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Lénine et le problème de la conscience de classe prolétarienne

Ernest Mandel - Archives internet
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On ne peut engager une discussion sérieuse au-sujet de la signification historique et de l'actualité de la théorie léniniste de l'organisation qu'à condition de déterminer exactement la place et la portée de cette théorie dans l'histoire du marxisme, ou plus exactement : dans le processus historique du développement et de l'épanouissement du marxisme, qui, comme tout processus historique, doit être ramené à ses contradictions internes - dans l'influence réciproque étroite (étroite imbrication) du développement de la théorie et du développement de la lutte de classe prolétarienne.

De ce point de vue, la théorie léniniste de l'organisation apparaît comme l'unité dialectique de trois éléments : une théorie de l'actualité de la révolution dans les pays sous-développés à l'époque impérialiste (qui fut plus tard étendue en une théorie de l'actualité de la révolution à l'échelle mondiale à l'époque de la crise généralisée du capitalisme) ; une théorie du développement discontinu et contradictoire de la conscience de classe prolétarienne et de la différenciation conceptuelle de ses niveaux les plus importants ; et une théorie de l'essence du marxisme et de ses rapports spécifiques tant avec la science qu'avec la lutte de classe prolétarienne.

Un examen plus approfondi du sujet mettra en évidence que ces trois théories forment pour ainsi dire le " substrat social " de la conception léniniste de l'organisation sans lequel cette conception serait arbitraire, non matérialiste et non scientifique. La conception léniniste du parti n'est pas la seule possible ; elle est cependant la seule qui confère au parti le rôle historique de diriger une révolution qui éclatera inévitablement à moyen ou à long terme.

La conception léniniste du parti ne peut être séparée d'une analyse spécifique de la conscience de classe prolétarienne, c'est-à-dire qu'elle part du fait que la conscience de classe politique - par opposition à la conscience de classe " trade-unioniste " ou " purement syndicale " - ne croît ni spontanément ni automatiquement à partir du seul développement objectif de la lutte de classe prolétarienne (1). Elle se fonde enfin sur une certaine autonomie de l'analyse scientifique, c'est-à-dire de la théorie marxiste qui, bien qu'elle ait été conditionnée historiquement par le développement de la lutte de classe prolétarienne et ses premiers débouchés vers la révolution prolétarienne, ne peut être considérée comme un produit mécanique de cette lutte de classe, mais doit être envisagée comme le résultat d'une pratique théorique (d'une "production théorique ") qui ne parvient que progressivement à se lier à la lutte de classe.

L'histoire de la révolution socialiste mondiale du XXè siècle est celle de ce lent processus. Ces trois analyses représentent effectivement un approfondissement du marxisme : soit des questions que Marx et Engels n'avaient qu'effleurées et dont on n'avait pas prolongé l'élaboration, soit des éléments de la théorie marxiste qui ne furent presque pas pris en considération vu le retard ou l'interruption de la publication des écrits de Marx au cours de la période 1880-1905 (2). Il s'agit donc d'un nouveau développement de la théorie marxiste dont il faut chercher l'origine dans les lacunes (et partiellement les contradictions) aussi bien de l'analyse de Marx lui-même que de son interprétation au cours du premier quart de siècle après la mort de Marx.

La spécificité de cet approfondissement de la théorie marxiste réside en ceci qu'elle subordonne les différentes optiques sous lesquelles l'aborder à un point central, à savoir la détermination de la spécificité de la révolution prolétarienne ou socialiste en général.

Les particularités historiques de la révolution prolétarienne


A la différence et à l'opposé de toutes les révolutions passées, aussi bien de la révolution bourgeoise dont la logique a été profondément étudiée - en premier lieu par Marx et Engels eux-mêmes - que des révolutions qui n'ont pas été soumises jusqu'ici à une analyse systématique (telles que les révolutions paysannes et celles de la petite bourgeoisie des villes contre le féodalisme ; les révoltes d'esclaves et les insurrections de communautés tribales contre la société esclavagiste, les révolutions paysannes au sein des anciens modes de production asiatique qui se dissolvaient périodiquement, etc...), la révolution prolétarienne du XXè siècle se caractérise par quatre faits distinctifs qui lui confèrent sa spécificité, mais qui font aussi sa difficulté, comme Marx l'avait pressenti (3).

1) La révolution prolétarienne est la première révolution victorieuse dans l'histoire qui est accomplie par la classe la plus inférieure de la société, une classe qui, à vrai dire, dispose d'une puissance économique potentielle gigantesque mais d'une force économique réelle des plus réduites, et qui est exclue en gros de toute participation à la richesse sociale (par opposition à la possession de biens de consommation constamment consommés). Ceci à la différence, par exemple de la bourgeoisie ou de la noblesse féodale qui s'emparèrent du pouvoir politique au moment où le pouvoir économique au sein de la société était déjà effectivement entre leurs mains, ou des esclaves qui ne réussirent aucune révolution victorieuse.

2)  La révolution prolétarienne est la première révolution victorieuse qui a pour but un renversement planifié et conscient de la société existante, c'est-à-dire qui ne veut pas restaurer une situation passée (comme ce fut le cas pour les révolutions d'esclaves ou de paysans dans le passé), mais qui doit réaliser un processus totalement nouveau, qui n'a encore jamais existé si ce n'est sous forme de "théorie" ou de " programme " (4).

3) Exactement comme toutes les autres révolutions sociales dans l'histoire, la révolution prolétarienne croît à partir de contradictions de classe internes et de luttes de classe qu'elle impulse dans la société existante. Mais alors que les révolutions du passé se contentaient de propulser la lutte de classe jusqu'à son point culminant - parce qu'il ne s'agissait pas pour elles d'instaurer des rapports sociaux totalement nouveaux et consciemment planifiés - la révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu'à condition que la lutte de classe prolétarienne, arrivée à son point culminant, se retourne en un long processus de transformation systématique et consciente de tous les rapports humains - tout d'abord par une généralisation de l'activité prolétarienne autonome, ensuite par une activité autonome de tous les membres de la société allant vers la société sans classes.

Alors que la victoire de la révolution bourgeoise transforme la classe bourgeoise en une classe conservatrice, qui ne peut plus réaliser de transformations révolutionnaires que dans le domaine technique-industriel et joue sur ce plan et pendant une certaine période un rôle objectivement progressiste dans l'histoire, mais qui se retire en revanche de la sphère des transformations actives de la vie sociale, et doit même, sur ce plan, jouer un rôle toujours plus réactionnaire en se heurtant au prolétariat qu'elle exploite, la prise du pouvoir par le prolétariat ne marque pas la fin mais seulement le début de l'activité de la classe ouvrière moderne qui bouleverse la société et ne peut s'achever que dans son propre dépassement en tant que classe, parallèlement au dépassement de toutes les autres classes (5).

4) Contrairement à toutes les révolutions sociales du passé qui se déroulèrent en gros dans le cadre national (ou se limitaient même à des régions), la révolution prolétarienne est par nature internationale ; elle ne s'achèvera que par l'édification universelle d'une société sans classes. Bien qu'elle doive nécessairement triompher tout d'abord dans le cadre national, cette victoire reste cependant toujours provisoire aussi longtemps que la lutte de classe n'a pas infligé une défaite décisive au capital à l'échelle mondial, qui ne s'accomplit cependant ni de manière linéaire ni de manière unifiée. La chafne impérialiste se brise tout d'abord à son maillon le plus faible et le mouvement par bonds de montée et de recul de la révolution correspond à la loi du développement inégal et combiné (non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans le rapport de forces entre classes ; l'un et l'autre ne coïncident en aucun cas automatiquement).

La théorie léniniste de l'organisation rend compte de toutes ces particularités de la révolution prolétarienne, c'est-à-dire qu'elle détermine les caractéristiques de cette révolution entre autres à la lumière des particularités et des contradictions de la formation de la conscience de classe prolétarienne. Elle exprime ouvertement ce que Marx n'avait qu'esquissé et que ses épigones n'avaient que fort peu compris, à savoir qu'il ne peut y avoir ni de renversement " automatique " de l'ordre social capitaliste ni de remplacement " spontané " de cet ordre social par une société socialiste.

La victoire de la révolution prolétarienne présuppose dès lors qu'aussi bien les facteurs " objectifs " (crise sociale profonde, qu'exprime le fait que le mode de production capitaliste a rempli sa mission historique) que les facteurs " subjectifs " (maturité de la conscience de classe prolétarienne et maturité de sa direction) favorisent le renversement. Si ces facteurs objectifs ne sont pas ou insuffisamment présents, la révolution prolétarienne échouera sur cet obstacle, et sa défaite elle-même contribuera à consolider, pour une certaine période, l'économie et la société capitalistes) La théorie léniniste de l'organisation marque un approfondissement du marxisme appliqué aux problèmes ton damentaux de la structure sociale (Etat-conscience de classe-idéologie-parti). Elle constitue avec les travaux de Luxembourg et de Trotsky (et dans un certain sens de Lukacs et de Gramsci),le marxisme du facteur subjectif.

Idéologie bourgeoise et conscience de classe prolétarienne


La formule de Marx : " l'idéologie dominante de toute société est l'idéologie de la classe dominante " paraît contredire à première vue la caractérisation de la révolution prolétarienne comme renversement conscient de la société par le prolétariat, comme auto-activité des masses salariées ; une interprétation superficielle de cette formule pourrait même conduire à conclure qu'il serait utopique d'escompter que les masses, manipulées sous le régime capitaliste et exposées à l'influence des idées bourgeoises et petites bourgeoises, engagent une lutte de classe révolutionnaire contre cette société ou même une révolution sociale. Herbert Marcuse n'est (provisoirement) que le dernier de la longue série des idéologues qui partant de la définition de Marx de la classe dominante, mettent en question les potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière.

Le problème peut être résolu dès que l'on remplace la méthode d'approche formelle et statique par une méthode dialectique. La formule de Marx doit être "dynamisée" de la manière suivante: l'idéologie dominante de toute société est l'idéologie de la classe dominante dans le sens que celle-ci détient le contrôle des moyens de la production idéologique (église, école, mass-media, etc...) dont dispose la société, et les utilise selon ses intérêts de classe. Aussi longtemps que la domination de classe est jeune, stable et par conséquent peu remise en question, l'idéologie de la classe dominante dominera également la conscience des classes soumises. Dans les premières phases de la lutte de classe les exploités recourent encore souvent aux formules, aux idéaux et aux idéologies des exploiteurs (7). Mais à mesure que la stabilité de l'ordre social est mise en question, que la lutte de classe devient plus aiguë, et que la domination de classe est plus fortement ébranlée dans la pratique, des franges de la classe opprimée se libèrent toujours plus clairement des idées des dominateurs. La lutte entre l'idéologie des classes dominantes et les idées nouvelles des classes révolutionnaires précède la révolution sociale, et accélère de son côté la lutte de classe pratique dans la mesure où elle aide la classe révolutionnaire à accéder à la conscience de ses tâches historiques propres et de ses objectifs de lutte immédiats.

La conscience révolutionnaire de la classe révolutionnaire se forme ainsi dans le conflit avec l'idéologie des oppresseurs (8). Mais c'est seulement dans la révolution elle-même que la majorité des opprimés peut se libérer de la domination de l'idéologie bourgeoise (9). qui s'exerce - surtout dans la société bourgeoise, bien que des manifestations parallèles apparaissent dans d'autres sociétés de classe - non seulement et pas même de prime abord par la manipulation idéologique, mais aussi (et surtout) dans l'engrenage économique et social quotidien lui-même et ses repercussions dans les têtes des opprimés. Ce qui signifie, dans la société capitaliste : intériorisation des rapports marchands - qui sont étroitement liés à la réification des relations humaines, - qui trouve ses racines dans la généralisation marchande et la transformation de la force de travail en marchandise, ainsi que dans la généralisation de la division sociale du travail dans les conditions de la production marchande ; fatigue et abrutissement des producteurs par le travail aliéné et l'exploitation ; manque de temps libre (manque non seulement quantitatif, mais également qualitatif), etc... Seule une révolution, c'est-à-dire une activité soudainement croissante des masses hors du cadre du travail aliéné, peut-faire éclater le carcan de cet engrenage et est par - conséquent susceptible de faire refluer l'influence mystifiante de ce carcan sur la conscience des masses.

La théorie léniniste de l'organisation tente de saisir la dialectique interne de ce processus, de formation de la conscience de classe politique, qui ne peut atteindre son plein développement que dans la révolution elle-même (ceci cependant à la condition que ce développement soit déjà engagé avant la révolution (10). Elle opère à cette fin à l'aide de trois catégories : la catégorie de ia classe ouvrière (la masse des travailleurs) ; la catégorie de la partie de la classe ouvrière déjà organisée à un niveau élémentaire (l'avant-garde prolétarienne au sens large du terme); et la catégorie de l'organisation révolutionnaire, qui est constituée par les travailleurs et les intellectuels qui ont reçu, au moins partiellement, une formation marxiste et assument une pratique révolutionnaire.

La catégorie de la " classe en soi " a pour origine le concept de classe objectif tel qu'il est défini chez Marx, selon lequel une couche sociale est déterminée par sa place objective dans le processus de production. indépendamment de son état de conscience, (le jeune Marx avait défendu, dans le Manifeste Communiste et les écrits politiques de 1850-52, un concept de classe subjectif qui part du principe que la classe ouvrière ne se constitue comme classe qu'au travers de la lutte, c'est-à-dire à partir d'un minimum de conscience de classe. Boukharine désigne cette catégorie de classe sociale par le concept de la " classe pour soi ", contrairement à la "classe en soi ") (12).

Selon la conception léniniste de l'organisation, comme pour Engels et la social-démocratie allemande sous Engels, Bebel et Kautsky, ce concept de classe objectif reste fondamental pour l'analyse du capitalisme (13). Ce n'est que parce qu'il existe une classe objectivement révolutionnaire susceptible de mener une lutte de classe révolutionnaire, et qu'à la condition d'être lié à une telle lutte de classe, que le concept d'un parti révolutionnaire d'avant-garde (et du révolutionnaire professionnel) acquiert une signification scientifique, comme Lénine le met lui-même en relief (14). Sans cette liaison, l'activité révolutionnaire donne certes naissance à un noyau de parti, mais non pas à un parti. Le concept léniniste de l'organisation implique qu'il n'y a pas d'avant garde auto-proclamée, et qu'en cherchant à instaurer un lien révolutionnaire avec la partie avancée de la classe et ses luttes effectives, l'avant-garde doit conquérir sa reconnaissance comme avant-garde (c'est-à-dire le droit historique d'agir comme avant-garde).

La catégorie des " travailleurs avancés " trouve son origine dans la stratification objective inévitable de la classe ouvrière, qui est fonction aussi bien de son origine historique que de sa position dans le processus de production sociale, et de sa conscience de classe. La constitution de la classe ouvrière comme catégorie objective est elle-même un processus historique. Certaines parties de la classe ouvrière sont formées des descendants des ouvriers des villes ou des ouvriers agricoles et des paysans dépossédés. D'autres proviennent de la petite boourgeoisie (paysans, artisans etc...). Une part de la classe ouvrière travaille dans les grandes entreprises, où les rapports économiques et sociaux favorisent le développement d'une conscience de classe élémentaire (la conscience que les " questions sociales " ne peuvent être résolues que par l'action et l'organisation collectives). Une autre partie travaille dans les petites et moyennes entreprises industrielles ou dans ce qu'on appelle les services, où l'assurance économique et la compréhension de la nécessité de larges actions de masse naissent beaucoup plus lentement que dans les grandes entreprises industrielles. Certaines parties de la classe ouvrière vivent depuis longtemps dans les grandes villes, sont alphabétisées, ont déjà l'expérience de l'organisation syndicale et une éducation politique et culturelle (organisation de jeunesse, presse ouvrière, formation des travailleurs, etc...).

D'autres au contraire vivent dans de petites villes ou à la campagne (ceci vaut par exemple pour une part importante des mineurs européens jusque dans les années trente), et ne connaissent aucune vie sociale collective, n'ont connu presque aucun passé syndical et aucune formation politique et culturelle dans le mouvement ouvrier organisé. Si l'on ajoute encore à toutes ces différenciations historico-structurelles les capacités personnelles différentes de chaque travailleur salarié - non seulement les différences d'intelligence et de capacités mais également d'énergie, de force de caractère, de combativité et de conscience de ses propres possibilités - on comprend alors parfaitement que la stratification de la classe ouvrière en couches différentes (par rapport au degré de conscience de classe) est un corollaire inévitable de l'histoire de la classe ouvrière. C'est le devenir historique de la classe qui se reflète à un moment donné dans ses différents niveaux de conscience.

La catégorie du parti révolutionnaire trouve son origine dans le fait que le socialisme est une science qu'on ne peut s'approprier qu'en dernière instance dans sa totalité non pas de manière collective mais par le travail individuel. Le marxisme marque le point culminant (et partiellement le dépassement) de trois sciences sociales classiques au moins : la philosophie allemande classique, l'économie politique classique et la science politique française classique (socialisme et historiographie française). Son assimilation présuppose un travail de formation à la dialectique matérialiste, au matérialisme historique, à la théorie économique marxiste et à l'histoire critique des révolutions et du mouvement ouvrier modernes ; ce n'est qu'à ce titre qu'il peut devenir, dans sa totalité, un instrument valable d'analyse de la réalité sociale et de capitalisation des expériences d'un siècle de luttes ouvrières. C'est une absurdité de croire que ces connaissances et ce savoir peuvent germer " spontanément " du travail au tour ou à la machine à calculer (15). Le fait que le marxisme soit, comme science, l'expression de la conscience de classe prolétarienne à son degré de développement le plus élevé ne signifie rien d'autre que ceci : ce n'est que par la sélection individuelle que les membres les plus expérimentés, les plus intelligents et les plus combatifs du prolétariat pourront se forger directement et indépendamment une telle conscience de classe.

Cependant, du fait que cette appropriation est individuelle, elle peut également être accessible aux membres d'autres classes ou couches sociales (avant tout des intellectuels et des étudiants révolutionnaires) (16). Toute autre conception revient en fait à idéaliser la classe ouvrière, et en dernière instance le capitalisme lui-même.

Lutte de classe prolétarienne et conscience de classe prolétarienne


L'unification (l'unification comme processus) de la masse prolétarienne, de l'avant-garde prolétarienne et du parti révolutionnaire est conditionnée par le passage de la lutte de classe élémentaire à la lutte de classe révolutionnaire, ou plus exactement : à la révolution prolétarienne, et par les répercussions de cette transformation sur la conscience de classe des masses salariées.

La lutte de classe existe depuis des millénaires, sans que les personnes impliquées aient saisi ce qu'elles faisaient. Des luttes de classe prolétariennes ont été menées bien avant qu'existe un mouvement socialiste, et à plus forte raison le socialisme scientifique.

La lutte des classes élémentaire - grèves, arrêts de travail pour des revendications salariales, réductions du temps de travail ou d'autres améliorations des conditions de travail - a donné naissance à l'organisation élémentaire de classe (les caisses de solidarité, forme initiale des syndicats), même si ces formes organisationnelles restaient provisoires et limitées dans le temps. La lutte de classe élémentaire, l'organisation élémentaire de la classe et la conscience élémentaire de la classe sont donc le produit immédiat de l'action, et seule l'expérience retirée de cette action peut former et promouvoir la conscience. C'est une loi de l'histoire que les larges masses ne peuvent modifier leur conscience que par l'action. Mais même dans sa forme la plus élémentaire, la lutte de classe spontanée des salariés laisse une trace dans le mode de production capitaliste : la conscience se condense, se concrétise dans l'organisation continue.

L'activité de la plupart des travailleurs se limite à la lutte (la majorité des travailleurs n'est active qu'en cours de lutte) ; celle-ci achevée ils se retirent tôt ou tard dans la vie privée (c'est-à-dire dans la lutte quotidienne pour la vie " um das Dasein "). L'avant-garde se distingue des majorités en ceci qu'elle n'abandonne pas même entre deux points culminants de la lutte active, le terrain de la lutte des classes, et qu'elle continue en quelque sorte la " lutte avec d'autres moyens ". Elle essaie de consolider les caisses de résistance apparues pendant la lutte en fonds de grève durables, c'est-à-dire en syndicats (17).

Elle s'efforce de cristalliser et de renforcer la conscience de classe élémentaire née dans le conflit, en éditant un journal ouvrier et en organisant des cercles de formation ouvrière. Elle constitue de ce fait le moment de continuité face à l'action de masses nécessairement discontinue, le moment de la conscience face au mouvement de masse qui est en soi spontané. C'est bien moins la théorie, la science, la compréhension idéelle de la totalité de la société que l'expérience pratique qui presse les travailleurs avancés sur la voie de l'organisation continue et accroît la conscience de classe. (18)

C'est parce que la lutte a montré que la dissolution des caisses de résistance après chaque grève nuit à l'efficacité de la grève et endommage la caisse, que l'on tente de passer au fond de grève durable. C'est parce que l'expérience montre qu'un tract occasionnel a moins d'effet qu'un journal (19), qui paraît d'une manière ininterrompue, que l'on fonde la presse ouvrière. Une conscience enracinée dans l'expérience immédiate de la lutte est une conscience empirico-pragmatique, qui, évidemment, peut féconder l'action, mais qui reste nécessairement en deçà de la connaissance théorique.

L'organisation révolutionnaire d'avant-garde ne peut consolider cette connaissance qu'à condition de chercher de son côté la liaison avec la pratique de la lutte de classes, c'est-à-dire de soumettre la théorie à la dure épreuve de la confirmation pratique. Du point de vue du marxisme dans sa pleine maturité - de Marx lui-même autant que Lénine - une théorie " vraie " coupée de la pratique, est aussi aberrante qu'une "pratique révolutionnaire " qui n'est pas soutenue par la théorie scientifique. Ce constat ne réduit évidemment pas l'importance et la nécessité de la production théorique ; il souligne seulement le fait que les masses salariées et les individus révolutionnaires ne peuvent réaliser l'unité entre théorie et pratique qu'à partir de points de départs différents et selon une dynamique différenciée.

On peut schématiser ce prorps de la manière suivante :




Si l'on renverse ce schéma pour en tirer les conclusions pratiques, on obtient l'image suivante :



Ce schéma formel révèle une série de conclusions au sujet de la dynamique de la conscience de classe, conclusions qui étaient déjà contenues dans l'analyse précédente, mais qui peuvent être saisies maintenant à leur place et dans leur portée réelles. Il est relativement difficile de susciter l'action collective des travailleurs avancés (des " dirigeants naturels " de la classe ouvrière dans l'entreprise) précisément parce que son déclenchement ne dépend ni de la simple conviction (comme pour les noyaux révolutionnaires) ni de la pure explosivité spontanée (comme pour les larges masses).

L'expérience pratique de la lutte, qui est la motivation essentielle de l'action des travailleurs avancés, les retient justement de s'engager dans de grandes actions. Ils ont assimilé les enseignements des actions antérieures et savent que l'activité ponctuelle ne suffit nullement pour atteindre le but ; ils se font peu d'illusions sur la force de l'adversaire (sans parler de sa " générosité ") et sur la durée du mouvement de masse. C'est précisément là, la plus grande " tentation " de l'économisme.

Résumons : 1 ) La construction du parti révolutionnaire signifie la fusion de la conscience des noyaux révolutionnaires avec celles des travailleurs avancés. 2) Le mûrissement d'une situation pré-révolutionnaire (potentiellement révolutionnaire)   s'opère dans la convergence croissante de l'action des larges masses avec l'action des travailleurs avancés. 3) Une situation révolutionnaire - c'est-à-dire la possibilité de la prise du pouvoir révolutionnaire - se réalise lorsque s'achève la fusion aussi bien entre les actions de l'avant-garde révolutionnaire et celles des masses, qu'entre la conscience révolutionnaire et celle de l'avant-garde ouvrière (20).

Les larges masses ne s'engagent dans la lutte de classe, dont l'origine fondamentale remonte aux contradictions du mode de production capitaliste, que sur des " questions vitales " immédiates. Ceci vaut pour toute action de masse, même politique. Le problème de la transcroissance de la lutte de classe en lutte révolutionnaire est donc conditionné non seulement quantitativement mais également qualitativement. Sa solution présuppose un nombre suffisamment élevé de travailleurs avancés capables de mobiliser les masses sur des objectifs qui mettent en cause la perpétuation de la société bourgeoise et du mode de production capitaliste. On voit ici l'importance centrale des revendications transitoires, le rôle stratégique que jouent les ouvriers qui savent déjà, par toute leur expérience, propager ces revendications et le poids historique de l'organisation révolutionnaire qui seule est capable d'élaborer un programme global de revendications transitoires, qui corresponde à la fois aux conditions historiques objectives, et aux besoins subjectifs des masses. Une révolution prolétarienne victorieuse n'est possible qu'à condition de réussir à relier tous ces facteurs. (21)

Le concept léniniste de plan stratégique central


Nous avons déjà dit que la théorie léniniste de l'organisation était fondamentalement et avant tout une théorie de la révolution. La grande faiblesse de la polémique de Rosa Luxembourg contre Lénine, au cours des années 1903-04, est d'avoir mal saisi ce point. Il est caractéristique que le concept de centralisation que Rosa Luxembourg attaque (et institutionnalise du même coup) reste un concept purement organisationnel. On reproche à Lénine de suivre une politique " ultra-centraliste " et de juguler toute initiative des éléments inférieurs du parti (22). Mais si nous regardons de plus près la théorie de l'organisation telle que Lénine lui-même l'a développée, il se révèle que l'accent n'est pas du tout porté sur le côté organisationnel formel de la centralisation, mais sur sa fonction politico-sociale. Au cœur de " Que Faire " se trouve le concept de développement de la conscience de classe prolétarienne en conscience de classe politique par une activité politique globale qui soulève toutes les questions des rapports de classe internes et externes et y apporte une réponse marxiste : " En réalité, une élévation de l'activité des masses ouvrières n'est possible que si nous ne nous bornons pas à l'agitation politique sur le terrain économique. Or, l'une des conditions essentielles de l'extension nécessaire de l'agitation politique, c'est d'organiser des dénonciations politiques dans tous les domaines. Seules ces dénonciations peuvent former la conscience politique et susciter l'activité révolutionnaire des masses ".

Et plus loin : " La conscience de la classe ouvrière ne peut être une conscience politique véritable si les ouvriers ne sont pas habitués à réagir contre tous les abus, toutes les manifestations d'arbitraire, d'oppression, de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes/et à réagir justement d'un point de vue exclusivement social-démocrate. La conscience des masses ouvrières ne peut être une conscience de classe véritable si les ouvriers n'apprennent pas à profiter des faits et événements politiques concrets et actuels pour observer chacune des autres classes sociales dans toutes les manifestations de leur vie intellectuelle, morale et politique, s'ils n'apprennent pas à appliquer dans la pratique l'analyse et les critères matérialistes à toutes les formes de l'activité et de la vie de toutes les classes, catégories et groupes de la population. Quiconque attire l'attention, l'esprit d'observation et la conscience de la classe ouvrière uniquement ou même principalement sur elle-même, n'est pas un social-démocrate ; car, la connaissance que la classe ouvrière peut avoir d'elle-même est indissolublement liée à une connaissance précise des rapports de toutes les classes de la société contemporaine, connaissance non seulement théorique... disons plutôt : moins théorique que fondée sur l'expérience de la vie politique " (23).

Pour la même raison, Lénine souligne la nécessité pour le parti révolutionnaire de s'approprier toutes les revendications, tous les mouvements progressistes, même " purement démocratiques ", de toutes les classes et couches sociales opprimées. Le plan stratégique central que Lénine expose dans " Que Faire ? " (24) est celui d'une agitation de parti qui intègre et regroupe les révoltes, les mouvements de protestation ou de résistance élémentaires, spontanés, épars, " purement " locaux ou sectoriels. L'accent de la centralisation est porté sur le seul plan politique, non sur le plan organisationnel. La centralisation organisationnelle formelle n'a pour but que de permettre la réalisation de ce plan stratégique.

Rosa Luxembourg n'ayant pas su discerner ce noyau central, se trouve forcée dans sa polémique, de développer une autre conception de la formation de la conscience de classe politique et de la préparation d'une situation révolutionnaire. Et c'est ici que se révèle pleinement combien son point de vue était erroné. La conception de Rosa Luxembourg selon laquelle " l'armée révolutionnaire ne se recrute que dans la lutte même et que ce n'est que dans la lutte que les tâches du combat lui apparaissent clairement " (25) a été démentie par l'histoire. Même dans les luttes ouvrières les plus dures et les plus longues la masse des travailleurs n'a pas, ou pas suffisamment su discerner quelles étaient les tâches du combat (que l'on pense simplement aux grèves générales françaises de 1936 et 1968 comme aux grandes luttes des travailleurs italiens de 1920, 1948 et 1969 comme aux luttes de classe en Espagne entre 1931 et 1937).

L'expérience de la lutte ne suffit pas pour acquérir une conscience claire des tâches d'une lutte de masse pré-révolutionnaire ou même révolutionnaire à une large échelle. En effet, ces tâches ne dépendent pas seulement des motifs immédiats qui ont déclenché la lutte ; elles ne peuvent être déterminées qu'à partir d'une analyse générale du développement de la société toute entière, du stade historique où est parvenu le mode de production capitaliste et de ses contradictions internes, comme des rapports de forces nationaux et internationaux entre les classes. C'est une illusion totale de croire que sans une longue et tenace préparation, sans l'expérience pratique que les travailleurs avancés ont accumulée en essayant de transmettre un programme révolutionnaire aux masses, et qu'avec le seul appui d'actions de masse on puisse forger une conscience adéquate des exigences de la situation historique.

On pourrait faire encore un pas de plus et dire que le prolétariat ne réalisera jamais ses objectifs historiques si l'éducation, la formation et la mise à l'épreuve pratique indispensables d'une avant-garde prolétarienne, au travers de l'élaboration et de l'agitation autour d'un programme révolutionnaire, n'ont pas précédé l'éclatement des luttes de masse, qui elle seules cependant, rendent possible le développement d'une conscience révolutionnaire. Tel est l'enseignement tragique de la révolution allemande après la première guerre mondiale, qui se brisa précisément sur cet écueil : l'absence d'une avant-garde éduquée.

Le plan stratégique de Lénine a pour but de créer une telle avant-garde en reliant organiquement les cadres révolutionnaires isolés aux travailleurs avancés. Sans une activité politique globale qui fait sortir les travailleurs avancés du cadre de l'activité purement syndicale ou même au seul niveau de l'entreprise cet objectif est irréalisable. Les données empiriques dont nous disposons aujourd'hui confirment que le parti de Lénine avant et pendant la révolution de 1905, et après la reprise du mouvement de masse en 1912 répondait effectivement à la définition d'un tel parti (26).

On doit considérer encore un autre aspect si l'on veut saisir complètement la signification du plan stratégique léniniste. Toute conception politique axée sur une révolution doit inévitablement se préoccuper de la question d'un affrontement direct avec l'appareil de répression étatique, ainsi que de la prise du pouvoir politique. Mais dès qu'une telle problématique est intégrée dans la conception d'ensemble, on se trouve à nouveau orienté en faveur de ta centralisation. Lénine et Rosa Luxembourg s'accordaient sur le fait que le capitalisme et l'Etat bourgeois exercent un puissant effet centralisateur sur la société moderne (27) et que ce serait une pure illusion que d'espérer pouvoir graduellement " démolir " ce pouvoir d'Etat centralisé, comme on " démolit " un mur pierre par pierre (le substrat idéologique du réformisme et du révisionnisme repose du reste sur cette illusion, que Rosa Luxembourg et Lénine ont dénoncée avec la même énergie (27a). Néanmoins, dès que la prise du pouvoir est reconnue comme un but à court ou moyen terme, la question de l'instrument de la prise révolutionnaire du pouvoir se pose avec urgence. Ici à nouveau Rosa Luxembourg n'a pas compris ce qui est déterminant dans l'utilisation purement polémique par Lénine du concept du " Jacobin indissolublement lié à l'organisation du prolétariat conscient ".

Ce que Lénine voulait caractériser par ce concept, ce n'est pas une troupe de conjurés blanquistes, mais une avant-garde engagée dans la réalisation ininterrompue du programme révolutionnaire, qui ne se laisse pas détourner de la concentration sur ces tâches par l'inévitable flux et reflux conjoncturel des mouvements de masse. Pour rendre justice à Rosa Luxembourg, il faut cependant ajouter premièrement qu'elle abordait cette question dans une optique historique particulière - et ne pouvait l'aborder différemment- à savoir l'optique de l'Allemagne de 1904, où une révolution ne frappait manifestement pas à la porte ; deuxièmement qu'elle en tira les conclusions nécessaires dans le sens léniniste dès que l'actualité de la révolution se fit directement sentir en Allemagne (28).

Avant-garde révolutionnaire et action de masse spontanée


Il est injustifié et faux de caractériser l'œuvre de Lénine comme une "sous-estimation" systématique de l'importance des actions de masse spontanées (comparée à sa " reconnaissance " par Rosa Luxembourg ou Trotsky). En dehors de quelques textes polémiques qui ne peuvent réellement être compris que dans leur contexte, Lénine jugeait les grèves de masse et les actions déclenchées spontanément avec autant d'enthousiasme que Rosa Luxembourg ou Trotsky (29). Seule la bureaucratie stalinienne a falsifié le léninisme dans le sens d'une méfiance croissante à l'égard des mouvements de masse spontanés - ce qui est caractéristique de toute bureaucratie.

Lorsque Rosa Luxembourg dit qu'on ne peut " déterminer à l'avance ", selon un calendrier, le moment où éclatera une révolution prolétarienne, elle a parfaitement raison et Lénine se rangerait à son avis. Il était convaincu comme elle que l'activité élémentaire des masses, sans laquelle une révolution est impossible, ne se laisse pas schématiquement " organiser " ou " commander " par une série de sous-officiers disciplinés. Lénine reconnaissait parfaitement comme Rosa Luxembourg l'esprit d'invention et la capacité d'initiative que développe une réelle et large action de masse. La différence entre la théorie léniniste de l'organisation et la théorie de la spontanéité, comme on l'appelle - et qui ne peut être attribuée qu'avec réserves à Rosa Luxembourg - réside par conséquent non pas dans l'appréciation de l'initiative des masses, mais dans la compréhension de ses limites.

L'initiative des masses est capable de réaliser bien des choses, mais elle est incapable soit de concevoir d'elle-même le programme total d'une révolution socialiste au cours même de la lutte, soit de pousser à la centralisation des forces, qui seule permet le renversement d'un pouvoir d'Etat et de son appareil de répression s'appuyant sur la pleine exploitation des avantages de sa " ligne intérieure ". En d'autres termes : les limites de la spontanéité des masses apparaissent précisément au moment où il devient clair que le succès d'une révolution socialiste ne se laissera pas improviser.

Au reste, il n'existe de " pure " spontanéité que dans les livres de contes du mouvement ouvrier, mais pas dans son histoire réelle. Ce qu'il faut comprendre par " spontanéité des masses ", ce sont les mouvements qui n'ont pas été planifiés par quelque instance centrale. Mais on ne peut comprendre par " spontanéité des masses " des mouvements qui se dérouleraient " sans influence poli
tique extérieure ". Dès que l'on gratte un peu la couleur bleue des soi-disants " mouvements spontanés ", on trouve un bon reste de vernis rouge vif : ici un militant d'un " groupe d'avant-garde " qui a déclenché une grève " spontanée ", là un ancien membre d'une autre association " gauchisante " qui était capable de réagir immédiatement alors que la masse anonyme hésitait encore. Dans un cas on découvrira que l'action " spontanée " est le produit d'un long travail d'opposition syndicale ou de groupe de base dans un autre que c'est le résultat de contacts qui avaient été patiemment tissés depuis longtemps (et pendant longtemps sans succès) par des collègues de travail d'une ville voisine (ou d'une entreprise voisine) où " la gauche " est plus forte.

Même dans la lutte de classe, les alouettes ne tombent pas " spontanément " toutes rôties du ciel. Ce qui donc distingue les actions " spontanées " de " l'intervention de l'avant-garde ", ce n'est certes pas que dans le premier cas tous les combattants ont le même niveau de conscience alors que dans le second " l'avant-garde " s'élève au-dessus des " masses ". La différence ne réside pas non plus dans le fait que dans les " actions spontanées " les mots d'ordre ne sont pas " portés de l'extérieur " parmi les travailleurs, alors qu'une avant-garde organisée se comporte vis-à-vis des revendications élémentaires de la masse de manière " élitaire " et lui " impose " son programme. Il n'y a jamais eu d'action " spontanée " sans le travail d'une avant-garde.

La différence entre les actions " spontanées " et celles où " intervient l'avant-garde révolutionnaire " réside principalement, si ce n'est exclusivement, en ceci : dans les actions " spontanées ", l'intervention est inorganisée, improvisée, discontinue, non planifiée (que ce soit dans une entreprise, un secteur délimité ou une ville) alors que l'existence d'une organisation révolutionnaire permet de coordonner l'intervention de l'avant-garde dans la " lutte de masse spontanée ", de la planifier, de la synchroniser consciemment, de constamment lui donner forme. Presque toutes les exigences de " l'hyper-centralisme " léniniste se rapportent à cela, et à cela uniquement.

Ce ne sont que les fatalistes impénitents (autrement dit des déterministes mécanistes) qui peuvent prétendre que toutes les actions de masse devaient se dérouler le jour où elles ont eu lieu, et que dans tous les autres cas qui ne débouchèrent pas sur des actions de masse, celles-ci étaient impossibles. Un tel abandon fataliste (l'école Kautsky-Bauer l'a propagé) est en réalité la caricature de la théorie léniniste de l'organisation. Et ce n'est certes pas un hasard si beaucoup d'adversaires du léninisme qui parlent tant de " spontanéité des masses " défendent ce déterminisme mécaniste vulgaire et ne veulent pas comprendre à quel point il est contradictoire avec une " revalorisation " de la " spontanéité des masses ".

Si l'on part de l'inévitable périodicité des actions de masses spontanées - dès l'instant où les contradictions socio-économiques ont mûri jusqu'au point où le mode de production capitaliste ne peut que susciter des crises pré-révolutionnaires - il reste cependant incontestable qu'il est impossible d'en déterminer le moment exact parce que les incidents, les conflits partiels et les hasards jouent un rôle important. C'est pourquoi une avant-garde révolutionnaire, capable au moment décisif de concentrer ses forces sur le " maillon faible ", peut être incomparablement plus efficace que les initiatives parcellisées de beaucoup de travailleurs avancés qui manquent de cette capacité de concentration (30). Les deux plus grandes luttes ouvrières qui ont eu lieu jusqu'ici en Europe occidentale - le mai 68 français et l'automne 69 italien - ont confirmé ce point de vue. Les deux ont débuté par des luttes " spontanées " qui n'avaient été préparées ni par les syndicats, ni par les grands partis socio-démocrates ou " communistes ". Dans les deux cas, des travailleurs et des étudiants radicalisés ainsi que des cadres révolutionnaires qui permettaient aux masses travailleuses de faire un " apprentissage exemplaire " ont joué un rôle important. Dans les deux cas, des millions d'hommes ont participé à la lutte, soit davantage que dans la période des plus grandes luttes de classe d'après la première guerre mondiale : 10 millions de salariés exactement en France, environ 15 millions en Italie.

Dans les deux cas, les aspirations dépassaient largement " l'économisme " de grèves purement syndicales. Preuves en sont en France les occupations d'usines, en Italie les démonstrations de rue et la mise en avant de revendications politiques comme les tentatives d'organisation autonome sur les lieux de travail, c'est-à-dire de double pouvoir : l'élection des "delegati di riparto" (dans ce sens l'avant-garde de la classe ouvrière italienne était bien plus en avance que l'avant-garde française ; elle a tiré la première  les enseignements historiques du mai français) (31). Mais, ni dans un cas, ni dans l'autre, il ne fut possible de renverser l'appareil d'Etat bourgeois et le mode de production capitaliste, ou même simplement de promouvoir une identification des larges masses avec les objectifs de lutte qui auraient permis à court terme un tel renversement. Pour citer l'image de Trotsky dans " L'histoire de la révolution russe": la vapeur se volatilisait parce qu'il n'y avait pas de cylindre pour la concentrer sur le point décisif. Certes, la force motrice est en dernière instance l'énergie des mobilisations et des luttes de classe et non pas le cylindre lui-même. Sans cette vapeur, le cylindre est un tuyau vide. Mais sans le cylindre, même la vapeur la plus forte se volatilise et ne parvient pas au but. C'est la quintessence de la théorie léniniste de l'organisation.

Organisation, bureaucratie et action révolutionnaire


Il y a cependant un hic dans cette histoire que Lénine, dans les années les plus dures de la lutte contre les menchéviks, n'avait pas (1903-1905) ou pas suffisamment (1908-1914) compris. Et c'est ici que l'apport historique de Trotsky et de Rosa Luxembourg à la compréhension de la dialectique " classe ouvrière-travailleurs avancés " prend toute sa valeur. C'est précisément l'immaturité de la conscience de classe des larges masses qui confirma la nécessité d'une avant-garde, d'une séparation du parti d'avec les masses. Il s'agit ici d'un apport dialectique complexe, plusieurs fois souligné par Lénine, de l'unité de la séparation et de l'intégration, qui correspond aux particularités historiques de la lutte révolutionnaire pour un renversement socialiste de la société. Bien entendu, le parti se forme au sein de la société bourgeoise ; il ne peut pas s'abstraire des empreintes de la division du travail et de la production marchande universelle inhérentes à cette société, qui engendrent la réification de tous les rapports humains. Ce qui signifie : la mise sur pied d'un appareil de parti coupé de la masse des travailleurs recèle le danger d'une autonomisation de cet appareil lui-même.

Dès que cette tendance réussit à s'imposer, l'appareil se transforme d'instrument pour parvenir à un but (le succès de la lutte de classe prolétarienne) en un but en soi. C'est là précisément que se trouve la racine des déformations de la llème et de la Illème Internationale, de la subordination des partis sociaux-démocrates et communistes d'Europe occidentale aux bureaucraties conservatrices et réformistes, qui ne sont orientées que vers le statu quo (34). La bureaucratie est un produit de la division du travail, c'est-à-dire de l'incapacité des larges masses à remplir directement à elles seules toutes les tâches qu'elles doivent maftriser. Cette division du travail correspond absolument aux conditions matérielles, et ce n'est pas une invention de fonctionnaires. Si l'on ignore ces conditions, on en arrive aux mêmes phénomènes que sous l'influence de la bureaucratie : le mouvement stagne. Nous touchons ici, sous un autre angle, - celui de la technique d'organisation - le même problème que nous venons d'exposer : le mode de production capitaliste n'est pas le cadre exemplaire pour une éducation de l'auto-activité prolétarienne; il n'enseigne pas automatiquement aux travailleurs à découvrir et utiliser spontanément les objectifs et les formes de leur propre libération.

Dans ses premiers débats avec les menchéviks, Lénine a sous-estimé ce danger de l'autonomisation de l'appareil et de bureaucratisation des partis ouvriers. Il voyait le problème central dans l'opportunisme des universitaires petits-bourgeois comme des défenseurs petits-bourgeois du " pur syndicalisme " et se moquait de là résistance au " bureaucratisme " de plusieurs de ses camarades. En fait, l'histoire a montré que le danger principal d'opportunisme dans la social-démocratie d'avant la première guerre mondiale ne venait ni des universitaires, ni des défenseurs du " pur syndicalisme ", mais de la bureaucratie du parti social-démocrate lui-même, en bref : d'une pratique " légaliste ", qui se limitait d'une part à l'électoralisme et à l'activité parlementaire, et d'autre part à la lutte pour des réformes immédiates dans le domaine économique et syndical. (Il suffit de décrire cette pratique pour qu'il devienne clair à quel point elle ressemble à celle des partis communistes d'aujourd'hui en Europe occidentale).

Trotsky et Rosa Luxembourg ont perçu ce danger de manière plus précise et pJus tôt que Lénine. En 1904, déjà, Rosa Luxembourg souligne qu'une " séparation entre les masses en mouvement et une social-démocratie hésitante " est possible (35), mais ceci, à vrai dire, seulement en cas de " super-centralisation " du parti, selon le modèle léniniste. Deux ans plus tard. Trotsky formule assez précisément le problème : " les partis socialistes européens, spécialement le plus grand d'entre eux, la social-démocratie allemande, ont développé leur conservatisme dans la proportion même où les grandes masses ont embrassé le socialisme, et cela d'autant plus que ces masses sont devenues plus organisées et disciplinées. Par suite, la social-démocratie, organisation qui embrasse l'expérience politique du prolétariat, peut, à un certain mornent, devenir un obstacle direct au développement du conflit entre les ouvriers et la réaction bourgeoise. En d'autres termes, le conservatisme du socialisme propagandiste dans les partis prolétariens peut, à un moment donné, freiner le prolétariat dans la lutte directe pour le pouvoir " (36). Lénine ne voulait tout d'abord pas le voir ainsi. Ce n'est qu'au début de la première guerre mondiale qu'il a changé d'opinion, lorsque la gauche allemande ne se faisait, depuis plusieurs années déjà, plus aucune illusion sur la direction du parti social-démocrate (37).

Théorie de l'organisation, programme révolutionnaire, pratique révolutionnaire


Après le choc traumatisant qu'il subit le 4 août 1914, Lénine fit toutefois le pas décisif dans cette question. L'organisation n'est plus seulement appréhendée dans sa fonction, mais dans son contenu également. Il ne s'agit pas seulement d'opposer " l'organisation " en général à la " spontanéité " en général, comme Lénine l'avait fait encore dans " Que Faire ? " et dans " Un pas en avant, deux pas en arrière ". Désormais, c'est bien davantage entre l'organisation objectivement conservatrice et l'organisation objectivement révolutionnaire qu'une distinction scrupuleuse est opérée, à partir de critères objectifs (programme révolutionnaire, transmission de  programme aux masses, pratique révolutionnaire, etc...). La volonté de lutte spontanée des masses doit être considérée comme plus importante que les actions conservatrices réformistes des organisations de masse.

Les fétichistes " naïfs " de l'organisation pourraient prétendre que Lénine s'est rendu, après 1914, au point de vue luxembourgiste du " spontanéisme " lorsqu'il défend, en cas de conflit entre les " masses inorganisées " et l'organisation social-démocrate, les premières contre la seconde et lorsqu'il accuse les socio-démocrates de trahir les masses (38). Bien plus, Lénine pense désormais que la condition préalable d'une auto-libération du prolétariat est de briser ces organisations, devenues conservatrices (39).

La correction, ou mieux, le complément que Lénine apporta, après 1914, à sa théorie de l'organisation ne signifiait cependant pas un pas en arrière, conférant un caractère absolu à la pure spontanéité, mais un pas en avant dans la distinction entre parti révolutionnaire et organisation. A la place de l'exigence que le parti développe une conscience politique dans la classe ouvrière, apparaît désormais la formule suivante : l'avant-garde révolutionnaire a pour tâche d'éveiller et de développer une conscience révolutionnaire parmi les travailleurs avancés.

La construction du parti révolutionnaire signifie la fusion du programme de la révolution socialiste avec l'expérience de la lutte de la majorité des travailleurs avancés (40). Cet élargissement de la théorie de l'organisation après l'éclatement de la première guerre mondiale va de pair avec la vérification de la conception léniniste de l'actualité de la révolution. Alors qu'avant 1914, cette notion se limitait pour l'essentiel à la Russie, elle s'est étendue dès 1914 à l'Europe entière (au sujet de l'actualité de la révolution dans les pays coloniaux et semî-coloniaux, Lénine était déjà au clair après la révolution russe de 1905).

La validité du " plan stratégique " léniniste pour les pays impérialistes d'Europe occidentale aujourd'hui est donc directement liée à la question de la nature de l'époque historique dans laquelle nous vivons. Ce n'est que si l'on part du postulat - à notre avis correct et démontrable - que le système capitaliste mondial se trouve, depuis la première guerre mondiale, au plus tard depuis la révolution d'octobre, dans une phase de crise structurelle (41), qui doit obligatoirement conduire à des situations révolutionnaires, que l'on est fondé, du point de vue du matérialisme historique, à déduire une conception du parti de " l'actualité de la révolution ". Si l'on admet au contraire que nous nous trouvons toujours encore dans une phase d'expansion du capitalisme, il faut alors repousser une telle conception comme " volontariste ", car ce qui est déterminant dans le plan stratégique de Lénine, ce n'est pas la propagande révolutionnaire, mais l'orientation axée sur des actions révolutionnaires qui vont se présenter à court ou moyen terme.

De telles actions étaient aussi possibles en période d'expansion du capitalisme (Commune de Paris), mais elles restaient des exceptions sans succès. Une structure de parti concentrée sur la préparation d'un engagement efficace dans de telles actions n'aurait dès lors eu aucun sens. La différence entre un " parti ouvrier " (du point de vue de ses membres ou même de ses électeurs) et un parti ouvrier révolutionnaire (ou le noyau d'un tel parti) ne réside pas seulement dans son programme ou dans sa fonction sociale objective - encouragement et non affaiblissement de toutes les actions de masse objectivement révolutionnaires, ainsi que les revendications et formes d'action qui remettront en cause les fondements du mode de production capitaliste et de l'Etat bourgeois - mais aussi dans sa capacité à transmettre ce programme de manière éducative.

On peut préciser la question de là manière suivante : le danger d'autonomisation de l'appareil se limite-t-il aux organisations " ouvrières " opportunistes et réformistes, ou menace-t-il toute organisation, même celle qui détient un programme et suit une pratique révolutionnaires ? La bureaucratie est-elle la conséquence inévitable de toute division du travail, y compris entre " direction " et " membres " dans un groupe révolutionnaire ? Et, de ce fait, ne peut-on pas dire que toute organisation révolutionnaire, dès qu'elle dépasse une certaine dimension, est condamnée à devenir, à un certain moment de son développement et du développement des luttes de masse, un frein à l'auto-libération du prolétariat? Si nous acceptons la validité de cette argumentation, il ne reste qu'une conclusion à tirer : la libération socialiste de la classe ouvrière et de l'humanité est à exclure.

Car il faut considérer cette autonomisation et cette réification, soi-disant inévitables, de toute organisation comme l'un des termes du dilemne, dont l'autre signifierait l'inévitable relégation dans la " fausse conscience " petite-bourgeoise et bourgeoise, de tous les travailleurs inorganisés, de tous les intellectuels enfermés dans des pratiques sectorielles, de tous ceux qui sont en marge de la production marchande universelle. Seule la pratique révolutionnaire qui vise à la conscience totale et à l'enrichissement de la théorie empêche la pénétration de "l'idéologie de la classe dominante" même dans les rangs des révolutionnaires individuels. Cette pratique ne peut qu'être organisée et collective. Si l'argumentation mentionnée plus haut était correcte, on devrait en conclure que les travailleurs avancés, avec ou sans organisation, seraient condamnés à ne pas acquérir une conscience de classe politique, et par suite, à se laisser rapidement ensevelir.

En réalité, cependant, cette argumentation est fausse parce qu'elle identifie le début d'un processus avec son résultat final ; parce qu'elle fait découler d'une manière statique et fataliste, du danger d'autonomisation des organisations, même révolutionnaires, l'inévitabité de cette autonomisation. Ceci n'est démontrable ni empiriquement, ni théoriquement. Car l'intensité du danger de déformations bureaucratiques d'une organisation révolutionnaire d'avant-garde - et à plus forte raison d'un parti révolutionnaire - ne dépend pas seulement de la tendance à l'autonomisation, qu'engendrent effectivement toutes les institution dans la société bourgeoise, mais également des tendances contraires, comme par exemple : l'intégration des organisations révolutionnaires dans un mouvement international indépendant des organisations " nationales " et capable de les contrôler théoriquement (non au travers d'un appareil, mais grâce à la critique politique) ; la participation à la lutte de classes et aux combats révolutionnaires qui permettent une sélection durable des cadres par la pratique ; la tentative systématique de dépasser la division du travail par la garantie d'un échange continu entre l'entreprise, l'université et tes postes de permanents ; les garanties institutionnelles (réduction du revenu des permanents, défense des normes de ia démocratie interne dans l'organisation et de la liberté de tendance et de fraction, etc...).

La solution de cette contradiction dépend de la lutte interne entre ces tendances, qui est elle-même déterminée par deux facteurs sociaux (42) : d'une part, le degré des privilèges sociaux qu'offre " l'organisation autonomisée ", et d'autre part, le degré d'activité politique de l'avant-garde de la classe ouvrière. Ce n'est que si cette dernière dépérit de manière décisive que le premier facteur se manifeste aussi de façon décisive. Toute l'argumentation revient en somme à une ennuyeuse tautologie : plus la classe ouvrière est passive, moins elle travaille activement à sa libération. Cette argumentation ne prouve cependant en rien que lorsque l'avant-garde de travailleurs devient plus active, les organisations révolutionnaires sont des instruments inefficaces pour la libération du prolétariat et que leur " libre-arbitre " peut et doit être limité par l'auto-activité de la classe (ou de son aile la plus avancée). L'organisation révolutionnaire est un instrument pour réaliser la révolution. Et les révolutions prolétariennes sont absolument impossibles sans une activité politique croissante de la classe ouvrière.

Théorie de l'organisation, centralisme démocratique et démocratie des Soviets


On reproche à la théorie léniniste de l'organisation d'empêcher, par une centralisation exagérée, le développement de la démocratie interne du parti. Ce reproche repose sur un malentendu. Lorsque Lénine concentre l'organisation autour des membres actifs, agissant sous contrôle collectif, il élargit en réalité bien plus qu'il ne réduit ta marge de démocratie à l'intérieur du parti. Dès qu'une organisation ouvrière a dépassé un certain nombre de membres, deux schémas d'organisation sont fondamentalement possibles : celui de l'association d'électeurs (ou organisation territoriale), qui correspond aujourd'hui aussi bien aux formes organisationnelles du Parti Socialiste que du Parti Communiste, ou celui d'une ligue de combattants s'appuyant sur des membres actifs et conscients. Il est vrai que le premier schéma laisse théoriquement une certaine marge de manœuvres aux opposants, mais uniquement aussi longtemps qu'il ne s'agit que de questions mineures. La large masse des membres apolitiques et passifs - dont une part non négligeable dépend même matériellement de l'appareil (la majorité des travailleurs et employés communaux et de l'administration, les employés dans l'organisation ouvrière elle-même, etc...) - offre dans ce cas à l'appareil une base plébiscitaire mobilisable en tout temps, qui n'a cependant rfen à voir avec une conscience de classe.

L'organisation de combat au contraire, dont les membres s'engagent consciemment et activement, s'appuie sur les intérêts de chacun et leur donne au moins la possibilité d'un jugement indépendant; il est beaucoup plus difficile à de " purs apparatchiks " ou de purs carriéristes de percer dans de telles organisations que dans de vulgaires associations d'électeurs. Les divergences y sont bien moins tranchées par la soumission matérielle ou une loyauté abstraite que par la discussion de fond.  Certes, une telle structure organisationnelle n'est pas encore une protection suffisante contre la bureaucratisation, mais elle crée cependant les conditions susceptibles de la juguler (43).

Les rapports entre l'organisation révolutionnaire (noyau de parti, parti) et les masses travailleuses se modifient brusquement dès que surgit une situation révolutionnaire. C'est à ce moment que la semence répandue par les groupes révolutionnaires et socialistes conscients se met à germer. C'est alors également que les larges masses peuvent parvenir immédiatement, à une conscience de classe révolutionnaire.

Trotsky a plus d'une fois souligné dans " L'histoire de la Révolution Russe " que les travailleurs russes gagnaient de vitesse le parti bolchevik à certains moments cruciaux de la révolution (44). On ne peut cependant généraliser ce fait ; il faut avant tout garder en mémoire que le parti bolchevik , avant les " Thèses d'avril " de Lénine, était doté d'une conception stratégique insuffisante de la nature et des objectifs de la révolution russe (45).

Lorsque ce manque commença à se faire cruellement sentir au sein du parti, Lénine intervint avec ses " Thèses d'avril ". Il put le faire avec succès parce que la majorité des travailleurs bolcheviks formés poussaient dans la même direction et parce que ceux-ci traduisaient de leur côté la puissante radicalisation de la classe ouvrière russe.

On ne peut porter un jugement objectif sur le rôle qu'a joué l'organisation bolchevique du parti au cours de la révolution russe qu'à condition de le saisir de manière plus différenciée. Bien que la direction du parti se soit manifestée à plusieurs reprises, comme l'obstacle majeur au passage du parti sur les positions trotskystes de la lutte pour la dictature du prolétariat (le pouvoir aux soviets), il se révéla que l'existence d'une organisation formée de cadres ouvriers révolutionnaires, éduqués pendant deux décennies à l'organisation et à l'activité révolutionnaire, permit le tournant stratégique décisif pour le succès.

Si l'on tient donc absolument à établir un parallèle entre la bureaucratie stalinienne et la " conception léniniste du parti ", on ne peut simplement faire abstraction de ce que nous venons de décrire. Le succès de Staline n'est pas dû à la " théorie léniniste de l'organisation ", mais à la disparition d'un moment important de cette conception. Ce qui faisait défaut après la mort de Lénine, c'est une large couche de cadres ouvriers révolutionnaires formés, capables de porter une activité politique en liaison avec les masses. Que dans ces conditions la conception léniniste du parti ait pu être transformée en son contraire, son fondateur lui-même ne l'aurait jamais contesté. Le système des soviets est la seule réponse universelle que la classe ouvrière ait donnée jusqu'ici à la question de l'organisation de son activité pendant et après la révolution. Elle permet de regrouper toutes les forces de la classe - et de toutes les couches avancées de la société - dans une confrontation ouverte simultanée de toutes les différentes tendances qui existent à l'intérieur de la classe.

Le système des soviets - dans la mesure où il s'appuie effectivement sur la base et n'est pas octroyé aux travailleurs par un appareil d'Etat qui les sélectionne - reflète la diversité sociale et idéologique des couches prolétariennes. Un conseil ouvrier est en réalité un front unique des différents groupes politiques qui s'accordent sur un point central : la défense commune de la révolution.

Il n'existe par conséquent aucune contradiction fondamentale entre une organisation révolutionnaire selon le modèle léniniste et une démocratie soviétiste ou un pouvoir des soviets effectifs. Au contraire, sans le travail d'organisation systématique d'une avant-garde révolutionnaire le système des soviets tombe soit sous l'influence des bureaucrates réformistes ou semi-réformistes (comme le système des soviets allemands entre 1918 et 1919), soit perd sa force de frappe politique parce qu'il ne parvient pas à remplir les tâches politiques centrales (comme les comités révolutionnaires espagnols entre juin 1936 et le printemps 1937). L'idée que le système des soviets rende le parti " superflu " est absurde ; soit elle présuppose que les soviets homogénéisent immédiatement la classe ouvrière, font disparaître les différences idéologiques et les différences d'intérêts et " insufflent " automatiquement et spontanément à la classe toute entière les " solutions révolutionnaires " de tous les problèmes stratégiques et tactiques ; soit elle n'est qu'un prétexte pour donner la possibilité à un petit groupe de " dirigeants " auto-proclamés de manipuler les masses, dans la mesure où elle empêche systématiquement que les masses soient confrontées aux questions stratégiques et tactiques de la révolution, c'est-à-dire qu'elles discutent librement et se différencient politiquement (comme c'est par exemple manifestement le cas dans le système d'autogestion yougoslave).

L'organisation révolutionnaire permet de garantir aux travailleurs, dans le système des soviets, un degré d'auto-activité et de fraternité, partant de conscience de classe, bien plus élevé que ne pourrait le faire un système de représentation indifférencié. Elle doit sans doute stimuler l'auto-activité des travailleurs vers ce but. Mais c'est précisément là la caractéristique principale du système des soviets. Peut-on concilier un haut degré d'auto-activité de la " base " avec la notion léniniste d'organisation ? Certainement, car cette notion, soutenue par une stratégie révolutionnaire correcte (c'est-à-dire par une estimation correcte du processus historique objectif), ne signifie rien d'autre que l'unification de l'activité des masses ; elle est la mémoire collective et le coordinateur des expériences élaborées par les masses.

Sur cette question encore l'histoire a démontré qu'il y a une différence essentielle entre un parti qui s'appelle révolutionnaire, et un parti révolutionnaire qui l'est effectivement. Lorsqu'un groupe de fonctionnaires ne fait pas que s'opposer à l'initiative et à l'activité des masses, mais tente par tous les moyens, y compris la force militaire, de les briser (que l'on pense à la Hongrie en octobre-novembre 1956 ou à la Tchécoslovaquie en août 1968), et lorsque ce groupe non seulement ne trouve aucun lien avec le système des soviets né spontanément des luttes sociales, mais brise ce système sous prétexte de défendre le " rôle dirigeant du parti ", nous n'avons manifestement plus affaire à un parti révolutionnaire du prolétariat, mais à un appareil qui défend les intérêts spécifiques d'une couche privilégiée et hostile à l'auto-activité des masses : la bureaucratie. Le fait qu'un parti révolutionnaire puisse dégénérer en un parti de la bureaucratie est cependant tout aussi peu un argument contre la notion léniniste de l'organisation que le fait que des médecins ont tué au lieu de sauver plus d'un malade est un argument contre la notion léniniste médicale. Tout pas en arrière de cette conception vers la " pure " spontanéité des masses est comparable à un retour de la science médicale vers le charlatanisme.

Sociologie de l'économisme, du bureaucratisme et du spontanéisme.


En expliquant que la conception léniniste de l'organisation est en réalité une conception de l'actualité de la révolution prolétarienne, nous avons déjà mis le doigt sur le moment central de la théorie léniniste de la conscience de classe prolétarienne : la question du sujet révolutionnaire en régime capitaliste. Pour Marx et Lénine (tout comme pour Rosa Luxembourg et Trotsky, bien que ceux-ci, avant 1914, n'en aient pas toujours tiré les conclusions nécessaires), le sujet révolutionnaire est la classe ouvrière réelle, potentiellement révolutionnaire, telle qu'elle travaille pense et vit en régime capitaliste (49). La théorie léniniste de l'organisation découle normalement de cette détermination du sujet révolutionnaire, car il va de soi que, selon cette définition, ce sujet ne peut être que contradictoire : le prolétariat est d'une part exposé à l'esclavage salarial, au travail aliéné, à la réificiation de tous les rapports humains, à l'influence de l'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise, mais périodiquement d'autre part il se décide à engager des luttes de classes radicalisatrices, ou même des actions ouvertement révolutionnaires contre le mode de production capitaliste et l'appareil d'Etat bourgeois.

L'histoire de la lutte de classe réelle des 150 années passées s'exprime dans ces fluctuations périodiques. Il est tout simplement impossible de caractériser de façon adéquate l'évolution du mouvement ouvrier français ou allemand par exemple, au cours des 100 dernières années, en la considérant exclusivement soit sous l'angle d'une " passivité croissante ", soit sous celui d'une " activité révolutionnaire ininterrompue " ; cette évolution se caractérise manifestement par l'unité de ces deux éléments et seuls les accents, portés tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre des différentes formes au travers desquelles s'exprime cette unité, ont subi de continuels changements.

L'opportunisme et le sectarisme, considérés comme positions idéologiques, trouvent leur racine théorique dans une définition non dialectique du sujet révolutionnaire. Pour les opportunistes, l'ouvrier de tous les jours est le sujet révolutionnaire. Ils sont portés à reproduire servilement ses préjugés, à " contempler religieusement son postérieur", selon l'expression de Plekhanov. Si l'ouvrier s'occupe principalement des questions internes à l'usine, l'opportuniste se fait " exclusivement syndicaliste ". Si les ouvriers sont emportés par le tourbillon de la fièvre patriotique, l'opportuniste devient social-patriote ou social-impérialiste.

Si les ouvriers succombent à la propagande de la " guerre froide ", il s'en fait le chevalier : " les masses ont toujours raison ". L'expression la plus lamentable de l'opportunisme se manifeste dons le fait que le programme - même électoral - n'est plus fondé sur une analyse scientifique de la société mais sur des sondages d'opinion. Heureusement que l'état d'esprit des masses ne dure pas. Aujourd'hui les ouvriers ne s'occupent que des questions internes à l'usine, demain ils descendront dans la rue pour des démonstrations politiques. Aujourd'hui, ils sont " pour " la défense de la patrie impérialiste contre l'"ennemi extérieur ", demain ils seront dégoûtés de la guerre et verront l'ennemi principal dans leur propre classe dominante. Aujourd'hui ils acceptent passivement l'" action concertée ", demain ils feront la grève " sauvage " contre elle. Et parce qu'il en est ainsi, la logique de l'opportunisme conduit à ceci : après avoir, dans un premier temps, justifié l'intégration à la société bourgeoise par le " comportement des masses", on ne peut que se retourner contre elles dès que celles-ci se mettent en mouvement contre cette société.

Les sectaires simplifient le sujet révolutionnaire tout comme les opportunistes, mais dans le sens contraire. Alors que pour l'opportuniste seul compte l'ouvrier de tous les jours, c'est-à-dire celui qui s'adapte aux conditions bourgeoises en les intériorisant, le sectaire, lui, ne veut voir que le prolétaire " idéal ", celui qui agit en révolutionnaire. L'ouvrier qui n'agit pas en révolutionnaire cesse automatiquement d'être un sujet révolutionnaire ; il devient " bourgeois". A l'extrême, certains sectaires - comme par exemple certains spontanéistes ultra-gauches, certains staliniens et certains maoïstes - sont même prêts à identifier la classe ouvrière avec la classe capitaliste, aussitôt que celle-là refuse d'accepter complètement  l'idéologie de leur propre secte (50).

Objectivisme extrême - " tout ce que font les ouvriers est révolutionnaire " - et subjectivisme extrême " seul celui qui accepte notre doctrine est révolutionnaire " (ou prolétarien) - se donnent la main lorsqu'ils nient le caractère objectivement révolutionnaire des luttes sociales et politiques qui sont menées par des masses dont le degré de conscience est contradictoire. Pour les objectivistes opportunistes ces luttes ne sont pas révolutionnaires, car " le mois prochain la majorité votera tout de même SPD (ou de Gaulle) ". Pour les subjectivistes sectaires elles n'ont rien à faire avec la révolution " car le (c'est-à-dire notre !) groupe révolutionnaire est encore trop faible ".

Il n'est pas difficile de déceler l'origine sociale de ces deux tendances. Elle correspond aux intellectuels petits-bourgeois - les opportunistes y représentent en général les intellectuels liés à la bureaucratie ouvrière dans les organisations de masse ou dans l'appareil d'Etat bourgeois, les sectaires représentent par contre les intellectuels soit déclassés, soit purement contemplatifs et coupés du mouvement réel (51). Dans les deux cas cette dissociation des moments objectifs et subjectifs de l'unité contradictoire du sujet révolutionnaire restitue en fait ta vieille cassure entre théorie et pratique, et cette cassure ne peut conduire à son tour qu'à une pratique opportuniste et à une " théorie " qui ne fait que reproduire leur " fausse conscience " au niveau idéologique.

Il est à vrai dire étrange que beaucoup d'opportunistes (entre autres la bureaucratie syndicale) et beaucoup d'intellectuels sectaires reprochent précisément aux marxistes révolutionnaires d'être des intellectuels petits-bourgeois, qui veulent se " soumettre " la classe ouvrière (52). Cette question joue également un grand rôle dans les discussions qui se déroulent à l'intérieur du mouvement étudiant révolutionnaire. C'est pourquoi il paraît utile de discuter plus précisément quelle est l'origine sociologique du bureaucratisme, de l'économisme et du spontanéisme (ainsi que de l'" ouvriérisme ").

Travail intellectuel et travail manuel, accumulation et production se rejoignent en plusieurs points de la société bourgeoise, quoiqu'à des niveaux différents, par exemple dans l'entreprise. Ce qui est résumé sous le concept général d'" intellectuels ", de " petite-bourgeoisie intellectuelle " ou d'" intellectuels techniciens ", désigne en réalité plusieurs activités de type différent, dont les relations avec la lutte de classe effective sont très différenciées. On pourrait distinguer principalement les groupes suivants (nous ne prétendons pas atteindre, avec cette classification, une analyse exhaustive) :

1) Les médiateurs proprement dits entre le capital et le travail dans le processus de production, c'est-à-dire les " sous-officiers " du capital : chefs et autres cadres d'entreprise dont la tâche est de veiller à la discipline du travail dans l'intérêt du capital de l'entreprise.

2) Les médiateurs entre science et technique, ainsi qu'entre technique et production: laborantins, auxiliaires scientifiques, chercheurs technologues, techniciens des projets, dessinateurs, etc. Contrairement à là catégorie 1, ces couches ne se font pas le soutien de l'appropriation de la plus-value ; elles participent au processus matériel de production et sont de ce fait le plus souvent non pas des exploiteurs, mais des producteurs de plus-value.

3) Les médiateurs entre production et réalisation de la plus-value : spécialistes en publicité, instituts d'études de marché, scientifiques occupés dans le secteur de la distribution, spécialistes du marketing, etc.

4) Les médiateurs entre acheteurs et vendeurs de là marchandise qu'est la force de travail. On trouve ici en premier lieu les fonctionnaires syndicaux et, au sens large, tous les fonctionnaires des organisations bureaucratisées de masse du mouvement ouvrier.

5) Les médiateurs entre capital et travail dans la sphère de la superstructure, les producteurs idéologiques (c'est-à-dire ceux dont le travail consiste à produire les idéologies) : une partie des politiciens bourgeois (les " formateurs d'opinion "), des professeurs bourgeois en " sciences humaines ", comme on les appelle, les journalistes, une partie des artistes etc.

6) Les médiateurs entre la science et la classe ouvrière, les producteurs théoriques, c'est-à-dire les intellectuels qui critiquent le système bourgeois dans tous les domaines des sciences naturelles et sociales qui ne sont pas immédiatement reliés à la pratique (on y met également une partie des artistes).

Il n'est pas difficile de déterminer quelle partie des intellectuels exerce une influence négative sur le développement de la conscience de classe du prolétariat : ce sont avant tout les groupes 3, 4 et 5 (le groupe 1 n'est pas pris en considération, car il se tient de toute manière à l'écart des organisations ouvrières). Ce qu'il y a de plus dangereux pour l'auto-activité et la conscience autonome du prolétariat, c'est la symbiose ou la fusion des groupes 4 et 5, comme elle s'est produite, à une grande échelle depuis la première guerre mondiale dans les partis socio-démocrates et partiellement aussi dans les partis communistes alignés sur Moscou.

Les groupes 2 et 6 par contre ne peuvent que contribuer au renforcement  du prolétariat et des organisations révolutionnaires, car ils leur procurent les connaissances indispensables à la critique de la société bourgeoise et au succès du renversement de cette société, bref : à la reprise des moyens de production par les producteurs associés.

Ceux qui fulminent contre la fusion croissante entre les groupes de travailleurs et les catégories d'intellectuels 2 et 6 aident donc objectivement les groupes 3, 4 et 5 à renforcer leur influence négative sur le prolétariat. Car les luttes de classe sont toujours doublées de controverses idéologiques (53). Il est donc d'une grande importance de clarifier quelle idéologie se développe dans le prolétariat, si l'on va voir se développer une idéologie petite-bourgeoise, ou même bourgeoise, ou la théorie marxiste. Celui qui s'oppose à " toute influence intellectuelle de l'extérieur " sur le prolétariat, oublie ou tait le fait que l'influence exercée par les groupes 3, 4 et 5 agit en permanence sur le prolétariat par le rouage de la société bourgeoise et de l'économie capitaliste, et que les " spontanéistes " gauchistes ne disposent d'aucun remède miracle pour refouler cette influence des intellectuels bourgeois (54). Bien plus : en s'opposant au développement d'une organisation révolutionnaire, les menchéviks et les " spontanéistes" contribuent objectivement à la perpétuation de la division du travail entre travail manuel et travail intellectuel, c'est-à-dire à la dépendance intellectuelle des travailleurs à l'égard des intellectuels et à la bureaucratisation des organisations ouvrières. Car l'ouvrier, constamment rivé à son poste dans le processus de production capitaliste, reste toujours dépendant des " spécialistes petits-bourgeois ".

Avec l'aide d'une organisation révolutionnaire il est par contre possible en faisant sortir temporairement les ouvriers des usines, de faire un pas décisif vers l'émancipation intellectuelle au moins des travailleurs avancés et d'amorcer ne serait-ce qu'embryonnairement, la suppression de la division du travail à l'intérieur même du mouvement ouvrier.

Ces remarques n'épuisent cependant pas le problème de la sociologie du spontaneisme. Nous devons nous poser la question suivante : dans quelle couche du prolétariat la méfiance à l'égard des intellectuels est-elle la plus forte? Evidemment dans les couches, qui, de par leur statut socio-économique sont les plus exposées à des conflits avec le travail intellectuel, avant tout donc chez les ouvriers des petites et moyennes entreprises menacés par le progrès technique, chez ceux qui, autodidactes se sont sortis de la masse par leur effort personnel, et chez les ouvriers qui se sont élevés jusqu'au sommet désorganisations bureaucratiques. En d'autres termes, la base sociale de l'économisme, du spontaneisme, du bureaucratisme et de l'hostilité à l'égard des intellectuels à l'intérieur de la classe ouvrière est formée par le travail manuel et "artisanal " et non par le prolétariat des grandes entreprises, des grandes villes et des branches industrielles en expansion. Ces couches-là étaient également les piliers de la social-démocratie majoritaire dans les années déterminantes de la révolution allemande de 1919 à 1923.

Les tendances spontanéistes du mouvement ouvrier naissent souvent, mais pas toujours, sur cette base sociale. Ceci était surtout valable pour l'anarcho-syndicalisme dans les pays latins avant la première guerre mondiale, comme aussi pour le menchévisme, qui, dans les  grandes entreprises urbaines était complètement dépassé par le bolchévisme, mais qui trouvait son appui prolétarien dans les petites villes des régions minières et pétrolifères du Sud de la Russie (55). Toutes les tentatives de faire renaître aujourd'hui, à l'époque de la troisième révolution industrielle, cette idéologie " ouvriériste ", sous prétexte d'"autonomie ouvrière" ne feront que disperser, comme par le passé, les forces du prolétariat avancé, potentiellement révolutionnaires et favoriseront les groupes retardés, semi-artisanaux et bureaucratisés du mouvement ouvrier qui subissent l'influence de l'idéologie bourgeoise.

Intellectuels scientifiques, science sociale et conscience de classe prolétarienne

La réintroduction massive du travail intellectuel dans le processus de production engendrée par la troisième révolution industrielle, que Marx avait pressentie et qui puise déjà ses racines dans la deuxième révolution industrielle (56), a créé les conditions sociales d'une nouvelle prise de conscience chez une large part des intellectuels scientifiques, de leur propre aliénation, qu'ils subissent comme n'importe qui en société capitaliste, mais dont ils avaient perdu conscience lorsque, exclus du processus de la production immédiate de plus-value, ils s'étaient transformés en consommateurs directs ou indirects de celle-ci. Ces changements forment la base matérielle non seulement des révoltes étudiantes dans les pays impérialistes mais aussi de l'accroissement du nombre de scientifiques et de techniciens qu'il devient possible d'intégrer au mouvement révolutionnaire.

Avant la première guerre mondiale, la participation des intellectuels au mouvement socialiste classique suivait en général une courbe décroissante : importante au début, elle se fit plus restreinte à mesure que le mouvement de masse de la classe ouvrière se renforçait. En 1911, dans une polémique peu connue contre Max Adler, Trotsky dégagea les grandes lignes d'une analyse marxiste des origines de cette évolution : dépendance sociale croissante des intellectuels à l'égard de la grande bourgeoisie et de l'Etat bourgeois; incapacité du mouvement ouvrier, organisé en "contre-société ", d'opposer une alternative équivalente à la société bourgeoise. Trotsky prédisait que cette situation se modifierait probablement d'une façon brutale en période révolutionnaire, à la veille de la révolution prolétarienne (57).

Il tirait cependant déjà de ces prémisses corrects des conclusions tactiques erronées, négligeant par exemple, contrairement à Lénine, l'importance, vers 1908-09, de la renaissance du mouvement étudiant en pleine période victorieuse de la contre-révolution, et dans lequel Lénine voyait un signe précurseur de la remontée ultérieure du mouvement de masse révolutionnaire (qui ne se déclencha qu'en 1912). Trotsky allait même jusqu'à prétendre que c'était la " faute " des intellectuels révolutionnaires dirigeants de la social-démocratie russe, si, en son sein, " toutes leurs particularités sociales : l'esprit sectaire, l'individualisme intellectuel, le fétichisme idéologique " pouvaient se répandre. Il sous-estimait alors, comme il l'a reconnu plus tard, l'importance politico-sociale de la lutte de fraction entre bolcheviques et liquidateurs, qui ne faisait que prolonger la lutte précédente entre bolcheviques et menchéviques. L'histoire révéla qu'il ne s'agissait pas du tout dans cette lutte d'un produit des " particularités sociales des intellectuels ", mais de la séparation entre conscience socialiste révolutionnaire et petite-bourgeoisie réformiste.

Il est vrai cependant que la participation des intellectuels révolutionnaires russes à la construction du parti révolutionnaire du prolétariat russe était encore réalisée à partir d'une seule sélection individuelle et sans racines sociales profondes. Ceci se répercuta (et devait se répercuter) inévitablement, après Octobre, contre la révolution prolétarienne, parce que la masse des intellectuels techniciens ne pouvait pas passer dans le camp de la révolution, parce qu'ils sabotèrent tout d'abord l'appareil de production économique et l'appareil d'organisation sociale, que leur collaboration dut ensuite être "achetée", et qu'enfin ils se transformèrent en moteurs de la bureaucratisation de cette révolution.

La place des intellectuels techniciens dans le processus de production matériel - avant tout de la catégorie 2 mentionnée ci-dessus- s'étant modifiée de façon décisive et les intellectuels techniciens devenant graduellement partie intégrante de la classe salariée, leur participation au processus révolutionnaire et à l'édification d'une société nouvelle est aujourd'hui nettement plus probable que dans le passé. Friedrich Engels a déjà mis en évidence leur rôle historique décisif : " Pour nous approprier et pour exploiter les moyens de production, nous avons besoin d'une masse de gens techniquement formés. Nous ne les avons pas (...) Je prévois que nous recruterons, dans les 8 à 10 années à venir, suffisamment de jeunes techniciens, de médecins, de juristes et d'enseignants pour pouvoir faire gérer les usines et les grandes propriétés par des camarades du parti, dans l'intérêt de la nation. Notre arrivée au pouvoir sera alors tout à fait naturelle et se déroulera - relativement - sans difficultés. Si par contre, à cause d'une guerre, nous arrivons prématurément au pouvoir, ces techniciens seront alors nos principaux ennemis, ils nous tromperont et nous trahiront lorsqu'ils le pourront ; nous devrons utiliser contre eux la terreur, ce qui ne nous épargnera pas pour autant les emmerdements " (59f. C'était là une prophétie tragique de ce qui devait effectivement se passer en Russie.

Il faut naturellement ajouter que le prolétariat est devenu, au cours de la troisième révolution industrielle, incomparablement mieux qualifié, et qu'il fait preuve de capacités de gestion des usines beaucoup plus grandes que du temps d'Engels. Mais la capacité du contrôle politico-social des grandes masses sur les " spécialistes " (capacité sur laquelle Lénine s'illusionnait tellement en 1918) exige également des capacités techniques. La fusion croissante entre les intellectuels techniciens et le prolétariat industriel et la participation croissante des intellectuels révolutionnaires au parti révolutionnaire ne peuvent que faciliter ce processus de contrôle.

Plus la contradiction entre la socialisation objective de la production et du travail d'une part et l'appropriation privée d'autre part - c'est-à-dire la crise des rapports de production capitalistes- s'accentue, et plus le néo-capitalisme tente de reculer l'heure de sa mort en élevant le niveau de consommation du prolétariat, plus aussi la science devient une force de production aux deux sens du terme. Non seulement elle produit, par l'automation et l'amoncellement croissant de marchandises, une crise du processus de production et de réalisation du capital, fondé sur la production généralisée de marchandises ; mais elle développe également la conscience révolutionnaire, bref : elle permet de déchirer les apparences mystifiantes de la réalité quotidienne capitaliste.

C'est précisément parce que la barrière principale qui empêche aujourd'hui le développement d'une conscience de classe politique dans la classe ouvrière réside moins dans sa misère ou dans l'extrême étroitesse de son horizon vital, mais bien plus dans le fait qu'elle se trouve constamment soumise aux influences des idéologies et des mystifications petites-bourgeoises et bourgeoises, que le rôle démystificateur des sciences sociales critiques peut exercer une fonction véritablement révolutionnaire dans le réveil de la conscience de classe. Ceci requiert cependant une médiation concrète avec le prolétariat, qui ne peut être réalisée que par les travailleurs avancés d'une part et l'organisation révolutionnaire d'autre part. Et ceci présuppose en retour que les intellectuels scientifiques ne se mettent pas, en modestes masochistes, au " service du peuple " pour soutenir ses luttes salariales, mais qu'ils apportent aux travailleurs critiques les connaissances scientifiques nécessaires que ceux-ci ne peuvent acquérir sur la base de leur conscience parcellisée, et qui leur permettent de saisir et de pénétrer dans toute leur portée l'exploitation voilée et la domination camouflée.

Pédagogie historique et formation de la conscience de classe


Si l'on a compris que la théorie léniniste de l'organisation tente de donner une réponse à la question de l'actualité de la révolution et du sujet révolutionnaire on saisit également le lien de cette théorie avec la tâche d'une pédagogie historique : avec le problème de la transformation de la con