- De
l’inégalité des classes sociales à travers l’histoire
- Sources
économiques de l’inégalité sociale
- L’évolution
de la société capitaliste moderne
- Les
origines du mouvement ouvrier moderne
- Evolution
et révolution dans l’histoire
- Démocratie
et dictature
- La
transition vers le socialisme
De
l’inégalité des classes sociales à travers l’histoire
I.
L’inégalité sociale dans notre société contemporaine
En
Belgique, il existe une pyramide des revenus et du pouvoir
social. A la base de cette pyramide se trouvent les deux tiers
de nos concitoyens, dont les revenus ne dépassent pas les
75.000 frs par an. Au sommet de la pyramide se trouvent 100
familles qui contrôlent directement ou indirectement toutes les
sociétés anonymes dirigées par les holdings, ce qui représente
plusieurs centaines de milliards de frs.
Aux
Etats-Unis, une enquête menée en 1952 par le Brooking
Institute a donné les résultat suivants : 130.000
personnes, soit 0,1% de la population américaine, possèdent
56% de la valeur boursière de toutes les actions et obligations
émises par des sociétés anonymes américaines. Comme (à part
quelques exceptions) toute l’industrie et la finance américaine
est organisée sur la base des sociétés anonymes, on peut dire
que 99,9% des citoyens américains ont un pouvoir économique
inférieur à celui de 0,1% de la population.
A
notre époque, nous ne devons pas seulement tenir compte des inégalités
sociales qui existent à l’intérieur de chaque pays. Il est
important de tenir compte également de l’inégalité entre
une petite poignée de pays avancés du point de vue industriel
et la majeure partie de l’humanité, qui vit dans les pays
dits sous-développés (pays coloniaux et semi-coloniaux).
Ainsi
les Etats-Unis produisent plus de la moitié de la production
industrielle et consomment plus de la moitié d’un grand
nombre de matières premières industrielles dans le monde de ce
côté-ci du rideau de fer. 350 millions d’Indiens ont à leur
disposition moins d’acier et moins d’énergie électrique
que 8 millions de Belges. Le revenu réel, par tête
d’habitant, dans les pays les plus pauvres du monde, n’est
que 5% du revenu par tête d’habitant dans les pays les plus
riches.
Résultat :
un habitant de l’Inde mange tous les jours la moitié
seulement des calories que nous mangeons dans les pays avancés.
L’âge moyen qui dépasse en Occident 65 ans, pour atteindre
70 ans dans certains pays, n’atteint même pas 30 ans en Inde
et en Chine.
II.
L’inégalité sociale dans des sociétés antérieures
Nous
trouvons une inégalité sociale comparable à celle qui existe
dans le monde capitaliste dans toutes les sociétés antérieures
qui se sont succédées au cours de l’histoire (c’est à
dire au cours de la période d’existence de l’humanité sur
la Terre de laquelle nous possédons des témoignages écrits).
Voici
une description de la misère des paysans français vers la fin
du XVIIe siècle, description tirée des « Caractères »
de La Bruyère : « L’on voit certains animaux
farouches, des mâles et des femelles répandus par la
campagne, noirs, livides et tout brîlés de soleil attachés à
la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté
invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand
ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ;
et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans
des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de
racines… »
Comparer
ce portrait des paysans à l’époque à celui des fêtes
brillantes données par Louis XIV à la Cour de Versailles, au
luxe de la noblesse et au gaspillage du Roi, c’est
tracer une image saisissante de l’inégalité sociale.
Dans
la société du haut moyen âge, où prédominait le servage, le
noble seigneur disposait très souvent de la moitié du travail
ou de la moitié de la récolte des paysans-serfs. Nombreux étaient
les seigneurs qui avaient sur leurs terres des centaines, sinon
des milliers de serfs. Chacun d’eux recevait donc chaque année
autant que des centaines, sinon des milliers, de paysans.
Il
en était de même dans les différentes sociétés de
l’Orient classique (Egypte, Sumérie, Babylonie, Perse, Inde,
Chine, etc…) sociétés basées sur l’agriculture, mais où
les propriétaires fonciers étaient soit des seigneurs, soit
des Temples, soit le roi lui-même (représenté par des clercs,
agents du fisc royal).
La
« Satire des Métiers », rédigée dans l’Egypte
des Pharaons il y a 3.500 ans, nous a laissé une image des
paysans exploités par ces scribes royaux, comparés aux bêtes
nocives et aux parasites.
Quant
à l’Antiquité gréco-romaine, sa société était basée sur
l’esclavage. Si sa culture a pu atteindre un niveau élevé,
cela est dû en partie au fait que les citoyens des cités
antiques ont pu consacrer une large partie de leur temps à des
activités politiques, culturelles, artistiques et sportives, le
travail manuel étant de plus en plus abandonné aux seuls
esclaves.
III.
Inégalité sociale et inégalité de classe
Toute
inégalité sociale n’est pas une inégalité de classe. La
différence de rémunération entre un manœuvre et un ouvrier
hautement qualifié ne fait pas de ces deux hommes des membres
de deux classes sociales différentes.
Sans approfondir pour le moment la notion de classe, nous
lui donnerons cette définition-ci, qui sera précisée plus
loin :
« L’inégalité de
classe dans une société est une inégalité qui trouve ses
racines dans la structure et la marche normale de la vie économique
et qui est conservée et accentuée par les principales
institutions sociales et juridiques de l’époque ».
Précisons
cette définition par quelques exemples : Pour devenir
grand industriel en Belgique, il faut rassembler des capitaux évalués
à 1 million par ouvrier embauché. Une petite usine employant
50 ouvriers exige donc le rassemblement d’un capital d’au
moins 50 millions. Or, le salaire d’un ouvrier ne dépasse
jamais 100.000 frs par an. Même en travaillant pendant 50 années
et ne dépensant pas un sou pour manger et pour vivre, il ne
peut pas rassembler suffisamment d’argent pour devenir
capitaliste. Le salariat, qui est un des caractéristiques de la
structure de l’économie capitaliste, représente donc une des
racines de la division de la société capitaliste en deux
classes fondamentalement différentes : la classe des
propriétaires des moyens de production, les capitalistes, et la
classe ouvrière qui, de par ses revenus, ne peut jamais devenir
propriétaire de moyens de production.
Il
est vrai qu’à côté des capitalistes proprement dits,
certains techniciens fortement doués peuvent accéder aux
postes de chefs d’entreprise. Mais la formation technique
requise est une formation universitaire. Or, une étude du
citoyen Hicter publiée par la revue « Socialisme »
a indiqué qu’au cours des dernières décades, seuls 5 à 7%
des étudiants en Belgique sont des fils d’ouvriers...
Les
institutions sociales ferment donc l’accès à la propriété
capitaliste aux ouvriers, et de par leurs revenus, et de par le
mode d’enseignement supérieur. Elles maintiennent,
conservent, perpétuent la division de la société en classes
telles qu’elle existe aujourd’hui.
Même
aux Etats-Unis, où l’on se complaît à citer les exemples
des « fils d’ouvriers-méritants » qui deviennent
milliardaires à force de travailler », une enquête a démontré
que 90% des chefs d’entreprises importantes proviennent de la
grande et moyenne bourgeoisie.
Ainsi,
tout au long de l’histoire, nous retrouvons une inégalité
sociale cristallisée en inégalité de classe. Dans chacune de
ces sociétés, nous pouvons retrouver une classe de producteurs
qui fait vivre de son travail l’ensemble de la société et
une classe dominante qui vit du travail d’autrui :
-
Paysans
et prêtres, seigneurs ou clercs dans les Empires d’Orient ;
-
Esclaves
et maîtres d’esclaves dans l’Antiquité gréco-romaine ;
-
Serfs
et seigneurs féodaux dans le haut moyen-âge ;
-
Ouvriers
et capitalistes à l’époque bourgeoise.
IV.L’inégalité
sociale dans la préhistoire humaine
Mais
l’histoire ne représente qu’une tranche mineure de la vie
humaine sur notre planète. Elle est précédée par la préhistoire,
l’époque dans l’existence de l’humanité où l’écriture
n’existait pas encore. Des peuples primitifs en sont restés
aux conditions préhistoriques jusqu’à une date récente ou
jusqu’à nos jours même. Or, pendant la majeure partie de son
existence préhistorique, l’humanité a ignoré l’inégalité
de classe.
Nous
comprendrons la différence fondamentale entre une telle
communauté primitive et une société de classe en examinant
quelques unes des institutions de ces communautés.
Ainsi,
plusieurs anthropologues nous ont parlé de mœurs, qu’on
retrouve chez de nombreux peuples primitifs, qui consistent à
organiser des fêtes abondantes après les récoltes.
L’anthropologue Margaret Mead nous a décrit ces fêtes chez
le peuple papou des Arapech (Nouvelle-Guinée). Tous ceux qui
ont fait une récolte au-dessus de la moyenne, invitent toute
leur famille et tous leurs voisins et les festivités se
poursuivent jusqu’à ce que la majeure partie de ce surplus
ait disparu. Margaret Mead ajoute : « Ces fêtes représentent
une mesure adéquate pour empêcher qu’un homme individuel
n’accumule des richesses… »
D’autre
part, l’anthropologue Asch a étudié les coutumes et le système
d’une tribu indienne vivant dans le sud des Etats-Unis, la
tribu des Hopi. Dans cette tribu, contrairement à notre société,
le principe de la compétition individuelle est considéré
comme répréhensible du point de vue moral. Lorsque des enfants
Hopi jouent ou pratiquent des sports, ils ne comptent jamais des
points et ignorent qui a « gagné ».
Lorsque
des communautés primitives, ignorant la division de la société
en classes, font de l’agriculture leur activité économique
principale et occupent un terrain déterminé, elles
n’installent pas la propriété. Chaque famille reçoit des
champs en usufruit pour une certaine période, mais ces champs
sont redistribués fréquemment pour éviter de favoriser tel ou
tel membre de la communauté aux dépens des autres. Les
prairies et des bois sont exploités en commun. Ce système de
la communauté villageoise, basée sur l’absence d’une
propriété privée du sol, a été retrouvé à l’origine de
l’agriculture chez presque tous les peuples du monde. Il démontre
qu’à ce moment-là, la société n’était pas encore divisée
en classes, au niveau du village.
V.
La révolte contre l’inégalité sociale à travers
l’histoire
La
société divisée en classes, la propriété privée du sol et
des moyens de production, ne sont donc nullement le produit de
la « nature humaine ». Elles sont le produit d’une
évolution de la société et des institutions économiques et
sociales. Nous verrons prochainement pourquoi elles sont nées
et comment elles disparaîtront.
En
fait, dès qu’apparaît la division de la société en
classes, l’homme manifeste sa nostalgie de l’ancienne vie
communautaire. Nous retrouvons les expressions de cette
nostalgie dans le rêve de l’Age d’Or », qui se serait
placé à l’aube de l’existence humaine sur la Terre, rêve
que décrivent les auteurs classiques chinois. Virgile dit
d’ailleurs clairement qu’à l’époque de cet Age d’Or,
les récoltes étaient partagées en commun, c’est à dire que
la propriété privée n’existait pas.
Toute
une série de philosophes et des savants parmi les plus grands
de l’humanité ont considéré que la division de la société
en classes représente la source du malaise social et ont élaboré
des projets pour la supprimer.
Ainsi
le philosophe grec Platon caractérise-t-il l’origine des
malheurs qui s’abattent sur la société : « Même
la ville la plus petite est divisée en deux parties, une ville
des pauvres et une ville des riches qui s’opposent (comme) en
état de guerre ». Pour supprimer cette division, il prône
une sorte de socialisme aristocratique, basé sur la communauté
des biens.
Les
sectes juives qui pullulent au début de notre ère, et les
premiers Pères de l’Eglise chrétienne, qui en poursuivent la
tradition, sont également de farouches partisans d’un retour
à la communauté des biens. Saint Barnabé écrit :
« Tu ne parleras jamais de ta propriété, car si tu jouit
en commun des biens spirituels d’autant plus faut-il jouir en
commun des biens matériels ». Saint Cyprien a prononcé
de nombreux plaidoyers en faveur du partage égalitaire des
biens entre tous les hommes. Saint Jean Chrysostome s’est le
premier exclamé : « La propriété, c’est le vol ».
Même Saint Augustin a commencé par déceler l’origine de
toutes les luttes et de toutes les violences sociales dans la
propriété privée, pour modifier plus tard son point de vue.
Cette
tradition se poursuit pendant le moyen-âge, notamment chez
Saint François d’Assise et chez les précurseurs de la Réforme :
les Albigeois, les Cathares, Wycliff, etc. Voici ce que dit le
prédicateur anglais John Ball, élève de Wycliff, au XIVe siècle :
« Il faut abolir le servage et rendre tous les hommes égaux.
Ceux qui s’appellent nos maîtres, consomment ce que nous
produisons… Ils doivent leur luxe à notre labeur ».
Finalement,
à l’époque moderne, nous voyons ces projets de société égalitaire
devenir de plus en plus précis, notamment dans « L’Utopie »
de Thomas Moore (Anglais), dans « La Cité du Soleil »
de Campanella (Italie), dans « Le Testament de Jean
Moslier » et dans « Le Code de la Nature » de
Morelly (Français).
A
côté de cette révolte de l’esprit contre l’inégalité
sociale, il y a eu d’innombrables révoltes dans les actes,
c’est à dire des insurrections des classes opprimées contre
leurs oppresseurs.
Nous
possédons un document qui décrit la première révolution
sociale dans l’histoire, sous la XVIIIe dynastie de l’Egypte
des Pharaons, il y a 4.000 ans. Dans l’Empire romain, il y a
eu une suite ininterrompue de révoltes d’esclaves, dont la
plus connue est celle de Spartacus, et qui ont contribué
fortement à la chute de l’Empire. En Chine, chaque dynastie régnante
est renversée après quelques siècles de règne par une
insurrection paysanne. Au moyen-âge, des insurrections de
paysans de succèdent à partir du XIVe siècle (Jacqueries en
France, guerre de Wat Tyler en Angleterre, guerre des Hussites
en Bohème, guerre des paysans en Allemagne). En même temps débutent
les luttes de compagnons d’artisans qui annoncent la lutte du
prolétariat moderne pour son émancipation.
Bibliographie :
-
Marx
et Engels : Le Manifeste communiste
-
Engels :
Anti-Düring, 2e et 3e partie
-
Max
Beer : Histoire du socialisme
-
Quack :
De Socialisten, premiers volumes.
Sources
économiques de l’inégalité sociale
Les
communautés primitives basées sur la pauvreté
Pendant
la majeure partie de son existence préhistorique, l’homme a vécu
dans des conditions d’extrême pauvreté. La nourriture nécessaire
à leur subsistance, les hommes ne pouvaient se la procurer que
par la chasse, la pêche et la cueillette des fruits. Les
hommes vivaient en « parasites » sur la nature,
puisqu’ils n’augmentaient pas les ressources naturelles dont
ils vivaient. Ils n’avaient aucun contrôle sur ces
ressources.
Les
communautés primitives sont organisées de sorte à garantir la
survie collective dans ces conditions d’existence extrêmement
difficiles. Chacun participe obligatoirement au travail, et le
travail de chacun est nécessaire pour maintenir en vie la
communauté. La production de vivre suffit à peine pour nourrir
la collectivité ; des privilèges matériels
condamneraient à la famine une partie de la tribu, la priverait
de la possibilité de travailler rationnellement et saperaient
ainsi les conditions de survie collective. Voilà pourquoi
l’organisation sociale, à cette étape du développement des
sociétés humaines, tend à maintenir un maximum d’égalité
à l’intérieur des communautés humaines.
Ayant
examiné les institutions sociales de 425 tribus primitives, les
anthropologues anglais Hobhouse, Wheeler et Ginsberg ont trouvé
une absence totale de classes sociales chez toutes les tribus
qui ignorent l’agriculture.
La
révolution néolithique
Cette
situation de pauvreté fondamentale n’a été durablement
modifiée que par la formation des techniques de culture du sol
et d’élevage des animaux. La technique de la culture du sol,
la plus grande révolution économique dans l’existence de
l’humanité, est due aux femmes comme une série d’autres découvertes
importantes dans la préhistoire (notamment la technique de la
poterie et celle du tissage). Elle s’est affirmée à partir
de – 15.000 avant J.C à plusieurs endroits du globe,
vraisemblablement d’abord en Asie Mineure, en Mésopotamie, en
Iran et au Turkestan, s’étendant progressivement à
l’Egypte, à l’Inde, à la Chine, à l’Afrique du Nord et
à l’Europe méditerranéenne. On l’appelle la révolution néolithique,
parce qu’elle s’est produite à une époque de l’âge de
pierre où les principaux instruments de travail de l’homme
sont fabriqués en pierre polie ; l’époque la plus récente
de l’âge de la pierre). La révolution néolithique permet à
l’homme de produire lui-même ses vivres et à contrôler donc
– plus ou moins – sa propre subsistance. Elle atténue la dépendance
par rapport aux forces de la nature dans laquelle se trouve
l’homme primitif. Elle permet la constitution de réserves de
vivres, ce qui permet à son tour d’affranchir certains
membres de la communauté de la nécessité de produire leur
nourriture. Ainsi peut se développer une certaine division du
travail, une spécialisation des métiers, qui accroît la
productivité du travail humain. Dans la société primitive,
une telle spécialisation ne peut que s’ébaucher, puisque,
comme l’a dit un des premiers explorateurs espagnols au sujet
d’Indiens au 16e siècle, ils (les « primitifs »)
veulent utiliser tout leur temps pour rassembler des vivres, car
s’ils l’utilisent autrement, ils seront tenaillés par la
faim.
Produit
nécessaire et surproduit
C’est
l’apparition d’un surplus permanent de vivres qui bouleverse
les conditions de l’organisation sociale. Lorsque ce surplus
est relativement petit et éparpillé de village en village, il
ne modifie par la structure égalitaire de la communauté
villageoise. Il lui permet de nourrir quelques artisans et
fonctionnaires, comme ceux qui, dans les villages hindous, ce
sont maintenus pendant des millénaires.
Mais
lorsque ces surplus sont concentrés sur de grands espaces par
des chefs militaires ou religieux, ou lorsqu’ils deviennent
plus abondants dans le village grâce à l’amélioration des méthodes
de culture, ils peuvent fournir la base pour l’apparition
d’une inégalité sociale : on peut les utiliser pour
nourrir des prisonniers de guerre ou d’expédition de
piraterie (qui auparavant auraient été tués, faute de
subsistance) ; qui devront travailler pour les vainqueurs
en échange de cette nourriture : c’est l’apparition de
l’esclavage dans le monde grec.
On
peut les utiliser pour nourrir toute une population de prêtres,
de soldats, de fonctionnaires, de seigneurs et de rois :
c’est l’apparition des classes dominantes dans les Empires
de l’Orient antique (Egypte, Babylonie, Iran, Inde, Chine,
etc.).
La
production sociale ne sert donc plus, dans son ensemble, pour
subvenir aux besoins des producteurs. Elle se partage dorénavant
en deux parties :
-
Le
produit nécessaire, c’est à dire la subsistance des
producteurs sans le travail desquels toute la société
s’effondrerait.
-
Le
surproduit, c’est à dire le surplus produit par les
producteurs et accaparé par les classes possédantes.
Voici
comment l’historien Heichelheim décrit l’apparition des
premières villes dans le monde antique : « La
population des nouveaux centres urbains consiste … en majeure
partie d’une couche supérieure vivant des rentes (c’est à
dire s’appropriant le surproduit du travail agricole, E.M)
composé de seigneurs, de nobles et de prêtres. Il faut y
ajouter les fonctionnaires employés et serviteurs,
indirectement nourris par cette couche supérieur ».
L’apparition
des classes sociales – classes productrices et classes
dominantes – donne ainsi naissance à l’Etat, qui est la
principale institution pour maintenir les conditions sociales
données, c’est à dire, dans le cas qui nous intéresse,
l’inégalité sociale. La division de la société en classe
se consolide par l’appropriation des moyens de production par
les classes possédantes.
Production
et accumulation
La
formation des classes sociales, l’appropriation du surproduit
social par une partie de la société, résulte d’une lutte
sociale et ne se maintient que grâce à une lutte sociale
constante. Mais elle représente en même temps une étape –
inévitable – du progrès économique, grâce au fait
qu’elle permet la séparation des deux fonctions économiques
fondamentales, la fonction de production et la fonction
d’accumulation.
Dans
la société primitive, l’ensemble des hommes et des femmes
valides sont occupés principalement à la production de vivres.
Dans ces conditions, ils ne peuvent que consacrer peu de temps
à la fabrication et au stockage des instruments de travail, à
la spécialisation de cette fabrication, à la recherche systématique
d’autres instruments de travail, à l’apprentissage de
techniques compliquées de travail (comme par exemple le travail
métallurgique, l’observation systématique de phénomènes de
la nature, etc.).
La
production d’un surproduit social permet de donner
suffisamment de loisirs à une partie de l’humanité pour
qu’elle puisse se consacrer à l’ensemble de ces activités
qui facilitent l’accroissement de la productivité du travail.
Ces loisirs se trouvent ainsi à la base de la civilisation, du
développement des premières techniques scientifiques
(astronomie, géométrie, hydrographie, minéralogie, etc.) et
de l’écriture. La séparation du travail intellectuel et du
travail manuel, produit par ces loisirs, accompagne la séparation
de la société en classes.
La
division de la société en classes représente donc une
condition de progrès historique, aussi longtemps que la société
est trop pauvre pour permettre à tous ses membres de se
consacrer au travail intellectuel (aux fonctions
d’accumulation). Mais le prix payé pour ce progrès est très
lourd, jusqu’à la veille du capitalisme moderne seules les
classes possédantes profitent des bienfaits de
l’accroissement de la productivité du travail. Malgré tous
les progrès de la technique et de la science pendant les 4.000
ans qui séparent les débuts de la civilisation antique du 16e
siècle la situation d’un paysan indien, chinois, égyptien,
ou même grec et slave n’a pas changé de façon sensible.
La
cause de l’échec de toutes les révolutions égalitaires du
passé
Lorsque
le surplus produit par la société humaine, lorsque le
surproduit social ne suffit pas pour libérer toute l’humanité
d’un labeur pénible constant, toute révolution sociale qui
cherche à rétablir l’égalité primitive entre les hommes
est d’avance vouée à l’échec. Elle ne peut que trouver
deux issues à l’ancienne inégalité sociale :
-
Ou
bien détruire délibérément tout surproduit social, et
retourner à l’extrême pauvreté primitive. Alors, la réapparition
du progrès technique provoquera rapidement les mêmes inégalités
sociales qu’on a voulu supprimer.
-
Ou
bien déposséder l’ancienne classe possédante au profit
d’une nouvelle classe possédante. C’est ce qui s’est
passé constamment avec l’insurrection des esclaves
romains sous Spartacus, avec les premières sectes chrétiennes
et les monastères, les diverses insurrections paysannes qui
se sont succédées dans l’Empire chinois, la révolution
des Taborites en Bohème au XVe siècle, les colonies
communistes établies par des immigrants en Amérique, etc.
Sans
prétendre que la révolution russe ait abouti à la même
situation, la réapparition d’une inégalité sociale accentuée
dans l’URSS d’aujourd’hui s’explique fondamentalement
par la pauvreté de la Russie au lendemain de la révolution,
par l’insuffisance du niveau de développement des forces
productives.
Une
société égalitaire basée sur l’abondance et non pas sur la
pauvreté, voilà le but du socialisme, ne peut se développer
que sur la base d’une économie avancée dans laquelle le
surproduit social est si élevé qu’il permet à tous les
producteurs de se libérer d’un labeur abrutissant et qu’il
accorde suffisamment de loisirs à toute la communauté pour que
celle-ci puisse remplir collectivement les fonctions dirigeantes
dans la vie économique et sociale (fonction d’accumulation).
Les
anciennes classes possédantes, frein au développement
technique
Pourquoi
a-t-il fallu 15.000 ans de surproduit social, avant que l’économie
humaine puisse prendre l’essor nécessaire pour laisser
entrevoir une solution socialiste de l’inégalité sociale ?
Aussi longtemps que les classes possédantes s’approprient le
surproduit social sous forme de produits (de valeur d’usage),
leur propre consommation (consommation improductive) représente
la limite pour l’accroissement de la production qu’ils désirent
réaliser.
Les
temples et rois de l’Orient antique ; les maîtres
d’esclaves de l’Antiquité greco-romaine ; les
seigneurs nobles et marchands chinois, indiens, japonais,
byzantin, arabes ; les nobles féodaux du moyen-âge,
n’avaient pas d’intérêt à accroître la production du
moment qu’ils aient entassé dans leurs châteaux suffisamment
de vivres, de vêtements de luxe, d’objets d’art, etc. Il y
a une limite à la consommation et au luxe qu’il était
impossible de transgresser (exemple comique de la féodalité
sur l’île d’Hawaï où le surproduit social prend la forme
exclusive de nourriture et de ce fait le prestige dépend… du
poids de chaque personne).
Ce
n’est que quand le surproduit social prend la forme d’argent
- de plus value – et qu’il peut servir non plus
seulement à l’acquisition de biens de consommation mais de
biens d’équipement (de production) que la nouvelle classe
dominante – la bourgeoisie – acquiert un intérêt à un
accroissement illimité de la production. C’est ainsi que se
créent les conditions sociales nécessaires à une application
de toutes les découvertes scientifiques à la production,
c’est à dire les conditions nécessaires à l’apparition du
capitalisme industriel moderne.
Bibliographie :
-
Marx
et Engels : Le Manifeste communiste
-
Engels :
Anti-Dühring, 2e et 3e partie
-
Gordon
Childe : What happened in history – Man made himself
(deux excellents résumés de la préhistoire et de
l’histoire antique écrits d’un point de vue généralement
marxiste).
-
La
collection : Le travail à travers les âges ;
-
Le
volume : Le travail dans l’ancienne Grèce, par Glotz
-
Le
volume : Le travail au moyen-âge, par P. Boisonnade.
L’évolution
de la société capitaliste moderne
Origines
du capitalisme moderne
Le
capitalisme moderne est le produit de trois transformations économiques
et sociales :
-
La
séparation des moyens de production et des producteurs. Cet
séparation s’est effectuée notamment dans l’artisanat
par la destruction des corporations médiévales, par
le développement de l’industrie domestique, par
l’appropriation privée des réserves de terres vierges
dans les pays d’outre-mer (notamment par les compagnes de
chemins de fer).
-
La
constitution d’une classe qui monopolise les moyens de
production, la bourgeoisie industrielle moderne.
L’apparition de cette classe présuppose d’abord une
accumulation de capitaux sous forme d’argent (ce qui
s’est fait par l’usure et le commerce à partir du
moyen-âge), ensuite une transformation des moyens de
production qui rend ceux-ci suffisamment chers pour que
seuls les propriétaires de capitaux considérables puissent
les acquérir. La révolution industrielle qui base dorénavant
la production sur le machinisme réalise cette
transformation.
-
La
transformation de la force de travail en marchandise. Cette
transformation résulte de l’apparition d’une classe qui
ne possède rien d’autre que sa force de travail et qui,
pour pouvoir subsister, est obligée de vendre cette force
de travail aux propriétaires des moyens de production.
« Des gens pauvres et besogneux, dont nombreux sont
ceux qui ont la charge et le fardeau de femmes et de
nombreux enfants, et qui possèdent rien d’autre que ce
qu’ils peuvent gagner avec le travail de leurs mains »
(extrait d’une requête de la fin du 16e siècle,
rédigée à Leyde en Hollande).
Parce
que la masse de ces prolétaires n’a pas la liberté du choix
– si ce n’est le choix entre la vante de sa force de travail
et la faim permanente – elle est obligée d’accepter pour
prix de sa force de travail le prix dicté par les conditions
capitalistes normales : c’est à dire le minimum vital nécessaire
pour assurer la subsistance des travailleurs et de leur famille.
De même que dans les sociétés de classe précapitalistes, les
classes productives fournissaient du travail non payé, du
surtravail, qui se trouve à la base du surproduit social, de même
dans la société capitaliste l’origine de la plus-value (le
surproduit sous la forme monétaire) se trouve dans le travail
gratuit fourni par les ouvriers. Le salaire de ceux-ci ne représente
que l’équivalent d’une partie de la valeur qu’ils
produisent par leur travail. L’autre partie de la valeur
qu’ils créent est accaparée par les capitalistes et se
trouve à la base de leur profit.
Dans
un contrat de travail passé à Liège en 1634 entre Antoine de
Jelly, maître tisserand, et Nicolas Cornélis, il est dit que
celui-ci gagnera le mitant (la moitié) de ce qu’il
travaillera, l’autre mitant restant au profit du maître.
Le
fonctionnement de l’économie capitaliste
L’économie
capitaliste fonctionne avec une série de caractéristiques qui
lui sont propres et parmi lesquelles nous mentionnerons :
-
La
production est exclusivement production de marchandises,
production de biens qui ne servent pas à satisfaire les
besoins de leurs producteurs, mais qui sont destinés à être
vendus sur le marché pour que le capitaliste rentre dans
ses frais et réalise son profit. Sans la vente des
marchandises, pas de réalisation du profit pour
l’industriel.
-
La
production s’effectue pour un marché anonyme et est régie
par les lois de la concurrence. Du moment où la production
n’est plus limitée par la coutume (comme dans les
communautés primitives) ou par la loi (comme dans les
corporations moyennâgeuses), chaque propriétaire privé de
moyens de production s’efforce de produire le maximum,
sans se soucier de ce que produisent d’autres industriels
opérant dans la même branche. De ce fait, c’est la
concurrence entre les industriels qui décide de la question ;
quelle entreprise arrivera à écouler sa production et
quelle entreprise échouera devant ce but.
-
Le
but de la production c’est de réaliser le maximum de
profit. Les classes possédantes précapitalistes vivaient
du surproduit sociale, le consommaient improductivement. La
classe capitaliste, elle aussi, doit consommer
improductivement une partie du surproduit sociale, des
profits. Mais pour ce faire, elle doit réaliser son profit,
c’est à dire vendre ses marchandises. Dans une société
régie par la concurrence, ce sont les marchandises offertes
au prix le plus bas qui sont effectivement vendues. Or, pour
vendre à vil prix, il faut sans cesse moderniser les
installations, accroître le capital constant, les machines,
etc. Cela exige un accroissement de la masse du capital, qui
est obtenu par la transformation de la plus-value en
capital, par la capitalisation des profits (une grande
partie du profit n’est pas consommée improductivement
mais productivement, c’est à dire utilisée pour
l’achat de nouvelles machines, etc.). Pour pouvoir
subsister, les capitalistes cherchent donc à accroître
sans cesse leurs capitaux et dans ce but, de réaliser le
maximum de profits. Pour cette raison, l’économie
capitaliste se caractérise par un épanouissement énorme
des moyens de production, par un développement prodigieux
des forces productives.
-
Pour
réaliser le maximum de profits, les capitalistes cherchent
à réduire sans cesse la part absolue ou relative du revenu
national qui revient à la classe ouvrière. Le revenu
national (plus exactement : le revenu de l’industrie
d’une nation déterminée) se partage en effet en deux
parties : salaires et profits. L’une part ne peut
augmenter qu’à condition que l’autre diminue. C’est
tout le contenu de la lutte de classe économique en régime
capitaliste. Les deux moyens essentiels par lesquels les
capitalistes s’efforcent d’accroître leur part, c’est :
a) la prolongation d’une journée de travail et la réduction
des salaires réels (du 16e au milieu du 19e
siècle), réduction absolue de la part qui revient à la
classe ouvrière ; b) l’augmentation de l’intensité
de la productivité du travail (à partir du milieu du 19e
siècle), réduction relative de la part qui revient à la
classe ouvrière.
-
La
recherche du maximum de profit par chaque capitaliste
conduit, par le truchement de la concurrence des capitaux,
à la formation d’un taux moyen de profit. Ce sont les écarts
d’avec ce taux de profit qui régissent en grande partie
les investissements des capitaux ; ceux-ci se dirigent
vers les secteurs où le taux de profit est le plus élevé
mais ce faisant, y provoquent une concurrence accrue qui
conduit à une baisse de ce taux, jusqu’à ce que le taux
s’établit sur un niveau plus ou moins égal dans la
plupart des secteurs industriels.
Les
étapes du capitalisme moderne
Le
capitalisme moderne a parcouru trois grandes étapes à partir
de la révolution industrielle qui se place en Angleterre, dans
la 2e moitié du 18e siècle :
-
De
1750 à 1870 : la période du capitalisme libéral, de
libre-échange et de libre concurrence. L’industrie
capitaliste reste en fait limitée à l’Angleterre, la
Belgique, la Rhénanie, le Nord et l’Est de la France. Les
marchandises produites par cette petite partie du globe
conquièrent tout le marché mondial. Les capitalistes ont
une confiance illimitée dans la bonne marche de l’économie.
Ils se remettent à l’automatisme des « lois économiques »
pour résoudre toutes les difficultés, toutes les crises.
Ils sont opposés à toute initiative économique de
l’Etat, y compris à la conquête des colonies. C’est à
l’époque du « laissez-faire, laissez aller ».
-
De
1870 à 1930 : la période du capitaliste monopoliste,
de l’impérialisme. L’industrie capitaliste s’étend
à l’ensemble de l’Europe occidentale et de l’Amérique
du Nord, à une partie de l’Europe orientale, de l’Asie,
et de l’Amérique latine et prend même pied en Afrique et
en Océanie. La domination du Capital s’établit sur tous
les pays sous-développés. Il n’y a plus de marchés à
conquérir ; la lutte entre les puissances capitalistes
pour de nouveaux partages du monde remplace la conquête du
monde d’antan. Les capitalistes ne croient plus aux
bienfaits de la concurrence illimitée. Ils s’organisent
à leur tour, limitent et éliminent les concurrences dans
un cadre déterminé par la constitution de trusts et des
cartels. Mais la concurrence n’est ainsi éliminée dans
une branche ou dans un pays que pour reprendre avec une
acuité redoublée entre différentes branches ou différents
pays.
-
Depuis
la grande crise de 1929 : la période du déclin du
capitalisme monopoliste, non seulement il n’y a plus de
nouveaux pays à conquérir pour l’industrie capitaliste,
mais suite à la révolution russe, puis à la conquête de
l’Europe orientale par l’armée russe et à la révolution
chinoise, une partie importante du globe est enlevée du
domaine du capitalisme. Les capitalistes n’ont plus
confiance dans leur système. Ils demandent de plus en plus
l’intervention de l’Etat pour garantir leur profit
(croissance du secteur public dans l’économie ;
nationalisation des branches industrielles ; rôle des
commandes d’Etat, surtout de l’économie d’armement et
de l’économie de guerre pour soutenir la conjoncture ;
garantie étatique aux exportateurs, etc.). C’est au fond
une période qui par la succession des guerres et des
crises, et l’abdication de plus en plus prononcée de
l’initiative privée, fait le pont vers la période de
transformation entre le capitalisme et le socialisme.
Les
lois d’évolution du capitalisme
A
travers la succession de ces trois étapes du capitalisme,
certaines lois d’évolution du capitalisme peuvent être mises
en relief :
a)
La concentration du capital : dans la concurrence, les
grandes entreprises battent les petites qui disposent de moins
de moyens et qui de ce fait ne peuvent pas suivre le progrès
technique. Les entreprises acculées à la ruine sont absorbées
par les entreprises de plus en plus grandes. Alors qu’il n’y
a un siècle, une entreprise avec plus de 500 ouvriers était
exceptionnelle, il existe aujourd’hui des trusts qui occupent
plus de 100.000 salariés, des entreprises dans lesquelles
travaillent des dizaines de milliers d’ouvriers. Le nombre de
petits patrons indépendants diminue sans cesse par rapport à
la masse des salariés :
Evolution
de la structure de classe aux Etats-Unis (en % de toute la
population exercant une une profession)
|
1880 |
1890 |
1900 |
1920 |
1930 |
1939 |
1946 |
| Salariés
de tout genre : |
62 |
65 |
67,9 |
71,9 |
73,9 |
76,8 |
82,9 |
| Entrepreneurs
de tout genre : |
36,9 |
33,8 |
30,8 |
26,3 |
20,3 |
18,8 |
17,1 |
b)
L’évolution de l’économie capitaliste ne se fait pas de façon
harmonieuse, égale, mais par bonds et cycles. Des périodes de
haute conjoncture et des périodes de crise se succèdent.
c)
La socialisation progressive de l’économie ; au début
du capitalisme, chaque entreprise capitaliste était une cellule
indépendante de l’autre, n’établissant que des rapports
passagers avec les fournisseurs et les clients. Plus le régime
capitaliste évolue, et plus s’établissent des liens
d’inter-dépendance durables entre les entreprises de toutes
les branches et de tous les pays. Une crise dans un secteur se répercute
dans tous les autres secteurs. Pour la première fois dans
l’existence de l’humanité s’établit ainsi une solidarité
économique de base entre tous les hommes. La contradiction sans
cesse croissante entre socialisation de fait de l’économie et
le maintien de la propriété privée des moyens de production,
le maintien d’une économie basée sur la recherche du profit
privé. C’est au moment où cette inter-dépendance des
entreprises, des pays, des continents, saute aux yeux de tous,
que le fait que tout le système ne fonctionne que d’après
les ordres d’une petite poignée de magnats capitaliste
acquiert tout son caractère odieux, apparaît comme
monstrueusement anti-démocratique.
Bibliographie :
-
Marx :
Prix, salaires et profits
-
Marx
et Engels : Le Manifeste Communiste
-
Engels :
Anti-Dühring
-
Kautsky :
La Doctrine économique de K. Marx
-
O.
Debunne : De Kapitalistische concentratie (en flamand).
Les
origines du mouvement ouvrier moderne
Depuis
qu’il existe des salariés, c’est à dire bien avant la
formation du capitalisme moderne, il y a eu des manifestations
de lutte de classe entre patrons et ouvriers. Celle-ci n’est
pas le résultat d’activités subversives de la part
d’individus qui « prêchent la lutte de classe ».
Au contraire, la doctrine de la lutte de classe est le produit
de la pratique de la lutte de classe qui la précède.
La
lutte de classe élémentaire du prolétariat
Les
manifestations élémentaires de la lutte de classe des salariés
se sont toujours axées autour de trois revendications :
-
L’augmentation
des salaires, moyen immédiat pour modifier en faveur des
salariés la répartition du produit social entre patrons et
ouvriers ;
-
La
diminution des heures de travail sans réduction de salaire,
autre moyen direct pour modifier cette répartition en
faveur des travailleurs ;
-
La
liberté d’organisation. Alors que le patron, propriétaire
du capital, des moyens de production, a de son côté toute
la puissance économique, les ouvriers sont désarmés aussi
longtemps qu’ils mènent entre eux une lutte de
concurrence pour obtenir un emploi. Dans ces conditions, les
« règles du jeu » jouent unilatéralement en
faveur des capitalistes, qui peuvent fixer les salaires
aussi bas qu’ils le veulent, les ouvriers étant obligés
à les accepter par crainte de perdre leur emploi, et de ce
fait leur subsistance.
C’est
en supprimant cette concurrence qui les divise, en faisant bloc
devant le patronat, en refusant tous ensemble de travailler à
des conditions jugées inacceptables, que les travailleurs ont
une chance d’obtenir des avantages dans la lutte qui les
oppose au patronat. L’expérience leur enseigne rapidement que
s’ils n’ont pas la liberté d’organisation, ils n’ont
pas d’armes pour s’opposer à la pression capitaliste.
La
lutte de classe élémentaire des prolétaires a pris
traditionnellement la forme du refus de travail collectif,
c’est à dire de la grève. Des chroniqueurs nous rapportent
des récits de grèves dans l’ancienne Egypte et dans
l’ancienne Chine. Nous avons également le compte-rendu des grèves
en Egypte sous l’Empire romain, notamment au premier siècle
de notre ère.
Conscience
de classe élémentaire
Or,
l’organisation d’un grève implique toujours un certain degré
de conscience de classe et un certain degré – élémentaire
– d’organisation de classe. Elle implique notamment la
notion que le salut de chaque salarié dépend d’une action
collective ; c’est une solution de solidarité de classe
opposée à la solution individuelle (essayer d’augmenter le
gain individuel sans égards pour les revenus des autres salariés).
Cette
notion est la forme élémentaire de la conscience de classe
prolétarienne. De même, dans l’organisation d’une grève,
les salariés apprennent instinctivement à constituer des
caisses de secours. Ces caisses et de secours et d’entraide se
constituent également pour diminuer quelque peu l’insécurité
de l’existence ouvrière, pour permettre aux prolétaires de
se défendre pendant les périodes de chômage, etc. Ce sont les
formes élémentaires de l’organisation de classe.
Mais
ces formes élémentaires de conscience et d’organisation
ouvrières n’impliquent ni la conscience des buts historiques
du mouvement ouvrier, ni la compréhension de la nécessité
d’une action politique indépendante de la classe ouvrière.
Ainsi,
les premières formes d’action politique ouvrière se
situent-elles à l’extrême gauche du radicalisme
petit-bourgeois. Dans la révolution française, à l’extrême
gauche des Jacobins, apparaît la Conspiration des Egaux de
Gracchus Babeuf, qui représente le premier mouvement politique
moderne visant à la collectivisation des moyens de production.
A
la même époque en Angleterre, des ouvriers constituent la
London Corresponding Society, qui cherche à organiser un
mouvement de solidarité avec la révolution française. Cette
organisation fut écrasée par la répression policière, mais
immédiatement après la fin des guerres napéloniennes, à
l’extrême gauche du parti radical (petit-bourgeois), se crée
dans la région industrielle de Manchester-Liverpool une Ligue
du suffrage universel essentiellement constituée par des
ouvriers. Après les sanglants incidents à Peterloo en 1817, la
séparation d’un mouvement ouvrier indépendant du mouvement
petit-bourgeois fut accélérée, et ainsi put naître un peu
plus tard le parti Chartiste, parti essentiellement ouvrier qui
réclame le suffrage universel.
Le
socialisme utopique
Tous
ces mouvements élémentaires de classe ouvrière furent dirigés
largement par des ouvriers eux-mêmes, autodidactes qui
formulaient souvent des idées naïves sur des sujets
historiques, économiques et sociaux, qui exigent des études
scientifiques solides pour être traitées à fond. Ces
mouvements se développèrent donc en quelque sorte en marge du
progrès scientifique qui occupa le 17e et le 18e
siècle. C’est au contraire dans le cadre de ce progrès
scientifique que se place les efforts des premiers grands
auteurs utopiques, Thomas Moore (chancelier d’Angleterre au 16e
siècle), Campanella (auteur italien du 17e siècle),
Robert Owen, Charles Fourier et Saint-Simon (auteurs du 18e
et 19e siècle). Ces auteurs s’efforcent de
rassembler toutes les connaissances scientifiques de leur époque
pour formuler :
-
Une
critique virulente de l’inégalité sociale, notamment de
celle qui caractérise la société bourgeoise (ceci
s’entend pour Owen, Fourier et Saint Simon).
-
Un
plan d’organisation d’une société égalitaire, basée
sur la propriété collective.
Par
ces deux aspects de leur œuvre, les grands socialistes
utopiques sont les véritables précurseurs du socialisme
moderne. Mais la faiblesse de leur système consiste :
-
Dans
le fait que la société idéale dont ils rêvent (de là le
terme : socialisme utopique) est présentée comme un
idéal à construire, à atteindre d’un seul coup par un
effort de compréhension et de bonne volonté des hommes,
sans rapport avec l’évolution historique plus ou moins déterminée
de la société capitaliste elle-même.
-
Dans
le fait que l’explication des conditions dans lesquelles
l’inégalité sociale est apparue, et dans lesquelles elle
peut disparaître ; est scientifiquement insuffisante
se base sur des facteurs secondaires (violence, morale, argen,t,
psychologie, etc.) et ne part pas des problèmes de
structure économique et sociale.
Le
Manifeste communiste
C’est
précisément dans ces deux domaines que la formation de la théorie
marxiste dans l’Idéologie allemande (1845) et surtout dans le
Manifeste communiste (1847) de Karl Marx et de Frédéric Engels
représente un progrès décisif. Avec la théorie marxiste, la
conscience de classe ouvrière est incarnée dans une expression
scientifique du niveau le plus élevé.
Marx
et Engels n’ont pas découvert les notions de classe sociale
et de lutte de classe. Ces notions étaient connues des
socialistes utopiques et d’autres bourgeois comme les
historiens Thierry et Guizot. Mais ils ont expliqué de façon
historique l’origine des classes, les causes du développement
des classes, le fait que toute l’histoire humaine peut être
expliquée par la lutte de classe, et surtout les conditions matérielles
et morales sous lesquelles la division de la société en
classes peut faire place à une société sans classes.
Ils
ont, d’autre part, expliqué comment le développement même
du capitalisme préparait inexorablement l’avènement d’une
société socialiste, préparait les forces matérielles et
morales qui devaient assurer le triomphe de la société
nouvelle. Celle-ci n’apparut plus dès lors comme un simple
produit des rêves et des désirs des hommes, mais comme le
produit naturel et logique de l’évolution de l’histoire
humaine.
Le
Manifeste communiste représente ainsi une forme supérieure de
la conscience de classe prolétarienne. Il enseigne à la classe
ouvrière que la société socialiste sera le produit de sa
lutte de classe contre la bourgeoisie. Il lui enseigne la nécessité
de ne pas lutter simplement pour des augmentations de salaires
mais aussi pour l’abolition du salariat. Il lui enseigne
surtout la nécessité de constituer des partis ouvriers indépendants,
de compléter son action de revendication économique par une
action politique sur le plan national et international.
Le
mouvement ouvrier moderne est né de la fusion entre le
mouvement élémentaire de la classe ouvrière et la conscience
de la classe portée à sa plus haute expression qui est incarnée
dans la théorie marxiste.
La
Première Internationale
Cette
fusion est l’aboutissement de l’évolution du mouvement
ouvrier international entre les années ’50 et les années
’80 du siècle passé.
Au
cours des révolutions de 1848 qui ébranlent la plupart des
pays d’Europe, la classe ouvrière n’apparaît nulle part
sauf en Allemagne (dans la petite « Association des
Communistes » dirigée par Marx) comme un parti politique
au sens moderne du mot. Partout, elle se traîne à la suite du
radicalisme petit-bourgeois. En France, elle se sépare de ce
dernier au cours des sanglantes journées de juin 1848, sans
pouvoir constituer un parti politique indépendant. Après les
années de réactions qui suivent la défaite de la révolution
de 1848, ce sont les organisations syndicales et mutualistes de
la classe ouvrière qui se développement avant tout dans la
plupart des pays (à l’exception de l’Allemagne, où
l’agitation pour le suffrage universel permet à Lasalle de
constituer un parti politique ouvrier ; l’Association Générale
des travailleurs Allemands).
C’est
par la fondation de la Iere Internationale en 1864 que Marx et
le petit groupe de ses adeptes fusionnent véritablement avec le
mouvement ouvrier élémentaire de cette époque et qu’ils préparent
la constitution des partis socialistes dans la plupart des pays
d’Europe. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce ne
sont pas les partis ouvriers nationaux qui se sont rassemblées
pour constituer la Iere Internationale. C’est la constitution
de celle-ci qui a permis le rassemblement national des groupes
locaux et syndicalistes qui adhérèrent à la Iere
Internationale. Quand l’Internationale se disloque après la défaite
de la Commune de Paris, les ouvriers d’avant-garde conservent
la conscience de la nécessité d’un tel regroupement sur le
plan national, et au cours des années ’70 et ’80, après
plusieurs tentatives échouées, des partis socialistes basés
sur le mouvement ouvrier élémentaire de l’époque se
constituent définitivement. Les seuls exceptions importantes
sont celles de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Là, les
partis socialistes qui se sont constitués à cette même époque
sont restés en marge d’un mouvement syndical déjà puissant.
En Grande-Bretagne, c’est seulement au 20e siècle
que le Parti travailliste basé sur les syndicats a été créé.
Aux Etats-Unis, la création d’un tel parti reste encore
aujourd’hui la tâche brûlante d’un mouvement ouvrier.
Différentes
formes d’organisation du mouvement ouvrier moderne
Ceci
nous permet de préciser que les syndicats, les mutualités et
les partis socialistes apparaissent en quelque sorte comme les
produits spontanés, inévitables, de la lutte au sein de la
société capitaliste, et qu’il dépend en définitive de
facteurs de tradition et de conjoncture nationales si une telle
forme se développe avant telle autre. Ce qui importe, c’est
de rassembler organiquement ces différentes formes en un front
commun, ce qui peut se faire, comme en Grande-Bretagne et en
Belgique avant la guerre, par l’adhésion collective au parti,
soit comme c’est actuellement le cas, par le truchement de
l’Action commune.
Quant
aux coopératives, elles ne sont le produit spontané de la
lutte de classe mais le produit de l’initiative prise par
Robert Owen et ses camarades qui, en 1844, fondèrent la première
coopérative à Rochdale en Angleterre.
L’importance
du mouvement coopérateur est immense, non seulement parce
qu’il constitue pour la classe ouvrière une école de gestion
ouvrière de l’économie, mais surtout parce qu’il prépare,
au sein même de la société capitaliste, la solution d’un
problèmes les plus ardus de la société socialiste, ce lui de
la distribution.
Bibliographie :
-
Marx
et Engels : Le Manifeste communiste
-
Engels :
Socialisme utopique et socialiste scientifique
-
Beer :
Histoire du socialisme
-
Lefèvre :
Le Marxisme (collection « Que sais-je ? »)
-
Bibliographie
du cours du citoyen Cudell sur l’histoire du mouvement
ouvrier belge
-
Dolléans :
Histoire du mouvement ouvrier
Evolution
et révolution dans l’histoire
La
naissance et le développement du mouvement ouvrier moderne au
sein de la société capitaliste nous offrent un exemple de
l’action réciproque qu’exercent l’un sur l’autre le
milieu social dans lequel les hommes se trouvent placés et
l’action plus ou moins consciente qu’ils développent dans
ces conditions.
Les
modifications de régime social se sont faites le plus souvent
de façon brusque dans l’histoire, par des guerres, des révolutions
ou une combinaison des deux. A l’origine de presque tous les
Etats modernes – la grande exception est celle de l’Inde indépendante
- se trouvent des événements violents. Mais il serait
erroné de supposer qu’il suffit d’utiliser la violence pour
modifier fondamentalement la structure de la société. Pour
qu’une révolution transforme réellement la société et les
conditions d’existence du peuple, il faut qu’elle ait été
précédée d’une évolution qui crée au sein de l’ancienne
société les bases matérielles (techniques) et humaines de la
société nouvelle.
Lorsque
ces bases font défaut, les révolutions même les plus
violentes finissent par reproduire exactement les conditions
qu’elles avaient voulu abolir.
Un
exemple classique à ce sujet est fourni par les soulèvements
paysans victorieux qui s’échelonnent tout au long de
l’histoire chinoise. Ces soulèvements représentent à chaque
fois une réaction du peuple conte les exactions et la charge
d’impôts insupportable dont les paysans sont les victimes
dans les périodes de déclin de chaque dynastie impériale. Ils
aboutissent au renversement de cette dynastie et à l’arrivée
au pouvoir d’une dynastie nouvelle (souvent, comme dans le cas
de la dynastie des Han, cette dynastie est constituée par des
dirigeants de l’insurrection paysanne). Celle-ci commence par
rétablir des conditions meilleures pour la paysannerie, mais au
fur et à mesure que son pouvoir se consolide et que son
administration se renforce, ses dépenses exigent
l’accroissement de l’impôt qui rétablit bientôt les mêmes
conditions de misère pour les paysans. L’absence d’un développement
des forces productives, d’un enrichissement durable de la société
qui reste foncièrement agricole, expliquent ce retour cyclique
des insurrections paysannes et de la fondation de nouvelles
dynasties pendant 2.000 ans.
Révolutions
politiques et révolutions sociales
Il
ne faut pas dire que les révolutions qui ne modifient
fondamentalement la structure de la société et sa base économique
(et technique) soient sans importance pour l’avenir d’un
pays. Les révolutions politiques qui modifient le régime, la
forme d’Etat, d’un pays peuvent être la base de
l’existence nationale. Ainsi, la Belgique est née d’une révolution
politique, celle de 1830. Les révolutions françaises de 1830,
de 1848 et de 1870, qui ont chaque fois changé la forme de
l’Etat français (pour finalement créer la Troisième république)
étaient des révolutions du même genre, puisqu’elles
laissaient intactes le mode de production capitaliste et la société
bourgeoise.
Par
contre, des révolutions qui font passer le pouvoir d’une
classe sociale à l’autre, et modifient de ce fait la
structure économique et sociale du pays (ainsi que
d’importantes structures juridiques) sont des révolutions
sociales. Au 16e, 17e et 18e siècles
c’est par ces révolutions que la bourgeoisie a conquis le
pouvoir politique et éliminé les privilèges féodaux de la
plupart des grands pays :
-
Au
16e siècle, la révolution des Pays-Bas a donné
le pouvoir à la bourgeoisie commerciale hollandaise et a créé
l’Etat néerlandais ;
-
Au
17e siècle, la révolution anglaise de 1649 a
donné le pouvoir à la bourgeoisie commerciale britannique
et créé l’Etat britannique moderne, monarchie
constitutionnelle après la 2e révolution de
1689 ;
-
|