|
On ne peut engager une discussion sérieuse
au-sujet de la signification historique et de l'actualité de la théorie
léniniste de l'organisation qu'à condition de déterminer exactement
la place et la portée de cette théorie dans l'histoire du marxisme, ou
plus exactement : dans le processus historique du développement et de
l'épanouissement du marxisme, qui, comme tout processus historique,
doit être ramené à ses contradictions internes - dans l'influence réciproque
étroite (étroite imbrication) du développement de la théorie et du développement
de la lutte de classe prolétarienne.
De ce point de vue, la théorie
léniniste de l'organisation apparaît comme l'unité
dialectique de trois éléments : une théorie de l'actualité
de la révolution dans les pays sous-développés à l'époque
impérialiste (qui fut plus tard étendue en une théorie de
l'actualité de la révolution à l'échelle mondiale à l'époque
de la crise généralisée du capitalisme) ; une théorie du développement
discontinu et contradictoire de la conscience de classe prolétarienne
et de la différenciation conceptuelle de ses niveaux les plus
importants ; et une théorie de l'essence du marxisme et de ses
rapports spécifiques tant avec la science qu'avec la lutte de
classe prolétarienne.
Un examen plus approfondi du sujet mettra en évidence que ces
trois théories forment pour ainsi dire le " substrat
social " de la conception léniniste de l'organisation sans
lequel cette conception serait arbitraire, non matérialiste et
non scientifique. La conception léniniste du parti n'est pas la
seule possible ; elle est cependant la seule qui confère au
parti le rôle historique de diriger une révolution qui éclatera
inévitablement à moyen ou à long terme.
La conception léniniste du parti ne peut être séparée d'une
analyse spécifique de la conscience de classe prolétarienne,
c'est-à-dire qu'elle part du fait que la conscience de classe
politique - par opposition à la conscience de classe "
trade-unioniste " ou " purement syndicale " - ne
croît ni spontanément ni automatiquement à partir du seul développement
objectif de la lutte de classe prolétarienne (1). Elle se fonde
enfin sur une certaine autonomie de l'analyse scientifique,
c'est-à-dire de la théorie marxiste qui, bien qu'elle ait été
conditionnée historiquement par le développement de la lutte
de classe prolétarienne et ses premiers débouchés vers la révolution
prolétarienne, ne peut être considérée comme un produit mécanique
de cette lutte de classe, mais doit être envisagée comme le résultat
d'une pratique théorique (d'une "production théorique
") qui ne parvient que progressivement à se lier à la
lutte de classe.
L'histoire de la révolution socialiste mondiale du XXè siècle
est celle de ce lent processus. Ces trois analyses représentent
effectivement un approfondissement du marxisme : soit des
questions que Marx et Engels n'avaient qu'effleurées et dont on
n'avait pas prolongé l'élaboration, soit des éléments de la
théorie marxiste qui ne furent presque pas pris en considération
vu le retard ou l'interruption de la publication des écrits de
Marx au cours de la période 1880-1905 (2). Il s'agit donc d'un
nouveau développement de la théorie marxiste dont il faut
chercher l'origine dans les lacunes (et partiellement les
contradictions) aussi bien de l'analyse de Marx lui-même que de
son interprétation au cours du premier quart de siècle après
la mort de Marx.
La spécificité de cet approfondissement de la théorie
marxiste réside en ceci qu'elle subordonne les différentes
optiques sous lesquelles l'aborder à un point central, à
savoir la détermination de la spécificité de la révolution
prolétarienne ou socialiste en général.
Les particularités historiques de la révolution prolétarienne
A la différence et à l'opposé de toutes les révolutions passées,
aussi bien de la révolution bourgeoise dont la logique a été
profondément étudiée - en premier lieu par Marx et Engels
eux-mêmes - que des révolutions qui n'ont pas été soumises
jusqu'ici à une analyse systématique (telles que les révolutions
paysannes et celles de la petite bourgeoisie des villes contre
le féodalisme ; les révoltes d'esclaves et les insurrections
de communautés tribales contre la société esclavagiste, les révolutions
paysannes au sein des anciens modes de production asiatique qui
se dissolvaient périodiquement, etc...), la révolution prolétarienne
du XXè siècle se caractérise par quatre faits distinctifs qui
lui confèrent sa spécificité, mais qui font aussi sa
difficulté, comme Marx l'avait pressenti (3).
1) La révolution prolétarienne est la première révolution
victorieuse dans l'histoire qui est accomplie par la classe la
plus inférieure de la société, une classe qui, à vrai dire,
dispose d'une puissance économique potentielle gigantesque mais
d'une force économique réelle des plus réduites, et qui est
exclue en gros de toute participation à la richesse sociale
(par opposition à la possession de biens de consommation
constamment consommés). Ceci à la différence, par exemple de
la bourgeoisie ou de la noblesse féodale qui s'emparèrent du
pouvoir politique au moment où le pouvoir économique au sein
de la société était déjà effectivement entre leurs mains,
ou des esclaves qui ne réussirent aucune révolution
victorieuse.
2) La révolution prolétarienne est la première révolution
victorieuse qui a pour but un renversement planifié et
conscient de la société existante, c'est-à-dire qui ne veut
pas restaurer une situation passée (comme ce fut le cas pour
les révolutions d'esclaves ou de paysans dans le passé), mais
qui doit réaliser un processus totalement nouveau, qui n'a
encore jamais existé si ce n'est sous forme de "théorie"
ou de " programme " (4).
3) Exactement comme toutes les autres révolutions sociales dans
l'histoire, la révolution prolétarienne croît à partir de
contradictions de classe internes et de luttes de classe qu'elle
impulse dans la société existante. Mais alors que les révolutions
du passé se contentaient de propulser la lutte de classe jusqu'à
son point culminant - parce qu'il ne s'agissait pas pour elles
d'instaurer des rapports sociaux totalement nouveaux et
consciemment planifiés - la révolution prolétarienne ne peut
se réaliser qu'à condition que la lutte de classe prolétarienne,
arrivée à son point culminant, se retourne en un long
processus de transformation systématique et consciente de tous
les rapports humains - tout d'abord par une généralisation de
l'activité prolétarienne autonome, ensuite par une activité
autonome de tous les membres de la société allant vers la société
sans classes.
Alors que la victoire de la révolution bourgeoise transforme la
classe bourgeoise en une classe conservatrice, qui ne peut plus
réaliser de transformations révolutionnaires que dans le
domaine technique-industriel et joue sur ce plan et pendant une
certaine période un rôle objectivement progressiste dans
l'histoire, mais qui se retire en revanche de la sphère des
transformations actives de la vie sociale, et doit même, sur ce
plan, jouer un rôle toujours plus réactionnaire en se heurtant
au prolétariat qu'elle exploite, la prise du pouvoir par le
prolétariat ne marque pas la fin mais seulement le début de
l'activité de la classe ouvrière moderne qui bouleverse la
société et ne peut s'achever que dans son propre dépassement
en tant que classe, parallèlement au dépassement de toutes les
autres classes (5).
4) Contrairement à toutes les révolutions sociales du passé
qui se déroulèrent en gros dans le cadre national (ou se
limitaient même à des régions), la révolution prolétarienne
est par nature internationale ; elle ne s'achèvera que par l'édification
universelle d'une société sans classes. Bien qu'elle doive nécessairement
triompher tout d'abord dans le cadre national, cette victoire
reste cependant toujours provisoire aussi longtemps que la lutte
de classe n'a pas infligé une défaite décisive au capital à
l'échelle mondial, qui ne s'accomplit cependant ni de manière
linéaire ni de manière unifiée. La chafne impérialiste se
brise tout d'abord à son maillon le plus faible et le mouvement
par bonds de montée et de recul de la révolution correspond à
la loi du développement inégal et combiné (non seulement dans
le domaine économique, mais aussi dans le rapport de forces
entre classes ; l'un et l'autre ne coïncident en aucun cas
automatiquement).
La théorie léniniste de l'organisation rend compte de toutes
ces particularités de la révolution prolétarienne, c'est-à-dire
qu'elle détermine les caractéristiques de cette révolution
entre autres à la lumière des particularités et des
contradictions de la formation de la conscience de classe prolétarienne.
Elle exprime ouvertement ce que Marx n'avait qu'esquissé et que
ses épigones n'avaient que fort peu compris, à savoir qu'il ne
peut y avoir ni de renversement " automatique " de
l'ordre social capitaliste ni de remplacement " spontané
" de cet ordre social par une société socialiste.
La victoire de la révolution prolétarienne présuppose dès
lors qu'aussi bien les facteurs " objectifs " (crise
sociale profonde, qu'exprime le fait que le mode de production
capitaliste a rempli sa mission historique) que les facteurs
" subjectifs " (maturité de la conscience de classe
prolétarienne et maturité de sa direction) favorisent le
renversement. Si ces facteurs objectifs ne sont pas ou
insuffisamment présents, la révolution prolétarienne échouera
sur cet obstacle, et sa défaite elle-même contribuera à
consolider, pour une certaine période, l'économie et la société
capitalistes) La théorie léniniste de l'organisation marque un
approfondissement du marxisme appliqué aux problèmes ton
damentaux de la structure sociale (Etat-conscience de classe-idéologie-parti).
Elle constitue avec les travaux de Luxembourg et de Trotsky (et
dans un certain sens de Lukacs et de Gramsci),le marxisme du
facteur subjectif.
Idéologie bourgeoise et conscience de classe prolétarienne
La formule de Marx : " l'idéologie dominante de toute société
est l'idéologie de la classe dominante " paraît
contredire à première vue la caractérisation de la révolution
prolétarienne comme renversement conscient de la société par
le prolétariat, comme auto-activité des masses salariées ;
une interprétation superficielle de cette formule pourrait même
conduire à conclure qu'il serait utopique d'escompter que les
masses, manipulées sous le régime capitaliste et exposées à
l'influence des idées bourgeoises et petites bourgeoises,
engagent une lutte de classe révolutionnaire contre cette société
ou même une révolution sociale. Herbert Marcuse n'est
(provisoirement) que le dernier de la longue série des idéologues
qui partant de la définition de Marx de la classe dominante,
mettent en question les potentialités révolutionnaires de la
classe ouvrière.
Le problème peut être résolu dès que l'on remplace la méthode
d'approche formelle et statique par une méthode dialectique. La
formule de Marx doit être "dynamisée" de la manière
suivante: l'idéologie dominante de toute société est l'idéologie
de la classe dominante dans le sens que celle-ci détient le
contrôle des moyens de la production idéologique (église, école,
mass-media, etc...) dont dispose la société, et les utilise
selon ses intérêts de classe. Aussi longtemps que la
domination de classe est jeune, stable et par conséquent peu
remise en question, l'idéologie de la classe dominante dominera
également la conscience des classes soumises. Dans les premières
phases de la lutte de classe les exploités recourent encore
souvent aux formules, aux idéaux et aux idéologies des
exploiteurs (7). Mais à mesure que la stabilité de l'ordre
social est mise en question, que la lutte de classe devient plus
aiguë, et que la domination de classe est plus fortement ébranlée
dans la pratique, des franges de la classe opprimée se libèrent
toujours plus clairement des idées des dominateurs. La lutte
entre l'idéologie des classes dominantes et les idées
nouvelles des classes révolutionnaires précède la révolution
sociale, et accélère de son côté la lutte de classe pratique
dans la mesure où elle aide la classe révolutionnaire à accéder
à la conscience de ses tâches historiques propres et de ses
objectifs de lutte immédiats.
La conscience révolutionnaire de la classe révolutionnaire se
forme ainsi dans le conflit avec l'idéologie des oppresseurs
(8). Mais c'est seulement dans la révolution elle-même que la
majorité des opprimés peut se libérer de la domination de
l'idéologie bourgeoise (9). qui s'exerce - surtout dans la société
bourgeoise, bien que des manifestations parallèles apparaissent
dans d'autres sociétés de classe - non seulement et pas même
de prime abord par la manipulation idéologique, mais aussi (et
surtout) dans l'engrenage économique et social quotidien lui-même
et ses repercussions dans les têtes des opprimés. Ce qui
signifie, dans la société capitaliste : intériorisation des
rapports marchands - qui sont étroitement liés à la réification
des relations humaines, - qui trouve ses racines dans la généralisation
marchande et la transformation de la force de travail en
marchandise, ainsi que dans la généralisation de la division
sociale du travail dans les conditions de la production
marchande ; fatigue et abrutissement des producteurs par le
travail aliéné et l'exploitation ; manque de temps libre
(manque non seulement quantitatif, mais également qualitatif),
etc... Seule une révolution, c'est-à-dire une activité
soudainement croissante des masses hors du cadre du travail aliéné,
peut-faire éclater le carcan de cet engrenage et est par - conséquent
susceptible de faire refluer l'influence mystifiante de ce
carcan sur la conscience des masses.
La théorie léniniste de l'organisation tente de saisir la
dialectique interne de ce processus, de formation de la
conscience de classe politique, qui ne peut atteindre son plein
développement que dans la révolution elle-même (ceci
cependant à la condition que ce développement soit déjà
engagé avant la révolution (10). Elle opère à cette fin à
l'aide de trois catégories : la catégorie de ia classe ouvrière
(la masse des travailleurs) ; la catégorie de la partie de la
classe ouvrière déjà organisée à un niveau élémentaire
(l'avant-garde prolétarienne au sens large du terme); et la catégorie
de l'organisation révolutionnaire, qui est constituée par les
travailleurs et les intellectuels qui ont reçu, au moins
partiellement, une formation marxiste et assument une pratique révolutionnaire.
La catégorie de la " classe en soi " a pour origine
le concept de classe objectif tel qu'il est défini chez Marx,
selon lequel une couche sociale est déterminée par sa place
objective dans le processus de production. indépendamment de
son état de conscience, (le jeune Marx avait défendu, dans le
Manifeste Communiste et les écrits politiques de 1850-52, un
concept de classe subjectif qui part du principe que la classe
ouvrière ne se constitue comme classe qu'au travers de la
lutte, c'est-à-dire à partir d'un minimum de conscience de
classe. Boukharine désigne cette catégorie de classe sociale
par le concept de la " classe pour soi ",
contrairement à la "classe en soi ") (12).
Selon la conception léniniste de l'organisation, comme pour
Engels et la social-démocratie allemande sous Engels, Bebel et
Kautsky, ce concept de classe objectif reste fondamental pour
l'analyse du capitalisme (13). Ce n'est que parce qu'il existe
une classe objectivement révolutionnaire susceptible de mener
une lutte de classe révolutionnaire, et qu'à la condition d'être
lié à une telle lutte de classe, que le concept d'un parti révolutionnaire
d'avant-garde (et du révolutionnaire professionnel) acquiert
une signification scientifique, comme Lénine le met lui-même
en relief (14). Sans cette liaison, l'activité révolutionnaire
donne certes naissance à un noyau de parti, mais non pas à un
parti. Le concept léniniste de l'organisation implique qu'il
n'y a pas d'avant garde auto-proclamée, et qu'en cherchant à
instaurer un lien révolutionnaire avec la partie avancée de la
classe et ses luttes effectives, l'avant-garde doit conquérir
sa reconnaissance comme avant-garde (c'est-à-dire le droit
historique d'agir comme avant-garde).
La catégorie des " travailleurs avancés " trouve son
origine dans la stratification objective inévitable de la
classe ouvrière, qui est fonction aussi bien de son origine
historique que de sa position dans le processus de production
sociale, et de sa conscience de classe. La constitution de la
classe ouvrière comme catégorie objective est elle-même un
processus historique. Certaines parties de la classe ouvrière
sont formées des descendants des ouvriers des villes ou des
ouvriers agricoles et des paysans dépossédés. D'autres
proviennent de la petite boourgeoisie (paysans, artisans
etc...). Une part de la classe ouvrière travaille dans les
grandes entreprises, où les rapports économiques et sociaux
favorisent le développement d'une conscience de classe élémentaire
(la conscience que les " questions sociales " ne
peuvent être résolues que par l'action et l'organisation
collectives). Une autre partie travaille dans les petites et
moyennes entreprises industrielles ou dans ce qu'on appelle les
services, où l'assurance économique et la compréhension de la
nécessité de larges actions de masse naissent beaucoup plus
lentement que dans les grandes entreprises industrielles.
Certaines parties de la classe ouvrière vivent depuis longtemps
dans les grandes villes, sont alphabétisées, ont déjà l'expérience
de l'organisation syndicale et une éducation politique et
culturelle (organisation de jeunesse, presse ouvrière,
formation des travailleurs, etc...).
D'autres au contraire vivent dans de petites villes ou à la
campagne (ceci vaut par exemple pour une part importante des
mineurs européens jusque dans les années trente), et ne
connaissent aucune vie sociale collective, n'ont connu presque
aucun passé syndical et aucune formation politique et
culturelle dans le mouvement ouvrier organisé. Si l'on ajoute
encore à toutes ces différenciations historico-structurelles
les capacités personnelles différentes de chaque travailleur
salarié - non seulement les différences d'intelligence et de
capacités mais également d'énergie, de force de caractère,
de combativité et de conscience de ses propres possibilités -
on comprend alors parfaitement que la stratification de la
classe ouvrière en couches différentes (par rapport au degré
de conscience de classe) est un corollaire inévitable de
l'histoire de la classe ouvrière. C'est le devenir historique
de la classe qui se reflète à un moment donné dans ses différents
niveaux de conscience.
La catégorie du parti révolutionnaire trouve son origine dans
le fait que le socialisme est une science qu'on ne peut
s'approprier qu'en dernière instance dans sa totalité non pas
de manière collective mais par le travail individuel. Le
marxisme marque le point culminant (et partiellement le dépassement)
de trois sciences sociales classiques au moins : la philosophie
allemande classique, l'économie politique classique et la
science politique française classique (socialisme et
historiographie française). Son assimilation présuppose un
travail de formation à la dialectique matérialiste, au matérialisme
historique, à la théorie économique marxiste et à l'histoire
critique des révolutions et du mouvement ouvrier modernes ; ce
n'est qu'à ce titre qu'il peut devenir, dans sa totalité, un
instrument valable d'analyse de la réalité sociale et de
capitalisation des expériences d'un siècle de luttes ouvrières.
C'est une absurdité de croire que ces connaissances et ce
savoir peuvent germer " spontanément " du travail au
tour ou à la machine à calculer (15). Le fait que le marxisme
soit, comme science, l'expression de la conscience de classe
prolétarienne à son degré de développement le plus élevé
ne signifie rien d'autre que ceci : ce n'est que par la sélection
individuelle que les membres les plus expérimentés, les plus
intelligents et les plus combatifs du prolétariat pourront se
forger directement et indépendamment une telle conscience de
classe.
Cependant, du fait que cette appropriation est individuelle,
elle peut également être accessible aux membres d'autres
classes ou couches sociales (avant tout des intellectuels et des
étudiants révolutionnaires) (16). Toute autre conception
revient en fait à idéaliser la classe ouvrière, et en dernière
instance le capitalisme lui-même.
Lutte de classe prolétarienne et conscience de classe prolétarienne
L'unification (l'unification comme processus) de la masse prolétarienne,
de l'avant-garde prolétarienne et du parti révolutionnaire est
conditionnée par le passage de la lutte de classe élémentaire
à la lutte de classe révolutionnaire, ou plus exactement : à
la révolution prolétarienne, et par les répercussions de
cette transformation sur la conscience de classe des masses
salariées.
La lutte de classe existe depuis des millénaires, sans que les
personnes impliquées aient saisi ce qu'elles faisaient. Des
luttes de classe prolétariennes ont été menées bien avant
qu'existe un mouvement socialiste, et à plus forte raison le
socialisme scientifique.
La lutte des classes élémentaire - grèves, arrêts de travail
pour des revendications salariales, réductions du temps de
travail ou d'autres améliorations des conditions de travail - a
donné naissance à l'organisation élémentaire de classe (les
caisses de solidarité, forme initiale des syndicats), même si
ces formes organisationnelles restaient provisoires et limitées
dans le temps. La lutte de classe élémentaire, l'organisation
élémentaire de la classe et la conscience élémentaire de la
classe sont donc le produit immédiat de l'action, et seule
l'expérience retirée de cette action peut former et promouvoir
la conscience. C'est une loi de l'histoire que les larges masses
ne peuvent modifier leur conscience que par l'action. Mais même
dans sa forme la plus élémentaire, la lutte de classe spontanée
des salariés laisse une trace dans le mode de production
capitaliste : la conscience se condense, se concrétise dans
l'organisation continue.
L'activité de la plupart des travailleurs se limite à la lutte
(la majorité des travailleurs n'est active qu'en cours de
lutte) ; celle-ci achevée ils se retirent tôt ou tard dans la
vie privée (c'est-à-dire dans la lutte quotidienne pour la vie
" um das Dasein "). L'avant-garde se distingue des
majorités en ceci qu'elle n'abandonne pas même entre deux
points culminants de la lutte active, le terrain de la lutte des
classes, et qu'elle continue en quelque sorte la " lutte
avec d'autres moyens ". Elle essaie de consolider les
caisses de résistance apparues pendant la lutte en fonds de grève
durables, c'est-à-dire en syndicats (17).
Elle s'efforce de cristalliser et de renforcer la conscience de
classe élémentaire née dans le conflit, en éditant un
journal ouvrier et en organisant des cercles de formation ouvrière.
Elle constitue de ce fait le moment de continuité face à
l'action de masses nécessairement discontinue, le moment de la
conscience face au mouvement de masse qui est en soi spontané.
C'est bien moins la théorie, la science, la compréhension idéelle
de la totalité de la société que l'expérience pratique qui
presse les travailleurs avancés sur la voie de l'organisation
continue et accroît la conscience de classe. (18)
C'est parce que la lutte a montré que la dissolution des
caisses de résistance après chaque grève nuit à l'efficacité
de la grève et endommage la caisse, que l'on tente de passer au
fond de grève durable. C'est parce que l'expérience montre
qu'un tract occasionnel a moins d'effet qu'un journal (19), qui
paraît d'une manière ininterrompue, que l'on fonde la presse
ouvrière. Une conscience enracinée dans l'expérience immédiate
de la lutte est une conscience empirico-pragmatique, qui, évidemment,
peut féconder l'action, mais qui reste nécessairement en deçà
de la connaissance théorique.
L'organisation révolutionnaire d'avant-garde ne peut consolider
cette connaissance qu'à condition de chercher de son côté la
liaison avec la pratique de la lutte de classes, c'est-à-dire
de soumettre la théorie à la dure épreuve de la confirmation
pratique. Du point de vue du marxisme dans sa pleine maturité -
de Marx lui-même autant que Lénine - une théorie " vraie
" coupée de la pratique, est aussi aberrante qu'une
"pratique révolutionnaire " qui n'est pas soutenue
par la théorie scientifique. Ce constat ne réduit évidemment
pas l'importance et la nécessité de la production théorique ;
il souligne seulement le fait que les masses salariées et les
individus révolutionnaires ne peuvent réaliser l'unité entre
théorie et pratique qu'à partir de points de départs différents
et selon une dynamique différenciée.
On peut schématiser ce prorps de la manière suivante :

Si l'on renverse ce schéma pour en tirer les conclusions
pratiques, on obtient l'image suivante :

Ce schéma formel révèle une série de conclusions au sujet de
la dynamique de la conscience de classe, conclusions qui étaient
déjà contenues dans l'analyse précédente, mais qui peuvent
être saisies maintenant à leur place et dans leur portée réelles.
Il est relativement difficile de susciter l'action collective
des travailleurs avancés (des " dirigeants naturels "
de la classe ouvrière dans l'entreprise) précisément parce
que son déclenchement ne dépend ni de la simple conviction
(comme pour les noyaux révolutionnaires) ni de la pure
explosivité spontanée (comme pour les larges masses).
L'expérience pratique de la lutte, qui est la motivation
essentielle de l'action des travailleurs avancés, les retient
justement de s'engager dans de grandes actions. Ils ont assimilé
les enseignements des actions antérieures et savent que
l'activité ponctuelle ne suffit nullement pour atteindre le but
; ils se font peu d'illusions sur la force de l'adversaire (sans
parler de sa " générosité ") et sur la durée du
mouvement de masse. C'est précisément là, la plus grande
" tentation " de l'économisme.
Résumons : 1 ) La construction du parti révolutionnaire
signifie la fusion de la conscience des noyaux révolutionnaires
avec celles des travailleurs avancés. 2) Le mûrissement d'une
situation pré-révolutionnaire (potentiellement révolutionnaire)
s'opère dans la convergence croissante de l'action des
larges masses avec l'action des travailleurs avancés. 3) Une
situation révolutionnaire - c'est-à-dire la possibilité de la
prise du pouvoir révolutionnaire - se réalise lorsque s'achève
la fusion aussi bien entre les actions de l'avant-garde révolutionnaire
et celles des masses, qu'entre la conscience révolutionnaire et
celle de l'avant-garde ouvrière (20).
Les larges masses ne s'engagent dans la lutte de classe, dont
l'origine fondamentale remonte aux contradictions du mode de
production capitaliste, que sur des " questions vitales
" immédiates. Ceci vaut pour toute action de masse, même
politique. Le problème de la transcroissance de la lutte de
classe en lutte révolutionnaire est donc conditionné non
seulement quantitativement mais également qualitativement. Sa
solution présuppose un nombre suffisamment élevé de
travailleurs avancés capables de mobiliser les masses sur des
objectifs qui mettent en cause la perpétuation de la société
bourgeoise et du mode de production capitaliste. On voit ici
l'importance centrale des revendications transitoires, le rôle
stratégique que jouent les ouvriers qui savent déjà, par
toute leur expérience, propager ces revendications et le poids
historique de l'organisation révolutionnaire qui seule est
capable d'élaborer un programme global de revendications
transitoires, qui corresponde à la fois aux conditions
historiques objectives, et aux besoins subjectifs des masses.
Une révolution prolétarienne victorieuse n'est possible qu'à
condition de réussir à relier tous ces facteurs. (21)
Le concept léniniste de plan stratégique central
Nous avons déjà dit que la théorie léniniste de
l'organisation était fondamentalement et avant tout une théorie
de la révolution. La grande faiblesse de la polémique de Rosa
Luxembourg contre Lénine, au cours des années 1903-04, est
d'avoir mal saisi ce point. Il est caractéristique que le
concept de centralisation que Rosa Luxembourg attaque (et
institutionnalise du même coup) reste un concept purement
organisationnel. On reproche à Lénine de suivre une politique
" ultra-centraliste " et de juguler toute initiative
des éléments inférieurs du parti (22). Mais si nous regardons
de plus près la théorie de l'organisation telle que Lénine
lui-même l'a développée, il se révèle que l'accent n'est
pas du tout porté sur le côté organisationnel formel de la
centralisation, mais sur sa fonction politico-sociale. Au cœur
de " Que Faire " se trouve le concept de développement
de la conscience de classe prolétarienne en conscience de
classe politique par une activité politique globale qui soulève
toutes les questions des rapports de classe internes et externes
et y apporte une réponse marxiste : " En réalité, une élévation
de l'activité des masses ouvrières n'est possible que si nous
ne nous bornons pas à l'agitation politique sur le terrain économique.
Or, l'une des conditions essentielles de l'extension nécessaire
de l'agitation politique, c'est d'organiser des dénonciations
politiques dans tous les domaines. Seules ces dénonciations
peuvent former la conscience politique et susciter l'activité révolutionnaire
des masses ".
Et plus loin : " La conscience de la classe ouvrière ne
peut être une conscience politique véritable si les ouvriers
ne sont pas habitués à réagir contre tous les abus, toutes
les manifestations d'arbitraire, d'oppression, de violence,
quelles que soient les classes qui en sont victimes/et à réagir
justement d'un point de vue exclusivement social-démocrate. La
conscience des masses ouvrières ne peut être une conscience de
classe véritable si les ouvriers n'apprennent pas à profiter
des faits et événements politiques concrets et actuels pour
observer chacune des autres classes sociales dans toutes les
manifestations de leur vie intellectuelle, morale et politique,
s'ils n'apprennent pas à appliquer dans la pratique l'analyse
et les critères matérialistes à toutes les formes de
l'activité et de la vie de toutes les classes, catégories et
groupes de la population. Quiconque attire l'attention, l'esprit
d'observation et la conscience de la classe ouvrière uniquement
ou même principalement sur elle-même, n'est pas un social-démocrate
; car, la connaissance que la classe ouvrière peut avoir
d'elle-même est indissolublement liée à une connaissance précise
des rapports de toutes les classes de la société
contemporaine, connaissance non seulement théorique... disons
plutôt : moins théorique que fondée sur l'expérience de la
vie politique " (23).
Pour la même raison, Lénine souligne la nécessité pour le
parti révolutionnaire de s'approprier toutes les
revendications, tous les mouvements progressistes, même "
purement démocratiques ", de toutes les classes et couches
sociales opprimées. Le plan stratégique central que Lénine
expose dans " Que Faire ? " (24) est celui d'une
agitation de parti qui intègre et regroupe les révoltes, les
mouvements de protestation ou de résistance élémentaires,
spontanés, épars, " purement " locaux ou sectoriels.
L'accent de la centralisation est porté sur le seul plan
politique, non sur le plan organisationnel. La centralisation
organisationnelle formelle n'a pour but que de permettre la réalisation
de ce plan stratégique.
Rosa Luxembourg n'ayant pas su discerner ce noyau central, se
trouve forcée dans sa polémique, de développer une autre
conception de la formation de la conscience de classe politique
et de la préparation d'une situation révolutionnaire. Et c'est
ici que se révèle pleinement combien son point de vue était
erroné. La conception de Rosa Luxembourg selon laquelle "
l'armée révolutionnaire ne se recrute que dans la lutte même
et que ce n'est que dans la lutte que les tâches du combat lui
apparaissent clairement " (25) a été démentie par
l'histoire. Même dans les luttes ouvrières les plus dures et
les plus longues la masse des travailleurs n'a pas, ou pas
suffisamment su discerner quelles étaient les tâches du combat
(que l'on pense simplement aux grèves générales françaises
de 1936 et 1968 comme aux grandes luttes des travailleurs
italiens de 1920, 1948 et 1969 comme aux luttes de classe en
Espagne entre 1931 et 1937).
L'expérience de la lutte ne suffit pas pour acquérir une
conscience claire des tâches d'une lutte de masse pré-révolutionnaire
ou même révolutionnaire à une large échelle. En effet, ces tâches
ne dépendent pas seulement des motifs immédiats qui ont déclenché
la lutte ; elles ne peuvent être déterminées qu'à partir
d'une analyse générale du développement de la société toute
entière, du stade historique où est parvenu le mode de
production capitaliste et de ses contradictions internes, comme
des rapports de forces nationaux et internationaux entre les
classes. C'est une illusion totale de croire que sans une longue
et tenace préparation, sans l'expérience pratique que les
travailleurs avancés ont accumulée en essayant de transmettre
un programme révolutionnaire aux masses, et qu'avec le seul
appui d'actions de masse on puisse forger une conscience adéquate
des exigences de la situation historique.
On pourrait faire encore un pas de plus et dire que le prolétariat
ne réalisera jamais ses objectifs historiques si l'éducation,
la formation et la mise à l'épreuve pratique indispensables
d'une avant-garde prolétarienne, au travers de l'élaboration
et de l'agitation autour d'un programme révolutionnaire, n'ont
pas précédé l'éclatement des luttes de masse, qui elle
seules cependant, rendent possible le développement d'une
conscience révolutionnaire. Tel est l'enseignement tragique de
la révolution allemande après la première guerre mondiale,
qui se brisa précisément sur cet écueil : l'absence d'une
avant-garde éduquée.
Le plan stratégique de Lénine a pour but de créer une telle
avant-garde en reliant organiquement les cadres révolutionnaires
isolés aux travailleurs avancés. Sans une activité politique
globale qui fait sortir les travailleurs avancés du cadre de
l'activité purement syndicale ou même au seul niveau de
l'entreprise cet objectif est irréalisable. Les données
empiriques dont nous disposons aujourd'hui confirment que le
parti de Lénine avant et pendant la révolution de 1905, et après
la reprise du mouvement de masse en 1912 répondait
effectivement à la définition d'un tel parti (26).
On doit considérer encore un autre aspect si l'on veut saisir
complètement la signification du plan stratégique léniniste.
Toute conception politique axée sur une révolution doit inévitablement
se préoccuper de la question d'un affrontement direct avec
l'appareil de répression étatique, ainsi que de la prise du
pouvoir politique. Mais dès qu'une telle problématique est intégrée
dans la conception d'ensemble, on se trouve à nouveau orienté
en faveur de ta centralisation. Lénine et Rosa Luxembourg
s'accordaient sur le fait que le capitalisme et l'Etat bourgeois
exercent un puissant effet centralisateur sur la société
moderne (27) et que ce serait une pure illusion que d'espérer
pouvoir graduellement " démolir " ce pouvoir d'Etat
centralisé, comme on " démolit " un mur pierre par
pierre (le substrat idéologique du réformisme et du révisionnisme
repose du reste sur cette illusion, que Rosa Luxembourg et Lénine
ont dénoncée avec la même énergie (27a). Néanmoins, dès
que la prise du pouvoir est reconnue comme un but à court ou
moyen terme, la question de l'instrument de la prise révolutionnaire
du pouvoir se pose avec urgence. Ici à nouveau Rosa Luxembourg
n'a pas compris ce qui est déterminant dans l'utilisation
purement polémique par Lénine du concept du " Jacobin
indissolublement lié à l'organisation du prolétariat
conscient ".
Ce que Lénine voulait caractériser par ce concept, ce n'est
pas une troupe de conjurés blanquistes, mais une avant-garde
engagée dans la réalisation ininterrompue du programme révolutionnaire,
qui ne se laisse pas détourner de la concentration sur ces tâches
par l'inévitable flux et reflux conjoncturel des mouvements de
masse. Pour rendre justice à Rosa Luxembourg, il faut cependant
ajouter premièrement qu'elle abordait cette question dans une
optique historique particulière - et ne pouvait l'aborder différemment-
à savoir l'optique de l'Allemagne de 1904, où une révolution
ne frappait manifestement pas à la porte ; deuxièmement
qu'elle en tira les conclusions nécessaires dans le sens léniniste
dès que l'actualité de la révolution se fit directement
sentir en Allemagne (28).
Avant-garde révolutionnaire et action de masse spontanée
Il est injustifié et faux de caractériser l'œuvre de Lénine
comme une "sous-estimation" systématique de
l'importance des actions de masse spontanées (comparée à sa
" reconnaissance " par Rosa Luxembourg ou Trotsky). En
dehors de quelques textes polémiques qui ne peuvent réellement
être compris que dans leur contexte, Lénine jugeait les grèves
de masse et les actions déclenchées spontanément avec autant
d'enthousiasme que Rosa Luxembourg ou Trotsky (29). Seule la
bureaucratie stalinienne a falsifié le léninisme dans le sens
d'une méfiance croissante à l'égard des mouvements de masse
spontanés - ce qui est caractéristique de toute bureaucratie.
Lorsque Rosa Luxembourg dit qu'on ne peut " déterminer à
l'avance ", selon un calendrier, le moment où éclatera
une révolution prolétarienne, elle a parfaitement raison et Lénine
se rangerait à son avis. Il était convaincu comme elle que
l'activité élémentaire des masses, sans laquelle une révolution
est impossible, ne se laisse pas schématiquement "
organiser " ou " commander " par une série de
sous-officiers disciplinés. Lénine reconnaissait parfaitement
comme Rosa Luxembourg l'esprit d'invention et la capacité
d'initiative que développe une réelle et large action de
masse. La différence entre la théorie léniniste de
l'organisation et la théorie de la spontanéité, comme on
l'appelle - et qui ne peut être attribuée qu'avec réserves à
Rosa Luxembourg - réside par conséquent non pas dans l'appréciation
de l'initiative des masses, mais dans la compréhension de ses
limites.
L'initiative des masses est capable de réaliser bien des
choses, mais elle est incapable soit de concevoir d'elle-même
le programme total d'une révolution socialiste au cours même
de la lutte, soit de pousser à la centralisation des forces,
qui seule permet le renversement d'un pouvoir d'Etat et de son
appareil de répression s'appuyant sur la pleine exploitation
des avantages de sa " ligne intérieure ". En d'autres
termes : les limites de la spontanéité des masses apparaissent
précisément au moment où il devient clair que le succès
d'une révolution socialiste ne se laissera pas improviser.
Au reste, il n'existe de " pure " spontanéité que
dans les livres de contes du mouvement ouvrier, mais pas dans
son histoire réelle. Ce qu'il faut comprendre par "
spontanéité des masses ", ce sont les mouvements qui
n'ont pas été planifiés par quelque instance centrale. Mais
on ne peut comprendre par " spontanéité des masses "
des mouvements qui se dérouleraient " sans influence poli
tique extérieure ". Dès que l'on gratte un peu la couleur
bleue des soi-disants " mouvements spontanés ", on
trouve un bon reste de vernis rouge vif : ici un militant d'un
" groupe d'avant-garde " qui a déclenché une grève
" spontanée ", là un ancien membre d'une autre
association " gauchisante " qui était capable de réagir
immédiatement alors que la masse anonyme hésitait encore. Dans
un cas on découvrira que l'action " spontanée " est
le produit d'un long travail d'opposition syndicale ou de groupe
de base dans un autre que c'est le résultat de contacts qui
avaient été patiemment tissés depuis longtemps (et pendant
longtemps sans succès) par des collègues de travail d'une
ville voisine (ou d'une entreprise voisine) où " la gauche
" est plus forte.
Même dans la lutte de classe, les alouettes ne tombent pas
" spontanément " toutes rôties du ciel. Ce qui donc
distingue les actions " spontanées " de "
l'intervention de l'avant-garde ", ce n'est certes pas que
dans le premier cas tous les combattants ont le même niveau de
conscience alors que dans le second " l'avant-garde "
s'élève au-dessus des " masses ". La différence ne
réside pas non plus dans le fait que dans les " actions
spontanées " les mots d'ordre ne sont pas " portés
de l'extérieur " parmi les travailleurs, alors qu'une
avant-garde organisée se comporte vis-à-vis des revendications
élémentaires de la masse de manière " élitaire "
et lui " impose " son programme. Il n'y a jamais eu
d'action " spontanée " sans le travail d'une
avant-garde.
La différence entre les actions " spontanées " et
celles où " intervient l'avant-garde révolutionnaire
" réside principalement, si ce n'est exclusivement, en
ceci : dans les actions " spontanées ",
l'intervention est inorganisée, improvisée, discontinue, non
planifiée (que ce soit dans une entreprise, un secteur délimité
ou une ville) alors que l'existence d'une organisation révolutionnaire
permet de coordonner l'intervention de l'avant-garde dans la
" lutte de masse spontanée ", de la planifier, de la
synchroniser consciemment, de constamment lui donner forme.
Presque toutes les exigences de " l'hyper-centralisme
" léniniste se rapportent à cela, et à cela uniquement.
Ce ne sont que les fatalistes impénitents (autrement dit des déterministes
mécanistes) qui peuvent prétendre que toutes les actions de
masse devaient se dérouler le jour où elles ont eu lieu, et
que dans tous les autres cas qui ne débouchèrent pas sur des
actions de masse, celles-ci étaient impossibles. Un tel abandon
fataliste (l'école Kautsky-Bauer l'a propagé) est en réalité
la caricature de la théorie léniniste de l'organisation. Et ce
n'est certes pas un hasard si beaucoup d'adversaires du léninisme
qui parlent tant de " spontanéité des masses " défendent
ce déterminisme mécaniste vulgaire et ne veulent pas
comprendre à quel point il est contradictoire avec une "
revalorisation " de la " spontanéité des masses
".
Si l'on part de l'inévitable périodicité des actions de
masses spontanées - dès l'instant où les contradictions
socio-économiques ont mûri jusqu'au point où le mode de
production capitaliste ne peut que susciter des crises pré-révolutionnaires
- il reste cependant incontestable qu'il est impossible d'en déterminer
le moment exact parce que les incidents, les conflits partiels
et les hasards jouent un rôle important. C'est pourquoi une
avant-garde révolutionnaire, capable au moment décisif de
concentrer ses forces sur le " maillon faible ", peut
être incomparablement plus efficace que les initiatives
parcellisées de beaucoup de travailleurs avancés qui manquent
de cette capacité de concentration (30). Les deux plus grandes
luttes ouvrières qui ont eu lieu jusqu'ici en Europe
occidentale - le mai 68 français et l'automne 69 italien - ont
confirmé ce point de vue. Les deux ont débuté par des luttes
" spontanées " qui n'avaient été préparées ni par
les syndicats, ni par les grands partis socio-démocrates ou
" communistes ". Dans les deux cas, des travailleurs
et des étudiants radicalisés ainsi que des cadres révolutionnaires
qui permettaient aux masses travailleuses de faire un "
apprentissage exemplaire " ont joué un rôle important.
Dans les deux cas, des millions d'hommes ont participé à la
lutte, soit davantage que dans la période des plus grandes
luttes de classe d'après la première guerre mondiale : 10
millions de salariés exactement en France, environ 15 millions
en Italie.
Dans les deux cas, les aspirations dépassaient largement "
l'économisme " de grèves purement syndicales. Preuves en
sont en France les occupations d'usines, en Italie les démonstrations
de rue et la mise en avant de revendications politiques comme
les tentatives d'organisation autonome sur les lieux de travail,
c'est-à-dire de double pouvoir : l'élection des "delegati
di riparto" (dans ce sens l'avant-garde de la classe ouvrière
italienne était bien plus en avance que l'avant-garde française
; elle a tiré la première les enseignements historiques
du mai français) (31). Mais, ni dans un cas, ni dans l'autre,
il ne fut possible de renverser l'appareil d'Etat bourgeois et
le mode de production capitaliste, ou même simplement de
promouvoir une identification des larges masses avec les
objectifs de lutte qui auraient permis à court terme un tel
renversement. Pour citer l'image de Trotsky dans "
L'histoire de la révolution russe": la vapeur se
volatilisait parce qu'il n'y avait pas de cylindre pour la
concentrer sur le point décisif. Certes, la force motrice est
en dernière instance l'énergie des mobilisations et des luttes
de classe et non pas le cylindre lui-même. Sans cette vapeur,
le cylindre est un tuyau vide. Mais sans le cylindre, même la
vapeur la plus forte se volatilise et ne parvient pas au but.
C'est la quintessence de la théorie léniniste de
l'organisation.
Organisation, bureaucratie et action révolutionnaire
Il y a cependant un hic dans cette histoire que Lénine, dans
les années les plus dures de la lutte contre les menchéviks,
n'avait pas (1903-1905) ou pas suffisamment (1908-1914) compris.
Et c'est ici que l'apport historique de Trotsky et de Rosa
Luxembourg à la compréhension de la dialectique " classe
ouvrière-travailleurs avancés " prend toute sa valeur.
C'est précisément l'immaturité de la conscience de classe des
larges masses qui confirma la nécessité d'une avant-garde,
d'une séparation du parti d'avec les masses. Il s'agit ici d'un
apport dialectique complexe, plusieurs fois souligné par Lénine,
de l'unité de la séparation et de l'intégration, qui
correspond aux particularités historiques de la lutte révolutionnaire
pour un renversement socialiste de la société. Bien entendu,
le parti se forme au sein de la société bourgeoise ; il ne
peut pas s'abstraire des empreintes de la division du travail et
de la production marchande universelle inhérentes à cette société,
qui engendrent la réification de tous les rapports humains. Ce
qui signifie : la mise sur pied d'un appareil de parti coupé de
la masse des travailleurs recèle le danger d'une autonomisation
de cet appareil lui-même.
Dès que cette tendance réussit à s'imposer, l'appareil se
transforme d'instrument pour parvenir à un but (le succès de
la lutte de classe prolétarienne) en un but en soi. C'est là
précisément que se trouve la racine des déformations de la llème
et de la Illème Internationale, de la subordination des partis
sociaux-démocrates et communistes d'Europe occidentale aux
bureaucraties conservatrices et réformistes, qui ne sont orientées
que vers le statu quo (34). La bureaucratie est un produit de la
division du travail, c'est-à-dire de l'incapacité des larges
masses à remplir directement à elles seules toutes les tâches
qu'elles doivent maftriser. Cette division du travail correspond
absolument aux conditions matérielles, et ce n'est pas une
invention de fonctionnaires. Si l'on ignore ces conditions, on
en arrive aux mêmes phénomènes que sous l'influence de la
bureaucratie : le mouvement stagne. Nous touchons ici, sous un
autre angle, - celui de la technique d'organisation - le même
problème que nous venons d'exposer : le mode de production
capitaliste n'est pas le cadre exemplaire pour une éducation de
l'auto-activité prolétarienne; il n'enseigne pas
automatiquement aux travailleurs à découvrir et utiliser
spontanément les objectifs et les formes de leur propre libération.
Dans ses premiers débats avec les menchéviks, Lénine a
sous-estimé ce danger de l'autonomisation de l'appareil et de
bureaucratisation des partis ouvriers. Il voyait le problème
central dans l'opportunisme des universitaires petits-bourgeois
comme des défenseurs petits-bourgeois du " pur
syndicalisme " et se moquait de là résistance au "
bureaucratisme " de plusieurs de ses camarades. En fait,
l'histoire a montré que le danger principal d'opportunisme dans
la social-démocratie d'avant la première guerre mondiale ne
venait ni des universitaires, ni des défenseurs du " pur
syndicalisme ", mais de la bureaucratie du parti social-démocrate
lui-même, en bref : d'une pratique " légaliste ",
qui se limitait d'une part à l'électoralisme et à l'activité
parlementaire, et d'autre part à la lutte pour des réformes
immédiates dans le domaine économique et syndical. (Il suffit
de décrire cette pratique pour qu'il devienne clair à quel
point elle ressemble à celle des partis communistes
d'aujourd'hui en Europe occidentale).
Trotsky et Rosa Luxembourg ont perçu ce danger de manière plus
précise et pJus tôt que Lénine. En 1904, déjà, Rosa
Luxembourg souligne qu'une " séparation entre les masses
en mouvement et une social-démocratie hésitante " est
possible (35), mais ceci, à vrai dire, seulement en cas de
" super-centralisation " du parti, selon le modèle léniniste.
Deux ans plus tard. Trotsky formule assez précisément le problème
: " les partis socialistes européens, spécialement le
plus grand d'entre eux, la social-démocratie allemande, ont développé
leur conservatisme dans la proportion même où les grandes
masses ont embrassé le socialisme, et cela d'autant plus que
ces masses sont devenues plus organisées et disciplinées. Par
suite, la social-démocratie, organisation qui embrasse l'expérience
politique du prolétariat, peut, à un certain mornent, devenir
un obstacle direct au développement du conflit entre les
ouvriers et la réaction bourgeoise. En d'autres termes, le
conservatisme du socialisme propagandiste dans les partis prolétariens
peut, à un moment donné, freiner le prolétariat dans la lutte
directe pour le pouvoir " (36). Lénine ne voulait tout
d'abord pas le voir ainsi. Ce n'est qu'au début de la première
guerre mondiale qu'il a changé d'opinion, lorsque la gauche
allemande ne se faisait, depuis plusieurs années déjà, plus
aucune illusion sur la direction du parti social-démocrate
(37).
Théorie de l'organisation, programme révolutionnaire, pratique
révolutionnaire
Après le choc traumatisant qu'il subit le 4 août 1914, Lénine
fit toutefois le pas décisif dans cette question.
L'organisation n'est plus seulement appréhendée dans sa
fonction, mais dans son contenu également. Il ne s'agit pas
seulement d'opposer " l'organisation " en général à
la " spontanéité " en général, comme Lénine
l'avait fait encore dans " Que Faire ? " et dans
" Un pas en avant, deux pas en arrière ". Désormais,
c'est bien davantage entre l'organisation objectivement
conservatrice et l'organisation objectivement révolutionnaire
qu'une distinction scrupuleuse est opérée, à partir de critères
objectifs (programme révolutionnaire, transmission de programme
aux masses, pratique révolutionnaire, etc...). La volonté de
lutte spontanée des masses doit être considérée comme plus
importante que les actions conservatrices réformistes des
organisations de masse.
Les fétichistes " naïfs " de l'organisation
pourraient prétendre que Lénine s'est rendu, après 1914, au
point de vue luxembourgiste du " spontanéisme "
lorsqu'il défend, en cas de conflit entre les " masses
inorganisées " et l'organisation social-démocrate, les
premières contre la seconde et lorsqu'il accuse les socio-démocrates
de trahir les masses (38). Bien plus, Lénine pense désormais
que la condition préalable d'une auto-libération du prolétariat
est de briser ces organisations, devenues conservatrices (39).
La correction, ou mieux, le complément que Lénine apporta, après
1914, à sa théorie de l'organisation ne signifiait cependant
pas un pas en arrière, conférant un caractère absolu à la
pure spontanéité, mais un pas en avant dans la distinction
entre parti révolutionnaire et organisation. A la place de
l'exigence que le parti développe une conscience politique dans
la classe ouvrière, apparaît désormais la formule suivante :
l'avant-garde révolutionnaire a pour tâche d'éveiller et de développer
une conscience révolutionnaire parmi les travailleurs avancés.
La construction du parti révolutionnaire signifie la fusion du
programme de la révolution socialiste avec l'expérience de la
lutte de la majorité des travailleurs avancés (40). Cet élargissement
de la théorie de l'organisation après l'éclatement de la
première guerre mondiale va de pair avec la vérification de la
conception léniniste de l'actualité de la révolution. Alors
qu'avant 1914, cette notion se limitait pour l'essentiel à la
Russie, elle s'est étendue dès 1914 à l'Europe entière (au
sujet de l'actualité de la révolution dans les pays coloniaux
et semî-coloniaux, Lénine était déjà au clair après la révolution
russe de 1905).
La validité du " plan stratégique " léniniste pour
les pays impérialistes d'Europe occidentale aujourd'hui est
donc directement liée à la question de la nature de l'époque
historique dans laquelle nous vivons. Ce n'est que si l'on part
du postulat - à notre avis correct et démontrable - que le
système capitaliste mondial se trouve, depuis la première
guerre mondiale, au plus tard depuis la révolution d'octobre,
dans une phase de crise structurelle (41), qui doit
obligatoirement conduire à des situations révolutionnaires,
que l'on est fondé, du point de vue du matérialisme
historique, à déduire une conception du parti de "
l'actualité de la révolution ". Si l'on admet au
contraire que nous nous trouvons toujours encore dans une phase
d'expansion du capitalisme, il faut alors repousser une telle
conception comme " volontariste ", car ce qui est déterminant
dans le plan stratégique de Lénine, ce n'est pas la propagande
révolutionnaire, mais l'orientation axée sur des actions révolutionnaires
qui vont se présenter à court ou moyen terme.
De telles actions étaient aussi possibles en période
d'expansion du capitalisme (Commune de Paris), mais elles
restaient des exceptions sans succès. Une structure de parti
concentrée sur la préparation d'un engagement efficace dans de
telles actions n'aurait dès lors eu aucun sens. La différence
entre un " parti ouvrier " (du point de vue de ses
membres ou même de ses électeurs) et un parti ouvrier révolutionnaire
(ou le noyau d'un tel parti) ne réside pas seulement dans son
programme ou dans sa fonction sociale objective - encouragement
et non affaiblissement de toutes les actions de masse
objectivement révolutionnaires, ainsi que les revendications et
formes d'action qui remettront en cause les fondements du mode
de production capitaliste et de l'Etat bourgeois - mais aussi
dans sa capacité à transmettre ce programme de manière éducative.
On peut préciser la question de là manière suivante : le
danger d'autonomisation de l'appareil se limite-t-il aux
organisations " ouvrières " opportunistes et réformistes,
ou menace-t-il toute organisation, même celle qui détient un
programme et suit une pratique révolutionnaires ? La
bureaucratie est-elle la conséquence inévitable de toute
division du travail, y compris entre " direction " et
" membres " dans un groupe révolutionnaire ? Et, de
ce fait, ne peut-on pas dire que toute organisation révolutionnaire,
dès qu'elle dépasse une certaine dimension, est condamnée à
devenir, à un certain moment de son développement et du développement
des luttes de masse, un frein à l'auto-libération du prolétariat?
Si nous acceptons la validité de cette argumentation, il ne
reste qu'une conclusion à tirer : la libération socialiste de
la classe ouvrière et de l'humanité est à exclure.
Car il faut considérer cette autonomisation et cette réification,
soi-disant inévitables, de toute organisation comme l'un des
termes du dilemne, dont l'autre signifierait l'inévitable relégation
dans la " fausse conscience " petite-bourgeoise et
bourgeoise, de tous les travailleurs inorganisés, de tous les
intellectuels enfermés dans des pratiques sectorielles, de tous
ceux qui sont en marge de la production marchande universelle.
Seule la pratique révolutionnaire qui vise à la conscience
totale et à l'enrichissement de la théorie empêche la pénétration
de "l'idéologie de la classe dominante" même dans
les rangs des révolutionnaires individuels. Cette pratique ne
peut qu'être organisée et collective. Si l'argumentation
mentionnée plus haut était correcte, on devrait en conclure
que les travailleurs avancés, avec ou sans organisation,
seraient condamnés à ne pas acquérir une conscience de classe
politique, et par suite, à se laisser rapidement ensevelir.
En réalité, cependant, cette argumentation est fausse parce
qu'elle identifie le début d'un processus avec son résultat
final ; parce qu'elle fait découler d'une manière statique et
fataliste, du danger d'autonomisation des organisations, même révolutionnaires,
l'inévitabité de cette autonomisation. Ceci n'est démontrable
ni empiriquement, ni théoriquement. Car l'intensité du danger
de déformations bureaucratiques d'une organisation révolutionnaire
d'avant-garde - et à plus forte raison d'un parti révolutionnaire
- ne dépend pas seulement de la tendance à l'autonomisation,
qu'engendrent effectivement toutes les institution dans la société
bourgeoise, mais également des tendances contraires, comme par
exemple : l'intégration des organisations révolutionnaires
dans un mouvement international indépendant des organisations
" nationales " et capable de les contrôler théoriquement
(non au travers d'un appareil, mais grâce à la critique
politique) ; la participation à la lutte de classes et aux
combats révolutionnaires qui permettent une sélection durable
des cadres par la pratique ; la tentative systématique de dépasser
la division du travail par la garantie d'un échange continu
entre l'entreprise, l'université et tes postes de permanents ;
les garanties institutionnelles (réduction du revenu des
permanents, défense des normes de ia démocratie interne dans
l'organisation et de la liberté de tendance et de fraction,
etc...).
La solution de cette contradiction dépend de la lutte interne
entre ces tendances, qui est elle-même déterminée par deux
facteurs sociaux (42) : d'une part, le degré des privilèges
sociaux qu'offre " l'organisation autonomisée ", et
d'autre part, le degré d'activité politique de l'avant-garde
de la classe ouvrière. Ce n'est que si cette dernière dépérit
de manière décisive que le premier facteur se manifeste aussi
de façon décisive. Toute l'argumentation revient en somme à
une ennuyeuse tautologie : plus la classe ouvrière est passive,
moins elle travaille activement à sa libération. Cette
argumentation ne prouve cependant en rien que lorsque
l'avant-garde de travailleurs devient plus active, les
organisations révolutionnaires sont des instruments inefficaces
pour la libération du prolétariat et que leur "
libre-arbitre " peut et doit être limité par
l'auto-activité de la classe (ou de son aile la plus avancée).
L'organisation révolutionnaire est un instrument pour réaliser
la révolution. Et les révolutions prolétariennes sont
absolument impossibles sans une activité politique croissante
de la classe ouvrière.
Théorie de l'organisation, centralisme démocratique et démocratie
des Soviets
On reproche à la théorie léniniste de l'organisation d'empêcher,
par une centralisation exagérée, le développement de la démocratie
interne du parti. Ce reproche repose sur un malentendu. Lorsque
Lénine concentre l'organisation autour des membres actifs,
agissant sous contrôle collectif, il élargit en réalité bien
plus qu'il ne réduit ta marge de démocratie à l'intérieur du
parti. Dès qu'une organisation ouvrière a dépassé un certain
nombre de membres, deux schémas d'organisation sont
fondamentalement possibles : celui de l'association d'électeurs
(ou organisation territoriale), qui correspond aujourd'hui aussi
bien aux formes organisationnelles du Parti Socialiste que du
Parti Communiste, ou celui d'une ligue de combattants s'appuyant
sur des membres actifs et conscients. Il est vrai que le premier
schéma laisse théoriquement une certaine marge de manœuvres
aux opposants, mais uniquement aussi longtemps qu'il ne s'agit
que de questions mineures. La large masse des membres
apolitiques et passifs - dont une part non négligeable dépend
même matériellement de l'appareil (la majorité des
travailleurs et employés communaux et de l'administration, les
employés dans l'organisation ouvrière elle-même, etc...) -
offre dans ce cas à l'appareil une base plébiscitaire
mobilisable en tout temps, qui n'a cependant rfen à voir avec
une conscience de classe.
L'organisation de combat au contraire, dont les membres
s'engagent consciemment et activement, s'appuie sur les intérêts
de chacun et leur donne au moins la possibilité d'un jugement
indépendant; il est beaucoup plus difficile à de " purs
apparatchiks " ou de purs carriéristes de percer dans de
telles organisations que dans de vulgaires associations d'électeurs.
Les divergences y sont bien moins tranchées par la soumission
matérielle ou une loyauté abstraite que par la discussion de
fond. Certes, une telle structure organisationnelle n'est
pas encore une protection suffisante contre la
bureaucratisation, mais elle crée cependant les conditions
susceptibles de la juguler (43).
Les rapports entre l'organisation révolutionnaire (noyau de
parti, parti) et les masses travailleuses se modifient
brusquement dès que surgit une situation révolutionnaire.
C'est à ce moment que la semence répandue par les groupes révolutionnaires
et socialistes conscients se met à germer. C'est alors également
que les larges masses peuvent parvenir immédiatement, à une
conscience de classe révolutionnaire.
Trotsky a plus d'une fois souligné dans " L'histoire de la
Révolution Russe " que les travailleurs russes gagnaient
de vitesse le parti bolchevik à certains moments cruciaux de la
révolution (44). On ne peut cependant généraliser ce fait ;
il faut avant tout garder en mémoire que le parti bolchevik ,
avant les " Thèses d'avril " de Lénine, était doté
d'une conception stratégique insuffisante de la nature et des
objectifs de la révolution russe (45).
Lorsque ce manque commença à se faire cruellement sentir au
sein du parti, Lénine intervint avec ses " Thèses d'avril
". Il put le faire avec succès parce que la majorité des
travailleurs bolcheviks formés poussaient dans la même
direction et parce que ceux-ci traduisaient de leur côté la
puissante radicalisation de la classe ouvrière russe.
On ne peut porter un jugement objectif sur le rôle qu'a joué
l'organisation bolchevique du parti au cours de la révolution
russe qu'à condition de le saisir de manière plus différenciée.
Bien que la direction du parti se soit manifestée à plusieurs
reprises, comme l'obstacle majeur au passage du parti sur les
positions trotskystes de la lutte pour la dictature du prolétariat
(le pouvoir aux soviets), il se révéla que l'existence d'une
organisation formée de cadres ouvriers révolutionnaires, éduqués
pendant deux décennies à l'organisation et à l'activité révolutionnaire,
permit le tournant stratégique décisif pour le succès.
Si l'on tient donc absolument à établir un parallèle entre la
bureaucratie stalinienne et la " conception léniniste du
parti ", on ne peut simplement faire abstraction de ce que
nous venons de décrire. Le succès de Staline n'est pas dû à
la " théorie léniniste de l'organisation ", mais à
la disparition d'un moment important de cette conception. Ce qui
faisait défaut après la mort de Lénine, c'est une large
couche de cadres ouvriers révolutionnaires formés, capables de
porter une activité politique en liaison avec les masses. Que
dans ces conditions la conception léniniste du parti ait pu être
transformée en son contraire, son fondateur lui-même ne
l'aurait jamais contesté. Le système des soviets est la seule
réponse universelle que la classe ouvrière ait donnée
jusqu'ici à la question de l'organisation de son activité
pendant et après la révolution. Elle permet de regrouper
toutes les forces de la classe - et de toutes les couches avancées
de la société - dans une confrontation ouverte simultanée de
toutes les différentes tendances qui existent à l'intérieur
de la classe.
Le système des soviets - dans la mesure où il s'appuie
effectivement sur la base et n'est pas octroyé aux travailleurs
par un appareil d'Etat qui les sélectionne - reflète la
diversité sociale et idéologique des couches prolétariennes.
Un conseil ouvrier est en réalité un front unique des différents
groupes politiques qui s'accordent sur un point central : la défense
commune de la révolution.
Il n'existe par conséquent aucune contradiction fondamentale
entre une organisation révolutionnaire selon le modèle léniniste
et une démocratie soviétiste ou un pouvoir des soviets
effectifs. Au contraire, sans le travail d'organisation systématique
d'une avant-garde révolutionnaire le système des soviets tombe
soit sous l'influence des bureaucrates réformistes ou semi-réformistes
(comme le système des soviets allemands entre 1918 et 1919),
soit perd sa force de frappe politique parce qu'il ne parvient
pas à remplir les tâches politiques centrales (comme les comités
révolutionnaires espagnols entre juin 1936 et le printemps
1937). L'idée que le système des soviets rende le parti "
superflu " est absurde ; soit elle présuppose que les
soviets homogénéisent immédiatement la classe ouvrière, font
disparaître les différences idéologiques et les différences
d'intérêts et " insufflent " automatiquement et
spontanément à la classe toute entière les " solutions révolutionnaires
" de tous les problèmes stratégiques et tactiques ; soit
elle n'est qu'un prétexte pour donner la possibilité à un
petit groupe de " dirigeants " auto-proclamés de
manipuler les masses, dans la mesure où elle empêche systématiquement
que les masses soient confrontées aux questions stratégiques
et tactiques de la révolution, c'est-à-dire qu'elles discutent
librement et se différencient politiquement (comme c'est par
exemple manifestement le cas dans le système d'autogestion
yougoslave).
L'organisation révolutionnaire permet de garantir aux
travailleurs, dans le système des soviets, un degré
d'auto-activité et de fraternité, partant de conscience de
classe, bien plus élevé que ne pourrait le faire un système
de représentation indifférencié. Elle doit sans doute
stimuler l'auto-activité des travailleurs vers ce but. Mais
c'est précisément là la caractéristique principale du système
des soviets. Peut-on concilier un haut degré d'auto-activité
de la " base " avec la notion léniniste
d'organisation ? Certainement, car cette notion, soutenue par
une stratégie révolutionnaire correcte (c'est-à-dire par une
estimation correcte du processus historique objectif), ne
signifie rien d'autre que l'unification de l'activité des
masses ; elle est la mémoire collective et le coordinateur des
expériences élaborées par les masses.
Sur cette question encore l'histoire a démontré qu'il y a une
différence essentielle entre un parti qui s'appelle révolutionnaire,
et un parti révolutionnaire qui l'est effectivement. Lorsqu'un
groupe de fonctionnaires ne fait pas que s'opposer à
l'initiative et à l'activité des masses, mais tente par tous
les moyens, y compris la force militaire, de les briser (que
l'on pense à la Hongrie en octobre-novembre 1956 ou à la Tchécoslovaquie
en août 1968), et lorsque ce groupe non seulement ne trouve
aucun lien avec le système des soviets né spontanément des
luttes sociales, mais brise ce système sous prétexte de défendre
le " rôle dirigeant du parti ", nous n'avons
manifestement plus affaire à un parti révolutionnaire du prolétariat,
mais à un appareil qui défend les intérêts spécifiques
d'une couche privilégiée et hostile à l'auto-activité des
masses : la bureaucratie. Le fait qu'un parti révolutionnaire
puisse dégénérer en un parti de la bureaucratie est cependant
tout aussi peu un argument contre la notion léniniste de
l'organisation que le fait que des médecins ont tué au lieu de
sauver plus d'un malade est un argument contre la notion léniniste
médicale. Tout pas en arrière de cette conception vers la
" pure " spontanéité des masses est comparable à un
retour de la science médicale vers le charlatanisme.
Sociologie de l'économisme, du bureaucratisme et du spontanéisme.
En expliquant que la conception léniniste de l'organisation est
en réalité une conception de l'actualité de la révolution
prolétarienne, nous avons déjà mis le doigt sur le moment
central de la théorie léniniste de la conscience de classe
prolétarienne : la question du sujet révolutionnaire en régime
capitaliste. Pour Marx et Lénine (tout comme pour Rosa
Luxembourg et Trotsky, bien que ceux-ci, avant 1914, n'en aient
pas toujours tiré les conclusions nécessaires), le sujet révolutionnaire
est la classe ouvrière réelle, potentiellement révolutionnaire,
telle qu'elle travaille pense et vit en régime capitaliste
(49). La théorie léniniste de l'organisation découle
normalement de cette détermination du sujet révolutionnaire,
car il va de soi que, selon cette définition, ce sujet ne peut
être que contradictoire : le prolétariat est d'une part exposé
à l'esclavage salarial, au travail aliéné, à la réificiation
de tous les rapports humains, à l'influence de l'idéologie
bourgeoise et petite-bourgeoise, mais périodiquement d'autre
part il se décide à engager des luttes de classes
radicalisatrices, ou même des actions ouvertement révolutionnaires
contre le mode de production capitaliste et l'appareil d'Etat
bourgeois.
L'histoire de la lutte de classe réelle des 150 années passées
s'exprime dans ces fluctuations périodiques. Il est tout
simplement impossible de caractériser de façon adéquate l'évolution
du mouvement ouvrier français ou allemand par exemple, au cours
des 100 dernières années, en la considérant exclusivement
soit sous l'angle d'une " passivité croissante ",
soit sous celui d'une " activité révolutionnaire
ininterrompue " ; cette évolution se caractérise
manifestement par l'unité de ces deux éléments et seuls les
accents, portés tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre des différentes
formes au travers desquelles s'exprime cette unité, ont subi de
continuels changements.
L'opportunisme et le sectarisme, considérés comme positions idéologiques,
trouvent leur racine théorique dans une définition non
dialectique du sujet révolutionnaire. Pour les opportunistes,
l'ouvrier de tous les jours est le sujet révolutionnaire. Ils
sont portés à reproduire servilement ses préjugés, à "
contempler religieusement son postérieur", selon
l'expression de Plekhanov. Si l'ouvrier s'occupe principalement
des questions internes à l'usine, l'opportuniste se fait "
exclusivement syndicaliste ". Si les ouvriers sont emportés
par le tourbillon de la fièvre patriotique, l'opportuniste
devient social-patriote ou social-impérialiste.
Si les ouvriers succombent à la propagande de la " guerre
froide ", il s'en fait le chevalier : " les masses ont
toujours raison ". L'expression la plus lamentable de
l'opportunisme se manifeste dons le fait que le programme - même
électoral - n'est plus fondé sur une analyse scientifique de
la société mais sur des sondages d'opinion. Heureusement que
l'état d'esprit des masses ne dure pas. Aujourd'hui les
ouvriers ne s'occupent que des questions internes à l'usine,
demain ils descendront dans la rue pour des démonstrations
politiques. Aujourd'hui, ils sont " pour " la défense
de la patrie impérialiste contre l'"ennemi extérieur
", demain ils seront dégoûtés de la guerre et verront
l'ennemi principal dans leur propre classe dominante.
Aujourd'hui ils acceptent passivement l'" action concertée
", demain ils feront la grève " sauvage " contre
elle. Et parce qu'il en est ainsi, la logique de l'opportunisme
conduit à ceci : après avoir, dans un premier temps, justifié
l'intégration à la société bourgeoise par le "
comportement des masses", on ne peut que se retourner
contre elles dès que celles-ci se mettent en mouvement contre
cette société.
Les sectaires simplifient le sujet révolutionnaire tout comme
les opportunistes, mais dans le sens contraire. Alors que pour
l'opportuniste seul compte l'ouvrier de tous les jours, c'est-à-dire
celui qui s'adapte aux conditions bourgeoises en les intériorisant,
le sectaire, lui, ne veut voir que le prolétaire " idéal
", celui qui agit en révolutionnaire. L'ouvrier qui n'agit
pas en révolutionnaire cesse automatiquement d'être un sujet révolutionnaire
; il devient " bourgeois". A l'extrême, certains
sectaires - comme par exemple certains spontanéistes
ultra-gauches, certains staliniens et certains maoïstes - sont
même prêts à identifier la classe ouvrière avec la classe
capitaliste, aussitôt que celle-là refuse d'accepter complètement
l'idéologie de leur propre secte (50).
Objectivisme extrême - " tout ce que font les ouvriers est
révolutionnaire " - et subjectivisme extrême " seul
celui qui accepte notre doctrine est révolutionnaire " (ou
prolétarien) - se donnent la main lorsqu'ils nient le caractère
objectivement révolutionnaire des luttes sociales et politiques
qui sont menées par des masses dont le degré de conscience est
contradictoire. Pour les objectivistes opportunistes ces luttes
ne sont pas révolutionnaires, car " le mois prochain la
majorité votera tout de même SPD (ou de Gaulle) ". Pour
les subjectivistes sectaires elles n'ont rien à faire avec la révolution
" car le (c'est-à-dire notre !) groupe révolutionnaire
est encore trop faible ".
Il n'est pas difficile de déceler l'origine sociale de ces deux
tendances. Elle correspond aux intellectuels petits-bourgeois -
les opportunistes y représentent en général les intellectuels
liés à la bureaucratie ouvrière dans les organisations de
masse ou dans l'appareil d'Etat bourgeois, les sectaires représentent
par contre les intellectuels soit déclassés, soit purement
contemplatifs et coupés du mouvement réel (51). Dans les deux
cas cette dissociation des moments objectifs et subjectifs de
l'unité contradictoire du sujet révolutionnaire restitue en
fait ta vieille cassure entre théorie et pratique, et cette
cassure ne peut conduire à son tour qu'à une pratique
opportuniste et à une " théorie " qui ne fait que
reproduire leur " fausse conscience " au niveau idéologique.
Il est à vrai dire étrange que beaucoup d'opportunistes (entre
autres la bureaucratie syndicale) et beaucoup d'intellectuels
sectaires reprochent précisément aux marxistes révolutionnaires
d'être des intellectuels petits-bourgeois, qui veulent se
" soumettre " la classe ouvrière (52). Cette question
joue également un grand rôle dans les discussions qui se déroulent
à l'intérieur du mouvement étudiant révolutionnaire. C'est
pourquoi il paraît utile de discuter plus précisément quelle
est l'origine sociologique du bureaucratisme, de l'économisme
et du spontanéisme (ainsi que de l'" ouvriérisme ").
Travail intellectuel et travail manuel, accumulation et
production se rejoignent en plusieurs points de la société
bourgeoise, quoiqu'à des niveaux différents, par exemple dans
l'entreprise. Ce qui est résumé sous le concept général
d'" intellectuels ", de " petite-bourgeoisie
intellectuelle " ou d'" intellectuels techniciens
", désigne en réalité plusieurs activités de type différent,
dont les relations avec la lutte de classe effective sont très
différenciées. On pourrait distinguer principalement les
groupes suivants (nous ne prétendons pas atteindre, avec cette
classification, une analyse exhaustive) :
1) Les médiateurs proprement dits entre le capital et le
travail dans le processus de production, c'est-à-dire les
" sous-officiers " du capital : chefs et autres cadres
d'entreprise dont la tâche est de veiller à la discipline du
travail dans l'intérêt du capital de l'entreprise.
2) Les médiateurs entre science et technique, ainsi qu'entre
technique et production: laborantins, auxiliaires scientifiques,
chercheurs technologues, techniciens des projets, dessinateurs,
etc. Contrairement à là catégorie 1, ces couches ne se font
pas le soutien de l'appropriation de la plus-value ; elles
participent au processus matériel de production et sont de ce
fait le plus souvent non pas des exploiteurs, mais des
producteurs de plus-value.
3) Les médiateurs entre production et réalisation de la
plus-value : spécialistes en publicité, instituts d'études de
marché, scientifiques occupés dans le secteur de la
distribution, spécialistes du marketing, etc.
4) Les médiateurs entre acheteurs et vendeurs de là
marchandise qu'est la force de travail. On trouve ici en premier
lieu les fonctionnaires syndicaux et, au sens large, tous les
fonctionnaires des organisations bureaucratisées de masse du
mouvement ouvrier.
5) Les médiateurs entre capital et travail dans la sphère de
la superstructure, les producteurs idéologiques (c'est-à-dire
ceux dont le travail consiste à produire les idéologies) : une
partie des politiciens bourgeois (les " formateurs
d'opinion "), des professeurs bourgeois en " sciences
humaines ", comme on les appelle, les journalistes, une
partie des artistes etc.
6) Les médiateurs entre la science et la classe ouvrière, les
producteurs théoriques, c'est-à-dire les intellectuels qui
critiquent le système bourgeois dans tous les domaines des
sciences naturelles et sociales qui ne sont pas immédiatement
reliés à la pratique (on y met également une partie des
artistes).
Il n'est pas difficile de déterminer quelle partie des
intellectuels exerce une influence négative sur le développement
de la conscience de classe du prolétariat : ce sont avant tout
les groupes 3, 4 et 5 (le groupe 1 n'est pas pris en considération,
car il se tient de toute manière à l'écart des organisations
ouvrières). Ce qu'il y a de plus dangereux pour l'auto-activité
et la conscience autonome du prolétariat, c'est la symbiose ou
la fusion des groupes 4 et 5, comme elle s'est produite, à une
grande échelle depuis la première guerre mondiale dans les
partis socio-démocrates et partiellement aussi dans les partis
communistes alignés sur Moscou.
Les groupes 2 et 6 par contre ne peuvent que contribuer au
renforcement du prolétariat et des organisations révolutionnaires,
car ils leur procurent les connaissances indispensables à la
critique de la société bourgeoise et au succès du
renversement de cette société, bref : à la reprise des moyens
de production par les producteurs associés.
Ceux qui fulminent contre la fusion croissante entre les groupes
de travailleurs et les catégories d'intellectuels 2 et 6 aident
donc objectivement les groupes 3, 4 et 5 à renforcer leur
influence négative sur le prolétariat. Car les luttes de
classe sont toujours doublées de controverses idéologiques
(53). Il est donc d'une grande importance de clarifier quelle idéologie
se développe dans le prolétariat, si l'on va voir se développer
une idéologie petite-bourgeoise, ou même bourgeoise, ou la théorie
marxiste. Celui qui s'oppose à " toute influence
intellectuelle de l'extérieur " sur le prolétariat,
oublie ou tait le fait que l'influence exercée par les groupes
3, 4 et 5 agit en permanence sur le prolétariat par le rouage
de la société bourgeoise et de l'économie capitaliste, et que
les " spontanéistes " gauchistes ne disposent d'aucun
remède miracle pour refouler cette influence des intellectuels
bourgeois (54). Bien plus : en s'opposant au développement
d'une organisation révolutionnaire, les menchéviks et les
" spontanéistes" contribuent objectivement à la perpétuation
de la division du travail entre travail manuel et travail
intellectuel, c'est-à-dire à la dépendance intellectuelle des
travailleurs à l'égard des intellectuels et à la
bureaucratisation des organisations ouvrières. Car l'ouvrier,
constamment rivé à son poste dans le processus de production
capitaliste, reste toujours dépendant des " spécialistes
petits-bourgeois ".
Avec l'aide d'une organisation révolutionnaire il est par
contre possible en faisant sortir temporairement les ouvriers
des usines, de faire un pas décisif vers l'émancipation
intellectuelle au moins des travailleurs avancés et d'amorcer
ne serait-ce qu'embryonnairement, la suppression de la division
du travail à l'intérieur même du mouvement ouvrier.
Ces remarques n'épuisent cependant pas le problème de la
sociologie du spontaneisme. Nous devons nous poser la question
suivante : dans quelle couche du prolétariat la méfiance à l'égard
des intellectuels est-elle la plus forte? Evidemment dans les
couches, qui, de par leur statut socio-économique sont les plus
exposées à des conflits avec le travail intellectuel, avant
tout donc chez les ouvriers des petites et moyennes entreprises
menacés par le progrès technique, chez ceux qui, autodidactes
se sont sortis de la masse par leur effort personnel, et chez
les ouvriers qui se sont élevés jusqu'au sommet désorganisations
bureaucratiques. En d'autres termes, la base sociale de l'économisme,
du spontaneisme, du bureaucratisme et de l'hostilité à l'égard
des intellectuels à l'intérieur de la classe ouvrière est
formée par le travail manuel et "artisanal " et non
par le prolétariat des grandes entreprises, des grandes villes
et des branches industrielles en expansion. Ces couches-là étaient
également les piliers de la social-démocratie majoritaire dans
les années déterminantes de la révolution allemande de 1919
à 1923.
Les tendances spontanéistes du mouvement ouvrier naissent
souvent, mais pas toujours, sur cette base sociale. Ceci était
surtout valable pour l'anarcho-syndicalisme dans les pays latins
avant la première guerre mondiale, comme aussi pour le menchévisme,
qui, dans les grandes entreprises urbaines était complètement
dépassé par le bolchévisme, mais qui trouvait son appui prolétarien
dans les petites villes des régions minières et pétrolifères
du Sud de la Russie (55). Toutes les tentatives de faire renaître
aujourd'hui, à l'époque de la troisième révolution
industrielle, cette idéologie " ouvriériste ", sous
prétexte d'"autonomie ouvrière" ne feront que
disperser, comme par le passé, les forces du prolétariat avancé,
potentiellement révolutionnaires et favoriseront les groupes
retardés, semi-artisanaux et bureaucratisés du mouvement
ouvrier qui subissent l'influence de l'idéologie bourgeoise.
Intellectuels scientifiques, science sociale et conscience de
classe prolétarienne
La réintroduction massive du travail intellectuel dans le
processus de production engendrée par la troisième révolution
industrielle, que Marx avait pressentie et qui puise déjà ses
racines dans la deuxième révolution industrielle (56), a créé
les conditions sociales d'une nouvelle prise de conscience chez
une large part des intellectuels scientifiques, de leur propre
aliénation, qu'ils subissent comme n'importe qui en société
capitaliste, mais dont ils avaient perdu conscience lorsque,
exclus du processus de la production immédiate de plus-value,
ils s'étaient transformés en consommateurs directs ou
indirects de celle-ci. Ces changements forment la base matérielle
non seulement des révoltes étudiantes dans les pays impérialistes
mais aussi de l'accroissement du nombre de scientifiques et de
techniciens qu'il devient possible d'intégrer au mouvement révolutionnaire.
Avant la première guerre mondiale, la participation des
intellectuels au mouvement socialiste classique suivait en général
une courbe décroissante : importante au début, elle se fit
plus restreinte à mesure que le mouvement de masse de la classe
ouvrière se renforçait. En 1911, dans une polémique peu
connue contre Max Adler, Trotsky dégagea les grandes lignes
d'une analyse marxiste des origines de cette évolution : dépendance
sociale croissante des intellectuels à l'égard de la grande
bourgeoisie et de l'Etat bourgeois; incapacité du mouvement
ouvrier, organisé en "contre-société ", d'opposer
une alternative équivalente à la société bourgeoise. Trotsky
prédisait que cette situation se modifierait probablement d'une
façon brutale en période révolutionnaire, à la veille de la
révolution prolétarienne (57).
Il tirait cependant déjà de ces prémisses corrects des
conclusions tactiques erronées, négligeant par exemple,
contrairement à Lénine, l'importance, vers 1908-09, de la
renaissance du mouvement étudiant en pleine période
victorieuse de la contre-révolution, et dans lequel Lénine
voyait un signe précurseur de la remontée ultérieure du
mouvement de masse révolutionnaire (qui ne se déclencha qu'en
1912). Trotsky allait même jusqu'à prétendre que c'était la
" faute " des intellectuels révolutionnaires
dirigeants de la social-démocratie russe, si, en son sein,
" toutes leurs particularités sociales : l'esprit
sectaire, l'individualisme intellectuel, le fétichisme idéologique
" pouvaient se répandre. Il sous-estimait alors, comme il
l'a reconnu plus tard, l'importance politico-sociale de la lutte
de fraction entre bolcheviques et liquidateurs, qui ne faisait
que prolonger la lutte précédente entre bolcheviques et menchéviques.
L'histoire révéla qu'il ne s'agissait pas du tout dans cette
lutte d'un produit des " particularités sociales des
intellectuels ", mais de la séparation entre conscience
socialiste révolutionnaire et petite-bourgeoisie réformiste.
Il est vrai cependant que la participation des intellectuels révolutionnaires
russes à la construction du parti révolutionnaire du prolétariat
russe était encore réalisée à partir d'une seule sélection
individuelle et sans racines sociales profondes. Ceci se répercuta
(et devait se répercuter) inévitablement, après Octobre,
contre la révolution prolétarienne, parce que la masse des
intellectuels techniciens ne pouvait pas passer dans le camp de
la révolution, parce qu'ils sabotèrent tout d'abord l'appareil
de production économique et l'appareil d'organisation sociale,
que leur collaboration dut ensuite être "achetée",
et qu'enfin ils se transformèrent en moteurs de la
bureaucratisation de cette révolution.
La place des intellectuels techniciens dans le processus de
production matériel - avant tout de la catégorie 2 mentionnée
ci-dessus- s'étant modifiée de façon décisive et les
intellectuels techniciens devenant graduellement partie intégrante
de la classe salariée, leur participation au processus révolutionnaire
et à l'édification d'une société nouvelle est aujourd'hui
nettement plus probable que dans le passé. Friedrich Engels a déjà
mis en évidence leur rôle historique décisif : " Pour
nous approprier et pour exploiter les moyens de production, nous
avons besoin d'une masse de gens techniquement formés. Nous ne
les avons pas (...) Je prévois que nous recruterons, dans les 8
à 10 années à venir, suffisamment de jeunes techniciens, de médecins,
de juristes et d'enseignants pour pouvoir faire gérer les
usines et les grandes propriétés par des camarades du parti,
dans l'intérêt de la nation. Notre arrivée au pouvoir sera
alors tout à fait naturelle et se déroulera - relativement -
sans difficultés. Si par contre, à cause d'une guerre, nous
arrivons prématurément au pouvoir, ces techniciens seront
alors nos principaux ennemis, ils nous tromperont et nous
trahiront lorsqu'ils le pourront ; nous devrons utiliser contre
eux la terreur, ce qui ne nous épargnera pas pour autant les
emmerdements " (59f. C'était là une prophétie tragique
de ce qui devait effectivement se passer en Russie.
Il faut naturellement ajouter que le prolétariat est devenu, au
cours de la troisième révolution industrielle,
incomparablement mieux qualifié, et qu'il fait preuve de
capacités de gestion des usines beaucoup plus grandes que du
temps d'Engels. Mais la capacité du contrôle politico-social
des grandes masses sur les " spécialistes " (capacité
sur laquelle Lénine s'illusionnait tellement en 1918) exige également
des capacités techniques. La fusion croissante entre les
intellectuels techniciens et le prolétariat industriel et la
participation croissante des intellectuels révolutionnaires au
parti révolutionnaire ne peuvent que faciliter ce processus de
contrôle.
Plus la contradiction entre la socialisation objective de la
production et du travail d'une part et l'appropriation privée
d'autre part - c'est-à-dire la crise des rapports de production
capitalistes- s'accentue, et plus le néo-capitalisme tente de
reculer l'heure de sa mort en élevant le niveau de consommation
du prolétariat, plus aussi la science devient une force de
production aux deux sens du terme. Non seulement elle produit,
par l'automation et l'amoncellement croissant de marchandises,
une crise du processus de production et de réalisation du
capital, fondé sur la production généralisée de marchandises
; mais elle développe également la conscience révolutionnaire,
bref : elle permet de déchirer les apparences mystifiantes de
la réalité quotidienne capitaliste.
C'est précisément parce que la barrière principale qui empêche
aujourd'hui le développement d'une conscience de classe
politique dans la classe ouvrière réside moins dans sa misère
ou dans l'extrême étroitesse de son horizon vital, mais bien
plus dans le fait qu'elle se trouve constamment soumise aux
influences des idéologies et des mystifications
petites-bourgeoises et bourgeoises, que le rôle démystificateur
des sciences sociales critiques peut exercer une fonction véritablement
révolutionnaire dans le réveil de la conscience de classe.
Ceci requiert cependant une médiation concrète avec le prolétariat,
qui ne peut être réalisée que par les travailleurs avancés
d'une part et l'organisation révolutionnaire d'autre part. Et
ceci présuppose en retour que les intellectuels scientifiques
ne se mettent pas, en modestes masochistes, au " service du
peuple " pour soutenir ses luttes salariales, mais qu'ils
apportent aux travailleurs critiques les connaissances
scientifiques nécessaires que ceux-ci ne peuvent acquérir sur
la base de leur conscience parcellisée, et qui leur permettent
de saisir et de pénétrer dans toute leur portée
l'exploitation voilée et la domination camouflée.
Pédagogie historique et formation de la conscience de classe
Si l'on a compris que la théorie léniniste de l'organisation
tente de donner une réponse à la question de l'actualité de
la révolution et du sujet révolutionnaire on saisit également
le lien de cette théorie avec la tâche d'une pédagogie
historique : avec le problème de la transformation de la
con |