s'ils sont des exclus dans notre société,
c'est lié plus à la classe sociale qu'à l'origine.
Le
seul moyen de combattre cela, c'est de mener le combat à
plusieurs: les prolétaires d'Europe, et eux, avec nous.
Sur
la question de l'internationalisme. Est-ce que jusqu'à présent
ce n'est pas un échec? On a plutôt l'impression, surtout au
cours des deux guerres mondiales, que les socialistes de différents
courants se sont tirés les uns sur les autres et n'ont pas mené
un véritable combat d'union pour abolir la guerre.
Dernière
question: vous qui êtes pour nous des modèles de combattants
politiques, quel message avez-vous à donner aux jeunes
militants, à ceux qui commencent à militer maintenant?
Hans
Kramish
(PTB): Une première question à Abraham. J'ai lu que, dans les
années cinquante, le peuple marocain a dû fournir un tribut
assez élevé dans sa lutte de libération contre la France. On
parle de trente-cinq à cinquante mille victimes.
Il
y a eu, en ‘56, le 20ème Congrès du Parti Communiste d'Union
Soviétique, où Khroutchev a introduit le concept de
coexistence pacifique avec les Etats-Unis, en disant que désormais
l'impérialisme serait pacifique, qu'il y a moyen de s'entendre
avec lui. Dans la foulée, il a conseillé aux Partis
Communistes européens de choisir la voie parlementaire pour la
révolution, et il a conseillé aux mouvements de libération
dans le Tiers Monde d'également emprunter la voie pacifique.
Dans
ce même Congrès, il a également proclamé que l'Union Soviétique
était l'Etat du peuple tout entier. Donc il a remplacé ce
qu'on appelait avant la Dictature du Prolétariat, donc le fait
que le peuple pouvait réprimer ceux qui voulaient renverser le
socialisme. Ma question est: qu'est-ce que cette révision vous
a inspiré à l'époque? Vous avez bien dit tout à l'heure que
vous ne voulez pas discuter sur Staline, mais quelles ont été
vos impressions à l'époque?
La
deuxième question, que je voulais adresser à Ernest Mandel,
est la suivante: il a dit à l'époque, je cite: "A l'heure
actuelle, le réformateur Boris Eltsine représente la tendance
qui est en faveur de la réduction de l'énorme appareil
bureaucratique. Ainsi, il marche sur les traces de
Trotsky." Cela a été dit dans une interview au Financieel-Economische
Tijd, dans un dossier du 23 mars 1990. Je voudrais qu'Ernest
nous explique ce qu'il a voulu dire par là?
Léo
(P.O.S.): Ernest a dit que nous en avons pour plusieurs dizaines
d'années avant de regagner les gens au socialisme. Je crois que
pour une fois Ernest n'est pas assez optimiste. Quand apparaît
quelque chose comme ce qui se passe en Union soviétique, si
effectivement c'est à nous d'expliquer ce qu'est le socialisme,
pourquoi le régime s'est effondré, etc..., si nous devons, en
moins brillant, tenir le discours qu'a tenu Ernest ce soir,
alors effectivement je ne crois pas que ça pourra avancer
beaucoup plus vite que la période qu'il a indiquée.
Mais
je crois que le capitalisme arrive à produire de plus en plus
de marchandises avec de moins en moins d'hommes. Ce qui semble
donner beaucoup plus de bénéfices, un capitalisme qui va de
mieux en mieux. Le problème, c'est qu'il n'arrive pas à vendre
la camelote que nous produisons si vite, si bien, dans ces
usines si technologiques. A Cockerill, on travaille avec la
moitié d'hommes qu'il y a dix ans, et on fait le même nombre
de tonnes. Le problème, c'est que la moitié des hommes qui ne
travaillent plus à Cockerill sont dans la rue et marchent à
pied, ne savent plus acheter leur bagnole. Et maintenant,
Cockerill tombe à l'arrêt parce qu' ils ne savent plus vendre
les tôles à l'industrie automobile.
En
plus de ça, tout ce qui pouvait être inventé par les
responsables syndicaux, par le Parti Socialiste et par les
Gandois (Jean Gandois, PDG français, a été mis à la tête de
l'usine sidérurgique publique Cockerill-Sambre) ou les managers
actuels, qui sont très réfléchis dans leur domaine, tout a été
fait: les prépensions, les temps partiels, les formations...,
tout ce qui pouvait faire passer la pilule, a été fait. Et
aujourd'hui, on est à nouveau menacé d'une fermeture d'outil
importante à Cockerill, et je ne sais pas ce qu'ils vont
inventer encore. Je crois qu'on peut prendre cet exemple de
Cockerill et l'élargir sur d'autres secteurs, sur tout Liège,
sur toute la Belgique et sur toute l'Europe.
Avec
la force potentielle de cette classe ouvrière, s'il y a une
crise grave du capitalisme (et tu as dit qu'on était dedans),
si le capitalisme explose ou implose à la façon de 1929 à
Wall Street, y a t-il finalement pour les gens une autre
alternative que socialisme ou barbarie? Des gens qui se battent
à coups de barre de fer devant la porte des usines pour avoir
l'embauche et que l'autre ne l'ait pas... Est-ce que ce genre de
chose est encore acceptable pour les gens, se bouffer les uns
les autres? Est-ce que les gens ne seront pas contraints de
s'emparer eux-mêmes de l'idée socialiste? Est-ce que tu n'es
pas un peu trop pessimiste en pensant que c'est nous qui devrons
prendre notre besace et aller expliquer pendant des dizaines
d'années que le socialisme est meilleur qu'autre chose? Je
crois qu'il y a une possibilité d'accélération du temps en
politique, plus qu'en physique.
Abraham:
attention, tu mets la puce à l'oreille de Dieu...
Bert
(PTB): Abraham a cru sauver Lénine sur la construction du
Parti. Je ne comprends pas comment un révolutionnaire du Tiers
Monde qui prétend faire le bilan du mouvement communiste, peut
décrire les partis communistes comme enlisés parce que sous
tutelle de l'Union Soviétique. Pour un révolutionnaire du
Tiers Monde, il faudrait quand même reconnaître qu'il y a eu
deux grandes périodes, et je crois que dans la première période,
celle de l'Internationale Communiste, la tutelle du PCUS,
notamment sur le Parti Communiste français, et sur les autres
partis qui militaient dans des pays qui avaient des colonies, a
été plutôt positive, et les a poussés à avoir une attitude
correcte, par exemple pendant la guerre du Rif, envers les
luttes dans le Tiers Monde. Il faut quand même faire la
distinction avec ce qui s'est passé après dans la deuxième période,
celle de la dégénérescence du PCUS.
Ernest:
Dégénérescence après quelle date?
Bert:
La dissolution de l'Internationale Communiste est en ‘43, la
mort de Staline en ‘53. La dégénérescence commence grosso
modo à partir de 1960. Je crois que la rupture apparaît
clairement si on analyse l'attitude du PCUS envers les révolutionnaires
du Tiers Monde, qui est une question-clé.
Là
où Abraham m'a déçu, c'est sur son analyse des échecs post-révolutionnaires.
C'est un peu trop facile de dire vouloir faire le bilan du
socialisme et du communisme, et de rejeter pratiquement au départ,
tout ce qui a été fait pour essayer de construire le
socialisme et le communisme.
Si
on peut encore discuter sur l'expérience de l'Union Soviétique,
je trouve que prendre l'expérience des sandinistes et dire
qu'en fait, les sandinistes se sont détachés des masses, je
trouve que c'est un peu tiré par les cheveux. S'il y a un
reproche qu'on peut faire aux sandinistes, c'est qu'ils ont été
beaucoup trop lâches, beaucoup trop coulants envers les contras
qui pouvaient, à l'intérieur du pays, continuer à préparer
leur victoire.
Jean
Peltier
(Socialisme International): A la différence des deux camarades
staliniens qui m'ont précédé, je pense que les critiques
faites par Abraham Serfaty à une certaine tradition d'un
soi-disant marxisme-léninisme, en fait le pur stalinisme, qui a
dominé dans le mouvement ouvrier pendant très longtemps, sont
fondées. Ce que je voudrais dire, c'est que ces critiques ne
sont pas des découvertes pour tout le monde. Je suis très
heureux que lui, qui vient d'une tradition imprégnée de
stalinisme, qui a été encore plus forte dans d'autres pays du
Tiers Monde, je suis très heureux que, lui, fasse cette
critique. Mais la plupart de ces critiques ont quand même été
faites par tous ceux qui, avec Trotsky et après lui, se sont
battus contre le stalinisme dans le mouvement révolutionnaire,
c'est-à-dire tous ceux qui, sous des formes diverses, ont
constitué un mouvement socialiste-révolutionnaire trotskyste
pendant quelques dizaines d'années, depuis 1940.
Si
je dis ça, c'est que, avant qu'on ne se lance dans de grandes
supputations, je crois que la première tâche pour des révolutionnaires,
c'est de rappeler leur propre bilan et le fait que, eux, n'ont
jamais succombé à ce stalinisme et à ces déformations
monstrueuses qui ont été faites au nom du marxisme.
Et
j'enchaîne directement sur une contribution critique à l'exposé
d'Ernest Mandel: je trouve qu'il a dit une série de choses
justes, mais je trouve son constat extrêmement pessimiste. Je
trouve qu'il y manque un aspect extrêmement important, qui est
celui de l'effondrement du stalinisme à l'Est. Ça a d'abord été
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