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La «Fraction bolchevique» et la «Tendance
léniniste trotskyste» qui ont rompu avec la IVe Internationale à
la veille de son XIe Congrès Mondial, pour ne pas se soumettre à
son verdict après avoir joui pendant des années sans limite
aucune du droit de tendance et de fraction au sein de
l'Internationale, ont constitué avec le «Comité d'Organisation
pour la Reconstruction de la IVe Internationale» un «comité
paritaire», dont le but proclamé est l'organisation d'une
«conférence internationale ouverte» fin 1980. Bien que
l'activité principale de ce «comité paritaire» consiste en des
attaques publiques contre la IVe Internationale, il a néanmoins
invité la direction de notre organisation à participer à cette
«conférence ouverte», voire à la préparer avec lui.
Comme les forces
rassemblées autour du «comité paritaire» représentent une
fraction non insignifiante de ceux qui se revendiquent du
trotskysme dans une demi-douzaine de pays (essentiellement la
France, l'Argentine, la Colombie, le Brésil, le Pérou, le Québec
et le Portugal), il est important que notre organisation
clarifie son attitude par rapport à tout ce remue-ménage. Notre
jugement se fonde sur les publications dudit «comité paritaire»,
contenues dans les n° 1 et 2 de la revue intitulée
« Correspondance Internationale », sur les documents signés de
la F.B, du CORQI et de leurs différentes composantes et
dirigeants principaux et sur la pratique politique de ces
courants laissant de côté tout ce qui est commérage,
spéculations, hypothèses et projections non fondés sur des
documents écrits.
1. UNE METHODE
D'ANALYSE FAUSSE
Le «comité paritaire»
a préparé pour la «conférence ouverte» un document de politique
générale intitulé « Déclaration finale de la réunion
extraordinaire élargie » (à laquelle nous nous référerons par la
suite comme «document de Bogota») et paru dans le n°2 de
Correspondance Internationale (pp. 103-109). La caractéristique
principale de ce document, c'est qu'il représente une
juxtaposition de formules générales applicables à l'ensemble de
l'époque de déclin du capitalisme ouverte en 1914, et d'analyses
et de prises de position pointillistes sur la situation de
quelques pays particuliers en 1979-1980. Les premières sont
généralement correctes; les dernières sont généralement fausses.
Mais c'est la méthode elle-même qui est viciée à la base.
Du point de vue du
marxisme révolutionnaire, il est faux, il est impossible, de
déduire directement un ligne politique ou une tactique
appropriées, dans un quelconque pays du monde, de considérations
générales sur l'époque historique que nous vivons depuis plus de
60 ans. Il est encore plus faux de les déduire des seules
particularités nationales du pays en question. Il est
indispensable d'intercaler, comme triple médiation entre les
caractéristiques générales de l'époque et l'analyse de la
situation concrète dans un pays déterminé, l'analyse de la
période internationale, des rapports de force et de l'ampleur
des luttes entre les classes à l'échelle globale, l'analyse
conjoncturelle internationale et l'analyse de la place précise
(et qui est justement différente de période en période, voire de
conjoncture en conjoncture) que chaque pays envisagé occupe dans
la totalité mouvante de l'économie et des Etats à l'échelle
mondiale.
C'est l'incapacité
d'appliquer cette dialectique du général et du particulier -
voire même de la concevoir - qui a caractérisé les fractions
Zinoviev, Boukharine et Staline qui se sont succédées à la tête
du Komintern, ce qui les a conduites à commettre des erreurs
d'analyse et d'orientation de plus en plus désastreuses,
culminant dans la ligne dite «de la troisième période», qui
déduisait une radicalisation universelle du prolétariat, et une
imminence non moins générale de la révolution, de la seule
gravité exceptionnelle de la crise qui avait frappé le
capitalisme à partir de 1929.
Trotsky avait déjà mis
à nu les racines méthodologiques de ces erreurs dans sa
« Critique du Programme de l'I.C » : «Le caractère
révolutionnaire de l'époque ne consiste pas à permettre, à
chaque instant, de réaliser la révolution, c'est-à-dire de
prendre le pouvoir. Ce caractère révolutionnaire est assuré par
de profondes et brusques oscillations, par des changements
fréquents et brutaux : on passe d'une situation franchement
révolutionnaire, où le Parti Communiste peut prétendre arracher
le pouvoir, à la victoire de la contre-révolution fasciste ou
semi-fasciste, et de cette dernière au régime provisoire du
«juste milieu» (Bloc des Gauches, entrée de la social-démocratie
dans la coalition, avènement au pouvoir du parti de Mac-Donald
etc...), qui rend ensuite les contradictions tranchantes comme
un rasoir et pose nettement le problème du pouvoir». (1)
Or, la résolution de
politique générale préparée par le «comité paritaire» pour la
«conférence ouverte» commet exactement les mêmes erreurs que
Trotsky critiqua chez les dirigeants du Komintern à partir de
1923 (en fait à partir de «l'action de mars» 1921 en Allemagne).
Tout le monde dans la IVe Internationale, et pas mal de courants
d'extrême gauche, ne se revendiquant même pas du trotskisme,
seront d'accord avec des formules générales comme celles-ci :
«le capitalisme traverse une des crises les plus graves de son
histoire» - voire la crise la plus grave - si le terme «crise»
n'est pas utilisé dans le sens étroit de crise économique. «Il y
a imminence de situations (de crises, d'explosions)
révolutionnaires dans toute une série de pays du monde» (mais
évidemment pas dans tous). Depuis la fin de la Deuxième Guerre
mondiale, le prolétariat n'a nulle part subi des défaites
catastrophiques comparables à celles de la victoire du fascisme
(ou de régimes comparables) avant ou au début de la Deuxième
Guerre mondiale» etc. etc.
Mais ces vérités
générales, valables en 1980 comme en 1970, 1960 ou 1950, ne nous
disent absolument rien sur la question de savoir si le mouvement
de masse se trouve dans tel ou tel pays ou groupe de pays dans
une phase ascendante ou descendante, si la classe ouvrière est à
l'offensive ou sur la défensive, si les rapports de force entre
les classes, la stabilité ou l'instabilité fondamentales de
l'ordre bourgeois, si les rapports entre les bureaucraties,
l'avant-garde et les organisations marxistes révolutionnaires
sont tels que le prolétariat puisse passer du jour au lendemain
de là défensive à l'offensive, sans devoir passer par une
période relativement prolongée de récupération de forces, quels
sont les obstacles principaux à surmonter pour un tel tournant,
etc.
Or, la ligne politique
d'une organisation révolutionnaire qui ne se contente pas
d'enregistrer et de commenter après coup les résultats
conjoncturels de la lutte de classe, mais qui cherche à peser
sur eux en vue de défendre les intérêts immédiats et historiques
du prolétariat, dépend du moins en partie de telles analyses
conjoncturelles. Leur absence du document du «comité paritaire»
est particulièrement frappante. Il suffit de constater que ce
document reste muet sur l'offensive quasi universelle
d'austérité à laquelle la classe ouvrière est soumise dans les
pays capitalistes, et n'a rien à dire ni sur les causes
immédiates et lointaines de cette offensive, ni sur les
résultats jusqu'ici plutôt limités que la bourgeoisie a pu
obtenir, du moins dans les pays impérialistes, ni surtout sur
l'orientation que les marxistes révolutionnaires ont à défendre
au sein du mouvement ouvrier pour que celui-ci soit capable
d'organiser une riposte efficace à cette offensive.
Les seules références
indirectes à l'austérité contenues dans le document la lient
directement à la «crise de l'impérialisme». Mais la «crise de
l'impérialisme» existait en 1953, en 1960, en 1968 et en 1972.
Aucun artifice de langage ne permet cependant de découvrir une
quelconque offensive d'austérité généralisée pendant ces
années-là, marquées plutôt - du moins dans les pays
impérialistes - par des hausses non sans importance des salaires
réels.
Pourquoi une rupture
aussi flagrante avec la méthode d'analyse utilisé» par Lénine et
Trotsky, et qui est appliquée dans tous les documents
internationaux rédigés par eux à partir de 1914 ? L'absence
d'une véritable pratique internationale, qui est caractéristique
des composantes du «comité paritaire», y est pour quelque chose.
Elle explique la supériorité manifeste de la résolution de
politique générale adoptée par le XIe Congrès mondial de la IVe
Internationale, ainsi que par ses congrès précédents qui,
s'appuyant sur une pratique d'organisations révolutionnaires
agissant dans tous les principaux pays du monde, ont en général
saisi les grands tournants de la situation mondiale et
l'orientation politique des marxistes révolutionnaires qui
devait leur correspondre, quelles qu'aient pu être les erreurs
mineures qu'elles aient pu par ailleurs contenir.
C'est justement là que
le bât blesse pour les composantes du «comité paritaire».
Celles-ci ont accumulé tant d'erreurs graves dans l'appréciation
conjoncturelle qu'elles deviennent plus prudentes à s'engager de
nouveau dans cette voie. Une citation de Trotsky ou du Programme
de Transition est décidément plus sécurisante. En la substituant
à «l'analyse concrète d'une situation concrète», on risque moins
de se brûler les doigts. Mais on se rend aussi incapable
d'éduquer une direction internationale capable de guider
politiquement l'orientation de toutes les sections qui font
partie d'une organisation mondiale.
Fin 1977, le camarade
Moreno voyait dans les grèves courageuses de quelques secteurs
du prolétariat argentin sous la dictature militaire l'annonce
d'un nouveau Cordobazo, voire la promesse d'une récupération
rapide des libertés démocratiques par les masses, fût-elle
tronquée, à l'espagnole (2). Le jugement était totalement faux.
Il s'agissait d'un combat d'arrière-garde et non d'un combat
d'avant-garde. Les rapports de force continuèrent à se
détériorer pour le mouvement ouvrier et la classe ouvrière en
Argentine, au lieu de s'améliorer. En 1980, par la «loi sur les
associations ouvrières», le mouvement ouvrier argentin subit sa
plus grave défaite depuis 25 ans. puisqu'une bonne partie des
conquêtes acquises depuis 1944 se trouvent officiellement et
légalement liquidées. Certes, ni le contexte mondial, ni le
contexte de l'Amérique latine, ni le contexte national ne
permettent un écrasement de longue durée de la classe ouvrière
argentine. N'empêche qu'une analyse conjoncturelle qui, fin
1977, découvrit une montée là où il y avait recul, était fausse
et ne pouvait que désarmer les militants du PST argentin.
En 1979, un dirigeant
international de la Tendance léniniste trotskyste avançait à la
date du 10 mai, c'est-à-dire exactement huit semaines avant la
chute de Somoza et cinq semaines avant l'éclatement de
l'insurrection généralisée, l'analyse que voici : «Le cours du
FSLN est fatal pour le mouvement de masse au Nicaragua... Il va
directement à rencontre des possibilités de récupération du
mouvement de masse. A court terme, cela ne pourra conduire qu'à
des conditions sociales et politiques lourdes de grands
désastres pour le FSLN lui-même... Si malgré tout, le FSLN lance
une nouvelle offensive contre Somoza, les risques de
catastrophes sont énormes... La lutte de classe passe par une
phase de recul aigu, quelque temporaire qu 'elle soit» (Fausto
Amador et Sara Santiago : «Où va le Nicaragua», Intercontinental
Press, 11 juin 1979)
Et la LMR s'inspirant
de l'analyse de la TLT au Nicaragua même en déduisait, comme
tâche politique centrale immédiate, le mot d'ordre de
«Syndicalisation de la Garde Nationale». Vous avez bien lu : ni
la défaite, ni la destruction du corps des mercenaires de la
dictature haïe des masses, pour les crimes innombrables qu'il
avait commis contre le peuple, mais sa syndicalisation. On
pouvait encore lire ce mot d'ordre odieux sur les murs de
Managua, des mois après la chute de la dictature et de la
destruction de la Garde Nationale. Belle carte de visite pour le
trotskysme au Nicaragua !
Quant à l'OCI,
formation majeure du CORQI et, avec le PST argentin, du «comité
paritaire», sans refaire ici toute l'histoire de ses analyses et
orientations politiques erronées en France, rappelons simplement
qu'elle avançait en mai 1966 l'analyse suivante : «Le danger
aujourd'hui, c'est de voir les petits-bourgeois qui contrôlent
le mouvement ouvrier parachever leur oeuvre de démantèlement en
«organisant» un mouvement d'ensemble parfaitement aventuriste et
préparé sur mesure pour que la bourgeoisie puisse à coup sûr
matraquer le prolétariat» (Informations Ouvrières, mai 1966).
Nous avons à dessein
choisi trois exemples d'erreurs d'analyse des plus graves
commises par les trois principaux dirigeants du «comité
paritaire» dans le passé. On comprend que, chargés de cette
lourde hypothèque, ils soient réticents à se risquer à des
analyses conjoncturelles par trop précises à l'heure actuelle.
Il est plus facile de dénoncer «le révisionnisme» de la IVe
Internationale, sur la base de mystifications grossières, que de
définir quelle devrait-être l'orientation précise des militants
révolutionnaires dans la conjoncture présente. Cette réticence
serait pourtant plus crédible si elle n'était pas accompagnée de
ces dénonciations absurdes. Des cadres dirigeants expérimentés,
qui commettent des «gaffes» aussi monumentales sur
l'appréciation de la situation dans leur propre pays, devraient
faire preuve d'un peu plus de modestie avant de s'ériger en
juges suprêmes de «l'orthodoxie» trotskyste à l'échelle
mondiale.
Autre raison pour
laquelle le document que le «comité paritaire» soumet à la
«conférence ouverte» contient si peu d'éléments d'analyse
conjoncturelle, c'est que sur de nombreuses questions, le CORQI
et la TLT d'une part, la F.B. de l'autre, conservent des
divergences importantes. Pour le CORQI et la TLT, il y a
imminence de la révolution dans toute l'Europe capitaliste, ou
quasi ; pour le camarade Moreno, dirigeant de la EB, la
révolution victorieuse ne sera à l'ordre du jour en Europe
capitaliste que lorsque le taux d'inflation aura monté à 100 à
150 l'an et que la classe ouvrière aura de nouveau connu des
dictatures militaires ou fascistes. Telle fut au moins son
opinion, imprimée dans un livre publié en quatre langues, en
1979 (2). (Il est possible qu'il ait entre-temps changé d'avis;
il est bien connu qu'il est capable de changer d'opinion comme
on change de chemise).
Pour le CORQI et la
TLT, l'eurocommunisme n'est qu'une tromperie grossière. Même
lorsque le PC japonais appuyé sa propre bourgeoisie contre
l'URSS dans l'affaire des îles Kouriles, le PC italien et
espagnol dans l'affaire de l'Afghanistan, Us agissent en partis
«typiquement staliniens» c'est-à-dire en fidèles agents du
Kremlin, Us servent les intérêts de la bureaucratie (on demande
un dessin I). Par contre, la F B considère que les partis dits
eurocommunistes sont devenus des agences purs et simples de la
bourgeoisie. Tout ce qu'Us font sur la scène internationale
correspond à l'intérêt de l'impérialisme, y compris la
condamnation de l'invasion de la Tchécoslovaquie ou les
critiques (très modérées) des violations des droits
démocratiques en URSS et dans les «démocraties populaires». (3).
II s'ensuit que la F.B. a tendance à condamner la campagne pour
la défense des victimes de la répression politique dans ces pays
comme une aide objective au «plan Carter», tendant à restaurer
le capitalisme par la voie froide dans les «démocraties
populaires» et en URSS, alors que le CORQI a tendance à appuyer
à fond cette campagne.
Le CORQI considère les
organisations syndicales en Amérique latine, dont la
bureaucratie est intégrée à des degrés divers dans l'appareil d'Etat
bourgeois, comme de faux syndicats qui sont à détruire,
indépendamment de la question de savoir si les masses ouvrières
s'identifient avec ces syndicats et considèrent leurs structures
d'entreprises capables de défendre leurs intérêts économiques
immédiats.
La F.B. par contre
considère ces organisations comme de vrais syndicats et se
caractérise dans plusieurs pays d'Amérique latine, avant tout en
Argentine, par une adaptation et un suivisme persistant à
l'égard de fractions de la bureaucratie syndicale. On pourrait
allonger cette liste de divergences sans difficulté.
Finalement, il y a une
conception particulière de l'Internationale elle-même qui se
cache derrière ce refus d'analyses conjoncturelles et
d'orientations politiques d'ensemble tant soit peu précises. Vu
la conception du CORQI et de la F.B. de vouloir construire des
groupements monolithiques, autour de quelques «points d'honneur»
de secte (4), c'est-à-dire vu leur incompréhension de la
différence fondamentale entre un parti et une fraction (5), la
seule forme d'organisation internationale qu'ils peuvent
concevoir est celle où l'on se contente d'enregistrer les points
sur lesquels il y a (momentanément) l'unanimité. Le reste est
laissé à la compétence de chaque fraction régionale (ou
nationale), l'absolution réciproque du péché mortel de
«révisionnisme» étant le seul ciment qui réussit à maintenir
l'unité des contraires. Cela donne en pratique soit un
regroupement fédéraliste de type Bureau de Londres (fédération
de fractions ou fédération de «grandes» sections nationales,
entourées de leurs satellites), soit un bloc sans principe qui
se dissocie au premier tournant de la situation internationale.
Les deux «modèles» sont à mille lieues du parti mondial de la
révolution socialiste, pour lequel Trotsky n'a cessé de se
battre à partir de 1933. voire de 1914. Voilà la révision de la
conception trotskyste de la IVe Internationale qui est
sous-jacente au caractère vague, abstrait et décousu du document
que le «comité paritaire» a élaboré pour la «conférence
ouverte».
2. LE MYTHE
DES «FORCES PRODUCTIVES QUI ONT CESSE DE CROITRE».
Le document de Bogota
récupère le vieux mythe du courant OCI-CORQI sur les forces
productives qui auraient cessé de croître dans les pays
capitalistes depuis des décennies, en fait depuis près de 70
ans. puisque la phrase du Programme de Transition sur laquelle
s'appuient les auteurs de ce mythe couvre avec cette formule
l'époque à partir de 1914, et que nous sommes aujourd'hui en
1980.
Pour la fraction
bolchevique et la TLT, l'appui soudain accordé à ce mythe
constitue un tournant à 180°. La fraction bolchevique avait
approuvé les documents du Congrès d'Unification de la IVe
Internationale de 1963, qui disaient exactement le contraire.
Quant à la TLT, son principal dirigeant français nous accusait
encore de «catastrophisme» économique quand, en 1973, nous
avions annoncé la récession généralisée de 1974-1975 et la
longue phase de dépression de l'économie capitaliste
internationale dans laquelle elle s'insérait. Le moins qu'on
puisse dire, c'est que ce tournant à 180°, sans un mot
d'explication, révèle à la fois une désinvolture typique à
l'égard des questions théoriques fondamentales, et un mépris
profond à l'égard des militants. Ceux-ci sont amenés à exécuter
des «demi-tours à gauche», «demi-tours à droite», sur l'ordre de
sergents voire de caporaux, sans même avoir le droit à des
explications. Avec des méthodes pareilles, on n'éduque pas des
cadres bolcheviques. On produit des automates «loyaux à la
personne» de tel ou tel sous-chef de service, qui ne seront
jamais capables d'acquérir une autorité quelconque au sein de la
classe ouvrière.
«L'impérialisme n'a
pas été en mesure de développer les forces productives au cours
des dernières décennies. La force productive principale, c'est
l'homme, et plus concrètement la classe ouvrière, les paysans et
les travailleurs du monde Le marxisme considère le développement
des forces productives comme une totalité composée de l'homme,
des machines, de la technique et de la nature. Et le
développement actuel de l'économie capitaliste implique la
destruction accrue de la nature et de l'homme. C'est-à-dire que
comme phénomène d'ensemble, le développement économique
impérialiste entraîne la destruction des forces productives à un
degré sans précédent».
Voilà comment la
déclaration de Bogota cherche à justifier le mythe que les
forces productives cessent de croître depuis des décennies
(Correspondance Internationale n°2, avril 1980, p. 105). Mais
cette argumentation recouvre de nombreuses révisions du
marxisme.
Elle implique en
premier lieu qu'à l'époque du capitalisme ascendant, ce mode de
production n'aurait pas signifié «la destruction accrue de la
nature et de l'homme». Ce ne serait qu'un phénomène
caractéristique de l'époque du capitalisme en déclin, ou tout au
plus pour l'époque impérialiste. Or, Marx affirme explicitement
le contraire dans Le Capital. La tendance à détruire l'homme et
la nature est caractéristique de l'ensemble de l'époque
historique dominée par le mode de production capitaliste, dès
ses débuts :
«La production
capitaliste ne développe la technique et la combinaison du
processus de production sociale, qu 'en sapant en même temps les
sources de toute richesse : la terre et l'ouvrier» (fin du chap.
13 du tome 1 ; et encore plus nettement à la fin du chapitre 47
du tome III)
«La grande industrie
et la grande agriculture organisée de manière industrielle
agissent dans le même sens. Si elles se distinguent d'abord par
le fait que la première détruit et ruine davantage la force de
travail, et donc la force naturelle de l'homme, tandis que la
seconde détruit et ruine plus directement la force naturelle du
sol. en progressant elles se tendent plus tard la main dans ce
sens que le système industriel affaiblit aussi les travailleurs
à la campagne, tandis que l'industrie et le commerce fournissent
de leur côté les moyens à l'agriculture pour épuiser le sol».
Dès lors, ou bien on
identifie l'arrêt du développement des forces productives avec
la tendance à détruire l'homme et la nature, - et alors il
faudrait proclamer qu'il n'y a jamais eu de développement des
forces productives sous le capitalisme, ni au 18e, ni au 19e, ni
au 20e siècle. Ou bien on admet que le mode de production
capitaliste se caractérise par une contradiction historique
entre sa tendance à développer les forces productives d'une
part, et sa tendance à mutiler l'homme et la nature d'autre
part. Mais alors cette mutilation qui est aujourd'hui sans aucun
doute plus forte que jamais ne constitue en rien la preuve de ce
que les forces productives aient cessé de croître.
En deuxième lieu, la
formule embarrassée «le développement des forces productives...
(c est) une totalité composée de l'homme, des machines, de la
technique et de la nature» implique un glissement vers une
conception idéaliste, petite-bourgeoise du concept marxiste,
matérialiste, de forces productives. Elle permet de détacher
complètement le développement des forces productives du
développement de la production matérielle. Rien, chez Marx,
Engels, Lénine ou Trotsky et tous les marxistes classiques ne
permet un tel détachement. Lorsque les marxistes
révolutionnaires argumentèrent dans le passé sur le recul des
forces productives, ils citèrent des chiffres de recul de la
production matérielle, comme le fit Trotsky au 3c Congrès de
l'I.C.
En troisième lieu,
l'affirmation selon laquelle «la force productive principale,
c'est l'homme, et plus concrètement la classe ouvrière, les
paysans et les travailleurs du monde», constitue une révision
encore plus radicale du marxisme.
Les auteurs de la
résolution de Bogota n'ont-ils jamais lu le chapitre du tome 1
du Capital sur l'accumulation primitive ? Ont-ils oublié que le
capitalisme prend ses origines par la destruction de dizaines de
millions de paysans en Europe occidentale et centrale, suivie
par l'extension du même phénomène à l'Europe orientale et à
d'autres continents, y compris sous forme de massacres
épouvantables, voire de génocides ? N'ont-ils jamais lu le livre
d'Engels sur La Situation de la classe ouvrière en Angleterre et
l'effroyable tableau de misère et de dégradation physique,
intellectuelle et morale dont il fait état en 1844 ? Ne
connaissent-ils pas les études qui font des descriptions
similaires pour la Grande-Bretagne, la France, la Belgique,
c'est-à-dire les pays capitalistes les plus industrialisés de
l'époque 20 et 40 ans plus tard ? (6) Où et comment le
capitalisme a-t-il donc développé la force productive
principale, l'«homme», au 19e siècle ? S'agirait-il peut-être
simplement du développement numérique du prolétariat ? Mais ce
développement n'a-t-il pas été prodigieux au cours de la période
1940 (1948) 1970 dans les pays capitalistes également ?
En réalité, contre
toutes les conceptions idéalistes-éclectiques, Marx et Engels
ont toujours affirmé qu'U y a un instrument de mesure qui permet
de quantifier le développement des forces productives : c'est le
développement de la production matérielle et de la productivité
du travail humain à long terme. C'est celle-ci qui effectue la
synthèse matérialiste de «l'homme, la nature, les machines, la
technique» dans toute société humaine, et avant tout dans toute
société divisée en classes, où les progrès économiques ont
toujours été payés par des souffrances immenses des exploités.
Seul le marxisme a été capable de comprendre, grâce à cette
double approche, à la fois la marche en avant de l'humanité et
la justification des révoltes et des révolutions sociales des
exploités, même lorsque celles-ci n'avaient pas la possibilité
d'aboutir à la création d'une société sans classes.
Dans une lettre
adressée à Schweitzer, le 24 janvier 1865, concernant Proudhon,
il reprend la fameuse formule de la Préface à la Contribution de
la Critique de l'Economie politique, substituant «production
matérielle» à «développement des forces productives», ce qui
indique les deux notions étaient interchangeables à son avis.
Dans Du Socialisme utopique au Socialisme scientifique, Engels
définit les forces productives comme «moyens de production et
moyens de subsistance». Dans Le Capital tome III, 15e chapitre (MEW,
Band 25 p. 269), Marx identifie forces productives et
productivité du travail social. On pourrait multiplier ces
citations à volonté. A la lumière de cet instrument de mesure
qu'est la productivité moyenne du travail, il est absolument
incontestable qu'il y ait eu développement des forces
productives dans les pays capitalistes depuis la fin de la
Deuxième Guerre mondiale (en Amérique du Nord, depuis 1940).
Pourquoi les camarades
du CORQI tiennent-ils tellement à leur marotte - contraire au
marxisme et contraire aux faits - selon laquelle les forces
productives auraient cessé de croître depuis 1914 ? Le Programme
de Transition l'explique clairement : les sectaires sont mus par
la peur de pécher. Admettre que les forces productives aient pu
se développer depuis la Deuxième Guerre mondiale, cela
impliquerait selon la logique particulière des dirigeants du
CORQI, que la révolution socialiste mondiale ne serait plus à
l'ordre du jour. Cela n'est ni conforme à la logique du
marxisme, ni conforme aux positions de la IVe Internationale.
Le marxisme affirme
qu'une époque de révolution sociale s'ouvre lorsque le
développement des forces productives dépasse le niveau de celles
que les rapports de production existants peuvent contenir. Alors
éclatent des conflits de plus en plus nombreux entre ces
rapports de production et le développement des forces
productives, qui prennent la forme d'une succession de crises
sociales, politiques, militaires, économiques, culturelles etc.
Ils prennent, certes, périodiquement, la forme de crises
économiques qui impliquent des reculs conjoncturels des forces
productives. Cela fut, en gros. le cas entre 1914 et 1940 (à
l'exception de la période 1923-1929). C'est encore le cas
pendant les récessions 1974-75 et 1980. Mais ils ne prennent
nullement la forme d'un recul ou d'une stagnation obligatoire et
permanente des forces productives pendant de longues périodes
historiques. Il n'y eut pas recul mais développement des forces
productives pendant les 40 ou 50 années qui ont précédé la
révolution des Pays-Bas au 16e siècle, la révolution anglaise au
17e siècle, les révolutions américaine et française au 18e
siècle, la révolution de 1848, la révolution russe et chinoise
au 20e siècle, pour ne citer que les révolutions les plus
importantes des derniers 400 ans.
Au contraire, c'est la
développement des forces productives à un niveau contradictoire
avec les rapports de production existants qui donne à la crise
de ceux-ci son caractère le plus explosif. C'est pourquoi nous
avions prévu, en plein boom économique d'après-guerre, et avant
le retournement de la conjoncture économique, l'inévitabilité
d'explosions révolutionnaires comme celles de mai 1968 en France
et de l'automne 1969 en Italie, produits essentiellement non pas
d'un abaissement des revenus réels des masses ou d'une montée en
flèche du chômage et de la misère, mais d'un sentiment de force
nouvelle du prolétariat, né de son renforcement numérique,
culturel et de qualification, produits d'un changement des
rapports de forces entre les ses résultant justement de la
croissance et non de la stagnation ou du déclin de l'économie
capitaliste, ce qui permettait à la classe d'engager une
bataille offensive sur le terrain des salaires, du temps de
travail, de l'organisation du travail et des besoins sociaux
généraux (logement, santé, formation) d'une ampleur jamais
égalée dans le passé.
On pourrait nous
rétorquer: mais le Programme de Transition ne dit-il pas
lui-même que «les forces productives ont cessé de croître» ?
Certes, il le dit. Ce fut, en gros, exact comme description
d'une tendance qui prévalut entre 1914 et 1939. Mais si l'on
veut rester «fidèle» à la lettre du Programme de Transition, on
n'a guère le droit de se limiter à citer cette seule phrase. Il
faut y joindre aussi d'autres phrases. Trotsky avait de la suite
(marxiste) dans ses idées, ce qui n'est guère le cas des
camarades Just, Moreno et Nemo. Si les forces productives
cessent de croître sous le capitalisme pendant une longue
période, le prolétariat, lui aussi, cesse de croître. Les
conditions objectives favorables au socialisme commencent à
pourrir : «Les forces productives de l'humanité ont cessé de
croître. Les nouvelles inventions et les nouveaux progrès
techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse
matérielle... Les prémisses objectives de la révolution
prolétarienne ne sont pas seulement mûres, mais ont même
commencé à pourrir. »
Et justement ici, les
implications révisionnistes les plus dangereuses de la thèse des
camarades du CORQI se révèlent nettement. Car cela est une chose
que d'affirmer une telle tendance pour 10-15 ans. C'est autre
chose que de la proclamer pour un demi-siècle, voire trois
quarts de siècle. Si pendant 50, 75 ans, le prolétariat ne se
renforce plus ni numériquement, ni culturellement, ni du point
de vue de sa qualification — et comment pourrait-il le faire
sans développement des forces productives ? - ; si pendant 50,
75 ans. les conditions objectives de la révolution socialiste
mondiale pourrissent, comment peut-on en conclure que les
chances de celle-ci augmentent ? La conclusion inéluctable ne
serait-elle pas que les chances de celle-ci sont beaucoup plus
réduites qu'en 1914, qu'en 1923 ou qu'en 1936 ? Tel est pris qui
croyait prendre...
Heureusement pour
l'avenir de l'humanité, de la révolution mondiale et de la IVe
Internationale, il n'y a aucune base scientifique au mythe du
CORQI. Les forces productives n'ont pas cessé de croître depuis
1914. Les bases matérielles et humaines pour construire le
socialisme mondial sont infiniment plus vastes qu'en 1914 ou
qu'en 1939. Loin de stagner ou de reculer, le prolétariat est
deux ou trois fois plus nombreux, infiniment plus cultivé et
plus Qualifié qu'avant la Première ou la Deuxième Guerre
mondiale. Ce qui retarde la révolution mondiale, ce n'est pas le
pourrissement de ses bases objectives, c'est la crise du facteur
subjectif : l'absence de direction révolutionnaire et le niveau
de conscience de classe trop bas du prolétariat. Les progrès
réalisés dans la construction de la IVe Internationale doivent
surmonter cet obstacle. Mais ils ne peuvent le surmonter que
parce que les prémisses objectives sur lesquelles nous nous
basons ont été confirmées par l'histoire, alors que celles du
CORQI ne résistent pas au moindre examen critique.
Le «boom économique»
d'après-guerre, la vaste expansion de la production matérielle,
de la productivité du travail, de la force du prolétariat, les
progrès de la science et de la technique sont un fait, non
seulement dans les pays impérialistes mais encore dans une série
de pays semi-coloniaux devenus des pays semi-industrialisés.
Expliquer les raisons de ce développement, expliquer la manière
dont il rend plus explosives les contradictions inhérentes à
l'époque du déclin du capitalisme, comment il tend à mûrir et
non à saper le processus de révolution mondiale et les chances
de sa victoire, expliquer pourquoi une nouvelle dépression
longue devait succéder à la longue expansion, enrichir ainsi le
marxisme en conservant toute sa cohérence interne, telle était,
telle reste la tâche de la IVe Internationale, que nous avons
résolue non sans succès. Nier ce développement, c'est-à-dire
nier les faits, sous prétexte de fidélité à une phrase du
Programme de Transition, de nature manifestement conjoncturelle
(7), c'est jeter de l'eau au moulin de la croisade antimarxiste
de la bourgeoisie et de ses agents au sein du mouvement ouvrier
organisé.
Ceux-ci cherchent à
présenter le marxisme comme un dogme religieux, une série de
textes sacrés qu'on est appelé à défendre littéralement, même
lorsque les faits s'inscrivent en faux contre telle ou telle
phrase. Le marxisme n'est pas une religion, mais une science qui
se remet par définition constamment en question, à la lumière de
la réalité objective sans cesse changeante et à l'épreuve de la
pratique révolutionnaire. Sa supériorité réside justement dans
cette capacité de pouvoir se développer constamment, tout en
conservant sa cohérence interne. Comme le disait Lénine :
«Précisément parce que le marxisme n'est pas un dogme mort. une
quelconque doctrine achevée, définitive, immuable, mais un guide
vivant pour l'action. justement pour cette raison il devait
inévitablement refléter le changement brusque et frappant des
conditions de la vie sociale» («Sur quelques particularités du
développement historique du marxisme», 23/12/1910).
3. SUR LA
NATURE DU STALINISME ET DE LA BUREAUCRATIE SOVIETIQUE.
La définition précise
de la nature de la bureaucratie soviétique est une des rares
questions sur lesquelles le document de Bogota effectue un pas
en avant par rapport à des prises de position antérieures des
diverses composantes du «comité paritaire». Il est vrai que les
auteurs de ce document souffrent encore d'une légère attaque
d'hystérie à l'idée que la bureaucratie soviétique ait une
double nature sociale :
«Déférents théoriciens
révisionnistes à l'intérieur de la IVe Internationale face à la
force de l'appareil contre-révolutionnaire stalinien, désespérés
de ce que après la Deuxième Guerre mondiale, les partis
révolutionnaires de masses ne se soient pas construits aussi
vite que l'espérait Trotsky, forgèrent la théorie selon laquelle
la bureaucratie parasitaire du Kremlin et ses agents nationaux
auraient un double caractère, une double nature : ouvrier d'un
côté et agents de l'impérialisme de l'autre» (Correspondance
Internationale, n° 2, p. 106).
Laissons de côté la
question de la nature des «agents nationaux» de la bureaucratie
soviétique, qui n'est introduite ici que pour brouiller les
pistes. En réalité, la définition de la nature double de la
bureaucratie, prise dans le sens qu'elle est obligée à la fois
de défendre et de saper la propriété collectivisée, ne date pas
d'après la Deuxième Guerre mondiale. EUe n'a rien à voir avec le
retard de la construction de nouveaux partis révolutionnaires de
masse. Elle n'est pas le produit du désespoir. EUe n'est pas
l’œuvre d'un quelconque «théoricien révisionniste à l'intérieur
de la IVe Internationale». Elle fut formulée par Trotsky avant
la Deuxième Guerre mondiale et confirmée par lui au début de
celle-ci, en 1939-40. EUe correspond à l'analyse scientifique
que fit Trotsky de l'Etat ouvrier dégénéré et du rôle spécifique
de la bureaucratie au sein de cette société et de cet Etat :
«Sans l'économie
plantée, l'URSS serait rejetée à des dizaines d'années en
arrière. En maintenant cette économie, la bureaucratie continue
à remplir une fonction nécessaire. Mais c'est d'une façon telle
qu'elle prépare le torpillage du système et menace tout l'acquis
de la révolution». («La Révolution Trahie», p. 321) «Le
renversement des rapports de propriété qui y a été accomplie (en
Pologne orientale) ne pouvait être réalisé que par l'Etat issu
de la révolution d'octobre fut imposé à l'oligarchie du Kremlin
par sa lutte pour l'auto préservation dans des conditions
spécifiques... Mais l'attaque de Staline contre la Finlande ne
fut évidemment pas seulement une action en défense de l'URSS. La
politique de l'Union soviétique est conduite par la bureaucratie
bonapartiste. Cette bureaucratie est avant tout intéressée en
son pouvoir, son prestige, ses revenus. Elle se défend beaucoup
mieux elle-même qu'elle ne défend l'URSS. Elle se défend aux
dépens de l'URSS et aux dépens du prolétariat mondial».
(In Defence of
Marxism, p. 175-76).
Cette nature double et
contradictoire de la bureaucratie soviétique est confirmée par
toutes les grandes étapes d'évolution de l'URSS et du monde
depuis 1923. Cela ne concerne point un quelconque caractère «non
clairement défini», ou «ambigu» de la bureaucratie soviétique,
ajout gratuit du document de Bogota à la formule «caractère
double et contradictoire» qui est celle de Trotsky et qui reste
la nôtre. Cela signifie simplement qu'on ne peut comprendre ni
la collectivisation forcée de^ l'agriculture en URSS, ni la
résistance finalement victorieuse de l'URSS à l'agression nazie,
ni la destruction du mode de production capitaliste en Europe
orientale après la Deuxième Guerre mondiale, en présentant la
bureaucratie comme une agence pure et simple de l'impérialisme.
La bureaucratie
soviétique détient un énorme pouvoir et d'énormes privilèges
grâce à la combinaison de deux facteurs historiques hautement
contradictoires : la survie des principales conquêtes de la
révolution d'octobre (c'est-à-dire l'abolition du mode de
production capitaliste, le maintien de la propriété
collectivisée des moyens de production et du monopole étatique
du commerce extérieur) en URSS d'une part, l'expropriation,
l'atomisation et la passivité politique du prolétariat
soviétique d'autre part. La politique de la bureaucratie est
fondée sur la défense de ses intérêts sociaux qui exigent le
maintien simultané de ces deux conditions. Son orientation de
coexistence pacifique et de défense du statu quo mondial, de
collaboration de classe avec la bourgeoisie internationale, son
hostilité à la révolution mondiale, ne sont pas fonction d'une
quelconque adhésion à la propriété privée (ce qui est le cas de
la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie, en tant que classes,
dans toutes leurs fractions). Elles sont fonction de la
conviction que toute avance importante de la révolution mondiale
mettrait fin à la passivité et à l'atomisation du prolétariat
soviétique, stimulerait de manière décisive la révolution
politique en URSS qui mettra fin au pouvoir et aux privilèges de
la bureaucratie soviétique.
Mais ce pouvoir et ces
privilèges sont fondés sur la propriété collectivisée et non sur
la propriété privée des moyens de production. C'est pourquoi la
bureaucratie soviétique en tant que couche sociale spécifique,
en tant que caste, - à part quelques-unes de ses sous-fractions
absolument minoritaires, comme la fraction Vlassov pendant la
Deuxième Guerre mondiale - s'est opposée à la restauration de la
propriété privée en URSS. Mais cette restauration reste le but
historique du Capital qui, par sa nature même, doit chercher à
englober le monde entier. Dans ce sens, il est impossible de
présenter la bureaucratie comme une agence pure et simple de
l'impérialisme au sein de l'Etat ouvrier dégénéré.
Les auteurs de la
résolution de Bogota le sentent bien et cherchent à se tirer
d'affaire par une pirouette : «Elle (la bureaucratie soviétique)
n'a pas de double nature sociale, mais, comme l a établi Trotsky
une double fonction politique dans la mesure où elle doit à la
fois étrangler la révolution et défendre les bases de ses
privilèges de caste» (Correspondance Internationale, n° 2, p.
106).
Trotsky aurait
certainement rejeté toute responsabilité pour cette séparation
non-marxiste du politique d'une part et du social d'autre part.
Depuis quand, pour un marxiste, la politique serait-elle autre
chose que l'expression des intérêts matériels d'une couche
sociale déterminée ? Si la bureaucratie a, entre autres, la
«fonction politique» de défendre la propriété collective, base
de ses privilèges de caste, comment peut-elle être une simple
agence de l'impérialisme ? En admettant «la double fonction
politique» de la bureaucratie soviétique, le document de Bogota
admet ipso facto sa nature sociale double et contradictoire,
fût-ce de manière hypocrite et gênée, en n'osant pas appeler les
choses par leur nom.
Est ce à dire que la
reconnaissance de cette double nature de la bureaucratie
impliquerait une quelconque sous-estimation de sa nature
contre-révolutionnaire ? Pas le moins du monde, il s'agit,
encore une fois, d'une de ces implications «logiques» sorties
des structures mentales des dirigeants du CORQI, qui n'ont rien
à voir ni avec la logique formelle, ni avec la dialectique
matérialiste. La bureaucratie soviétique n'est pas seulement
contre-révolutionnaire parce qu'elle cherche à étrangler la
révolution mondiale. Elle est tout aussi contre-révolutionnaire
parce qu'elle a exproprié le prolétariat soviétique de
l'exercice du pouvoir en URSS et en Europe orientale (la
bureaucratie chinoise, yougoslave, vietnamienne, a empêché
pareil exercice du pouvoir dès la constitution des Etats
ouvriers dans ces pays) Car sans cet exercice du pouvoir, la
route de la construction du socialisme est bloquée les
contradictions inhérentes à l'économie et à la société de
transition entre le capitalisme et le socialisme sont
exaspérées, les fondements de la propriété collective et de la
planification sont minés et périodiquement remis en question.
En fait, la révolution
politique est tout aussi nécessaire pour débloquer la marche
vers le socialisme dans les Etats ouvriers bureaucratisés
qu'elle est nécessaire pour débloquer la marche vers la
révolution mondiale, sans laquelle la construction du socialisme
ne peut être parachevée (ce qui ne veut évidemment pas dire que
des progrès décisifs de la révolution mondiale ne peuvent pas se
produire dans des pays impérialistes-clé avant que la révolution
politique ne triomphe en URSS. L'interaction entre les deux
n'est pas liée à une chronologie pré-déterminée).
La seule conclusion
qui se dégage de la double nature de la bureaucratie quant aux
perspectives de la révolution politique. c'est que la
persistance de la propriété collectivisée et de l'économie
planifiée en URSS et en Europe orientale, malgré toute la
gabegie bureaucratique, a permis un essor du prolétariat et des
forces productives qui a créé aujourd'hui des conditions
objectives pour l'exercice direct du pouvoir par e prolétariat -
pour la démocratie soviétique - infiniment plus favorables qu'en
1923 qu'en 1927, qu'en 1936 ou qu'en 1945. En quoi cette
conclusion qui met en lumière les forces motrices de la
révolution politique, impliquerait-elle que la bureaucratie
«sous l'impact de circonstances exceptionnelles, puisse changer
de nature, adopter un caractère révolutionnaire» (Correspondance
Internationale n° 2 P. 106) ? Cela reste un mystère que même la
casuistique des camarades Just et Lambert aura quelques
difficultés à éclairer. Pour nous, la double nature de la
bureaucratie ne remet d'aucune manière en question son caractère
globalement contre-révolutionnaire.
Il est vrai que par
moments, dans des conjonctures internationales particulières, la
bureaucratie soviétique peut, par des moyens essentiellement
militaro-bureaucratiques, abolit le régime capitaliste dans des
zones marginales, pour étendre son pouvoir et ses privilèges,
sans stimuler ainsi un réveil politique du prolétariat en URSS,
et sans bouleverser fondamentalement la coexistence pacifique
avec l'impérialisme (c'est-à-dire sur la base d'un accord avec
une ou des puissances impérialistes, qui enregistre des rapports
de force conjoncturelle ment modifiés). C'est ce qu'eue fit en
1939-40 en Pologne orientale, dans les pays baltes et en
Bessarabie. C'est ce qu'elle fît en 1948-1949 en créant les
«démocraties populaires» en Europe orientale. C'est ce qu'elle
pourrait faire demain en Afghanistan (pour le moment, elle est
loin de l'avoir fait).
Mais les conditions
mêmes dans lesquelles s'effectuent ces «assimilations
structurelles», les crimes contre les masses qui les
accompagnent, le discrédit qu'elles jettent sur l'URSS et sur le
socialisme, font que même ces manifestations extrêmes de la
double nature de la bureaucratie (on pourra difficilement
affirmer que l'abolition du capitalisme en Europe orientale ait
été le fait d'une... agence capitaliste) ne modifient guère
notre jugement quant à la nature globalement
contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique. Comme
Trotsky le précisa dès 1939 : «Le critère politique primordial
pour nous n'est pas la transformation des rapports de propriété
dans telle ou telle région, quelqu'importante que cette
transformation puisse être en elle-même, mais plutôt le
changement de la conscience et de l'organisation du prolétariat
mondial, l'élévation de sa capacité de défendre d'anciennes
conquêtes, et d'en réaliser de nouvelles».
(In Defence of
marxism, p. 19).
L'affaire se corse
cependant lorsque le document de Bogota, - le CORQI renversant
sous la pression de la F.B. tout ce que ses «dirigeants
historiques» avaient affirmé à ce propos depuis trente ans, -
étend la notion de «stalinisme» aux partis qui ont dirigé
d'authentiques révolutions socialistes victorieuses,
fussent-elles bureaucratiquement canalisées et manipulées dès le
départ, c'est-à-dire qui ont mobilisé des millions d'ouvriers et
de paysans, pendant des années, au cours de révolutions : le PC
yougoslave, le PC chinois et le PC vietnamien. A leur propos, le
document du «comité paritaire» affirme : «Le fait que. sous des
circonstances exceptionnelles, la bureaucratie ou certains des
partis staliniens aient été obligés d'exproprier le capital dans
certains pays, ne change en rien cette caractérisation des
partis staliniens comme petits-bourgeois et définitivement
contre-révolutionnaires. Dans chacune de ces circonstances
exceptionnelles, c'est le mouvement révolutionnaire des masses
qui a imposé ces transformations». (Correspondance
Internationale, n°2, p. 106).
Cette caractérisation
conduit précisément à toutes les révisions du marxisme qui
effrayent tant le CORQI; révisions que les membres du «comité
paritaire» nous attribuent à tort, que notre analyse permet
justement d'éviter, et dont ils deviennent maintenant eux-mêmes
les initiateurs. De nouveau, tel est pris qui croyait prendre...
Peut-on sérieusement
affirmer que les conséquences négatives - lesquelles ? - de la
destruction du capitalisme en Chine (pays le plus peuplé du
monde), sur la conscience du prolétariat mondial étaient plus
importantes que l'effet positif colossal de cette destruction
elle-même ? Par quel artifice, ne disons pas d'analyse mais de
langage, l'action du PC chinois qui a dirigé cette destruction,
peut-elle être qualifiée de «globalement et. définitivement
contre-révolutionnaire»? Les PC yougoslave, chinois, Vietnam
ont-ils prouvé qu'ils étaient passés «définitivement du côté de
l'ordre bourgeois»... en détruisant le capitalisme dans leurs
pays respectifs ? Si ce n'est pas le cas, mais si on les
qualifie néanmoins de «partis staliniens», que devient alors la
définition du stalinisme (des partis staliniens) comme passé
définitivement du côté de l'ordre bourgeois, définition que nous
continuons à considérer comme entièrement exacte ?
Qu'est-ce que des
partis petits-bourgeois (dans le sens social du terme
c'est-à-dire définissant la nature de classe de ces partis) qui
seraient capables d'instaurer la dictature du prolétariat ? Le
prolétariat ne serait-il plus la seule classe sociale intéressée
à la propriété collective des moyens de production ? Et si les
PC yougoslave, chinois, vietnamien sont, de par le rôle
historique qu'Us ont joué, des partis ouvriers bureaucratisés,
comment les appeler staliniens alors que les preuves historiques
abondent de ce qu'ils n'ont pu diriger des révolutions
socialistes victorieuses dans leur pays respectifs qu'en rompant
avec les directives, les instructions, la stratégie imposée par
le Kremlin ?
Quelles sont ces
fameuses «circonstances exceptionnelles» qui ont permis la
victoire de ces quatre révolutions sans direction marxiste
révolutionnaire ? Les circonstances qui, selon le Programme de
Transition, expliquent que des partis ouvriers
empetit-bourgeoisés peuvent aller plus loin que d'habitude dans
la rupture avec la bourgeoisie ? «Guerre, défaite, krach
financier, offensive révolutionnaire des masses» ?
Mais ces
«circonstances exceptionnelles» ont été celles qui ont
caractérisé toutes les situations et crises révolutionnaires, de
par le monde, depuis la dégénérescence bureaucratique de l'URSS
et du PC ! Alors pourquoi ces «circonstances exceptionnelles»
n'ont-elles pas empêché les PC français, espagnol, grec,
italien, indonésien, chilien, portugais, - pour ne prendre que
ces exemples-là - d'étrangler des révolutions en 1936, 1944-45,
1948-53, 1970-73, 1974-75, alors qu'elles auraient amené les PC
yougoslave, chinois, vietnamien à conduire les révolutions dans
leur pays à la victoire ? Pourquoi les PC cubain et nicaraguayen
ont-ils longtemps saboté la marche en avant de la révolution que
le Mouvement du 26 juillet et le FSLN avaient impulsée dans ces
pays ? Peut-on coller la même étiquette de «staliniens» à ceux
qui étranglent des révolutions et à ceux qui la conduisent à la
victoire, fût-ce avec des méthodes bureaucratiques ? La
différence entre la défaite et la victoire d'une révolution
causée par le comportement d'un parti devient-elle une
caractéristique mineure voire insignifiante, pour la définition
de sa nature ?
Les auteurs du
document de Bogota aggravent encore leur cas quand ils ajoutent,
comme causes de la victoire de la révolution yougoslave,
chinoise, cubaine et vietnamienne, aux «circonstances
exceptionnelles», la «force du mouvement révolutionnaire des
masses» qui aurait «imposé» cette victoire. Cette force est-elle
suffisante sans direction révolutionnaire ? Pourquoi n'a-t-elle
dès lors pas «imposé» la victoire de la révolution espagnole,
française, grecque, italienne, indonésienne, chilienne,
portugaise ? Parce qu'elle aurait été trop faible ? En niant le
rôle de direction consciente des PC yougoslave, chinas,
vietnamien, et, sur ce plan du Mouvement du 26 juillet cubain,
dans la victoire de la révolution socialiste dans ces pays
respectifs, le «comité paritaire» aboutit objectivement à
réduire le rôle traître des directions traditionnelles dans les
défaites révolutionnaires des 60 dernières années, attribuant en
définitive ces défaites à l'insuffisance de la pression et du
mouvement révolutionnaire des masses elles-mêmes pour «imposer»
la victoire.
Face à toutes ces
implications révisionnistes des thèses du «comité paritaire», la
position défendue par la majorité de la IVe Internationale
depuis 25 ans permet, elle, de conserver la définition
traditionnelle trotskyste du caractère contre-révolutionnaire du
stalinisme, d'expliquer le déroulement réel des révolutions et
contre-révolutions depuis la Deuxième Guerre mondiale, et de
fonder la nécessité et la possibilité de la construction de la
IVe Internationale sur des bases objectives et subjectives
solides.
Les circonstances
exceptionnelles qui ont permis la victoire des révolutions
yougoslave, chinoise, cubaine et vietnamienne sont d'une double
nature. Il s'agissait de pays où, pour des raisons structurelles
et conjoncturelles, les vieilles classes dominantes (y compris
la bourgeoisie) étaient d'une faiblesse insigne et se trouvèrent
dans un état de décomposition sociale avancée, et où le
prolétariat, de son côté, était encore fortement minoritaire
dans la société et relativement peu concentré. Dans ces
conditions, mais dans ces conditions seulement, le renversement
de l'ordre bourgeois est possible sans l'arme affinée d'une
direction marxiste révolutionnaire, avec une direction
inadéquate du point de vue programmatique. Mais même dans ces
circonstances exceptionnelles, il fallait une direction qui
était consciemment orientée vers la prise du pouvoir
révolutionnaire, vers la destruction de l'Etat bourgeois, qui
avait donc rompu empiriquement avec la stratégie de la
«révolution par étapes» caractérisant le stalinisme (ou qui,
comme la direction cubaine, n'avait jamais pleinement adhéré à
cette stratégie), et qui avait éduqué et entraîné ses cadres
dans ce sens depuis des années.
Dans ce sens, ces
partis n'étaient donc plus des partis staliniens. Ils allaient
d'ailleurs le démontrer par leur rupture avec les instructions
du Kremlin. Faute de mieux, nous les appellerions des partis
centristes, ou centristes de gauche. Cela ne signifie pas qu'ils
devenaient des partis marxistes révolutionnaires. Justement
parce que leur réorientation s'est effectuée de manière
empirique, pragmatique, essentiellement axée sur la question de
la conquête révolutionnaire du pouvoir, leurs insuffisances
programmatiques et politiques restèrent immenses, en ce qui
concerne les problèmes de la révolution mondiale (la stratégie
dans les pays impérialistes, celles dans d'autres pays
semi-coloniaux, sans parler de l'incompréhension du problème de
la révolution politique). Ils étaient en outre marqués par leur
passé et leur formation stalinienne, méfiants à l'égard de
l'action autonome des masses, fortement bureaucratisés
eux-mêmes, et donc opposés à toute dynamique réelle de
démocratie socialiste, enclins à s'approprier à leur tour, aussi
vite que possible, des privilèges matériels.
D'où le fait que leur
impact subjectif sur le mouvement ouvrier international ne
favorisera guère la reconstruction d'une direction
révolutionnaire mondiale à la hauteur des besoins de notre
époque et qu'il était pour le moins beaucoup plus contradictoire
que l'effet objectif, immensément positif, qu'avait la victoire
des révolutions qu'ils ont dirigée sur la lutte de classe à
l'échelle mondiale. D'où le bilan historique évident : ces
victoires ne remettent en rien en cause la nécessité de
construire la IVe Internationale, y compris dans ces pays, eux
aussi, (à condition de la construire avec les militant et les
cadres qui, aux yeux des masses, sont produits du processus
révolutionnaire et non des sectaires qui n'ont joué aucun rôle
dans les immenses mobilisations de masse). D'où la nécessité
d'une révolution politique dans ces pays, lorsque le processus
de bureaucratisation visible dès la naissance de ces nouveaux
Etats ouvriers, atteint le point d'apparition d'une caste
bureaucratique inamovible par d'autre moyens.
Cette analyse nous a
permis de conclure: l'expérience yougoslave, chinoise cubaine,
vietnamienne pourrait peut-être se reproduire demain dans des
cas comme le Nicaragua, le Salvador ou la Thaïlande, mais Jamais
et pour les raisons objectives et pour les raisons subjectives
mentionnées plus haut dans n'importe quel pays impérialiste,
jamais dans des pays semi-coloniaux avec une bourgeoisie et un
prolétariat déjà fortement structurés, comme le Brésil.
l'Argentine, le Mexique, la Colombie, le Venezuela, le Pérou,
l'Inde, la Turquie, l'Egypte, l'Afrique du Sud, le Nigeria, le
Pakistan, la Corée du Sud, l'Iran, le Sri Lanka etc..
c'est-à-dire jamais pour l'immense majorité des habitants de
notre planète et à plus forte raison Jamais dans les Etats
ouvriers bureaucratisés.
Notre conclusion est
donc claire. Nous avons, à de nombreuses reprises, posé la
question à la F.B. : excluez-vous comme nous que «dans des
circonstances exceptionnelles» et. quelle que soit l'action
révolutionnaire des masses, il puisse y avoir une victoire
révolutionnaire sous la direction de PC staliniens dans les pays
mentionnés plus haut et notamment en France, en Italie, en
Espagne, en Grande-Bretagne, en Allemagne Occidentale, aux
Etats-Unis, au Japon? Nous n'avons jamais entendu un «non»
catégorique. Nous reposons maintenant la même question au
«comité paritaire». Si la réponse catégorique reste absente, le
moins qu'on puisse dire c'est que les cris les plus hystériques
contre le prétendu «révisionnisme» des autres, ne constituent
guère une garantie contre sa propre inclination révisionniste et
que la justification de l'existence de la IVe Internationale ne
repose plus sur son rôle indispensable pour le renversement du
capitalisme, mais seulement sur sa lutte pour la démocratie
socialiste. Si la réponse catégoriquement «non» est donnée, nous
riposterons «Prière d'accorder vos violons! Prière de mettre
cette conclusion en concordance avec une explication des
révolutions yougoslave, chinoise, cubaine, vietnamienne qui
devra être forcément différente de celle du document de Bogota».
4.
LES TROIS SECTEURS DE LA REVOLUTION MONDIALE
Pour des raisons
mystérieuses, jamais explicitées, le CORQI a toujours été opposé
au concept des trois secteurs de la révolution mondiale. Les
«dirigeants historiques» de la F.B. quant à eux, ont voté pour
ce concept tant au Congrès de Réunification de 1963 qu'aux 8e et
9e Congrès Mondial de la IVe Internationale, où ils avaient
approuvé les résolutions sur la situation mondiale. Faisant de
nouveau un tournant de 180° sur une question d'importance
fondamentale, ils ont maintenant accepté de rejeter ce concept,
dans le document de Bogota. Passons.
L'idée des trois
secteurs de la révolution mondiale est pourtant fermement ancrée
dans le Programme de Transition, qui consacre des chapitres aux
revendications transitoires spécifiques qui se posent dans les
pays coloniaux et semi-coloniaux d'une part, en URSS (nous
dirions aujourd'hui : dans tous les Etats ouvriers
bureaucratisés) d'autre part. Les trois secteurs de la
révolution mondiale correspondent aux tâches historiques
différentes qu'ont à résoudre respectivement la révolution
prolétarienne dans les pays impérialistes, la révolution
permanente dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la
révolution politique dans les Etats ouvriers bureaucratisés. On
ne peut remettre en question cette spécificité des tâches
historiques que la révolution doit résoudre dans chacun de ces
trois secteurs qu'en commençant à remettre en question la
théorie léniniste de l'impérialisme, la théorie
léniniste-trotskyste de la révolution prolétarienne dans les
pays impérialistes, la théorie de la révolution permanente, et
la théorie de l'URSS (et des pays à structure socio-économique
similaire) comme Etats ouvriers bureaucratisés
(bureaucratiquement dégénérés ou bureaucratiquement déformés au
point de justifier une révolution politique), c'est-à-dire une
bonne partie du programme de la IVe Internationale.
L'unité du prolétariat
mondial se fonde sur le fait que le prolétariat, dans chacun de
ces trois secteurs de la révolution mondiale, est intéressé dans
la victoire de la révolution dans chacun des autres secteurs,
que cette victoire facilite objectivement et subjectivement la
solution de ses propres tâches spécifiques. L'unité de la
révolution mondiale se fonde sur le fait que les tâches
spécifiques posées dans chacun des trois secteurs ne peuvent
être résolues que par la prise du pouvoir par le prolétariat.
Mais ni l'une ni l'autre de ces «unités» n'exigent la remise en
question ou la négation des tâches historiques spécifiques et
différentes de la révolution dans ces trois secteurs.
L'argumentation en
sens opposé du document de Bogota est d'une faiblesse désolante
: «L'unité de la révolution mondiale a une base objective,
l'unification du marché mondial, celle de la crise généralisée
du capitalisme à l'échelle internationale. A cette unité
mondiale de la domination bourgeoise répond l'unité de la
révolution prolétarienne. Il n'y a pas deux blocs ni trois
secteurs de la révolution, il y a deux classes fondamentales, le
prolétariat et la bourgeoisie, dont la bureaucratie n'est que la
courroie de transmission au sein des Etats ouvriers. La crise
générale du capitalisme affecte non seulement les pays
impérialistes et semi-coloniaux mais aussi avec beaucoup de
force les Etats ouvriers qui, au contraire de ce qu'ont prétendu
et prétendent toujours les partisans de la théorie du
«socialisme dans un seul pays», n'ont jamais pu se libérer de ce
marché mondial» (Correspondance Internationale, n° 2, p. 105)
On peut dire : autant
de mots, autant d'erreurs. Comment peut-on affirmer en même
temps «l'unité mondiale de la domination bourgeoise» et affirmer
tranquillement, trois paragraphes plus haut (ibidem p. 104), que
«dans plus d'un tiers de l'humanité le régime capitaliste a été
détruit» ? Qu'est-ce que cette «unification du marché mondial»
sans restauration du régime capitaliste en URSS, en Chine qui
n'a pas encore eu eut, que nous sachions ? Sans parcelle
restauration, est-ce la loi de la valeur, qui, en mode de
production capitaliste, fonctionne comme la loi du profit, qui
détermine les investissements, la répartition des ressources
matérielles et humaines dans les Etats ouvriers ? Les pays
semi-coloniaux ont-ils les mêmes rapports avec le marché mondial
que les pays impérialistes ? Pourquoi les premiers sont-ils
alors semi-coloniaux et les seconds impérialistes, c'est-à-dire
les premiers dominés et les autres dominants? La crise générale
du capitalisme (formule essentiellement stalinienne, soit dit en
passant, et que les écrits de Trotsky évitent soigneusement)
«affecte»-t-elle de la même manière pays impérialistes, pays
semi-coloniaux et Etats ouvriers ? La différence d'impact de
cette crise sur ces trois groupes de pays ne renvoie-t-elle pas
à une différence de structure, qui est justement la base
objective de la formule «les trois secteurs de la révolution
mondiale» ?
L'argumentation du
document de Bogota indique clairement que ses auteurs -
consciemment? inconsciemment ? l'avenir le démontrera -
commencent à remettre en question la théorie marxiste
révolutionnaire traditionnelle quant aux différences
structurelles entre les trois groupes de pays, auxquels
correspondent les trois secteurs de la révolution mondiale. Cela
se manifeste par rapport aux Etats ouvriers bureaucratisés.
Quand les auteurs du document de Bogota déclarent que les Etats
ouvriers «n 'ont jamais pu se libérer de ce marché mondial» ils
oublient d'ajouter un adverbe : «se libérer complètement» Sans
cet adverbe la demi-vérité qu'ils énoncent se transforme en un
mensonge caractérisé. Si les Etats ouvriers sont dominés par le
marché mondial - qui est un marché mondial capitaliste, ne
l'oublions pas! - au même titre que les Etats bourgeois, à quoi
sert alors le monopole étatique du commerce extérieur, pour la
défense duquel Trotsky a mené un combat tellement acharné ?
Le développement
industriel de l'URSS, des «démocraties populaires» de la Chine
est-il le même. quantitativement et qualitativement, qu'il eût
été si ces pays étaient* restés (ou étaient redevenus)
capitalistes ? La survie des conquêtes d'octobre n'a-t-elle
aucune incidence économique ? Mais si elle en a une. comment
alors parler de domination sans plus de l'économie soviétique
par le marché mondial capitaliste ?
Le document de Bogota
mentionne les mesures d'austérité que la bureaucratie est
obligée de prendre comme conséquence de la crise de l'économie
capitaliste Sur les origines, la nature et les conséquences de
ces mesures d'austérité, il n'y a évidemment pas de divergences
entre la IVe Internationale et le «comité paritaire». Mais il
est hautement significatif que le document de Bogota consacre un
paragraphe entier aux mesures d'austérité dans les Etats
ouvriers, sans même mentionner l'offensive internationale
d'austérité du Capital contre le Travail dans les pays
capitalistes et le contexte socio-économique précis dans lequel
elle se produit : plus de 23 millions de chômeurs, et
périodiquement une chute absolue de la production industrielle,
dans les seuls pays impérialistes (nous ne mentionnons même pas
les conditions bien pires encore dans la majorité des pays
semi-coloniaux). Ce contexte n'aurait-il aucun rapport avec les
formes et l'ampleur différentes de la politique d'austérité dans
les Etats ouvriers d'une part, et les Etats bourgeois de l'autre
?
Encore pires sont les
conséquences politiques de ce début de remise en question par e
«comité paritaire» de la nature structurellement différente de
la société et de l’économie des Etats ouvriers et de celles des
pays capitalistes. Ces conséquences se manifestent clairement
dans l'affaire de l'Afghanistan. Le n°2 de Correspondance
Internationale comprend un éditorial consacré à cette affaire
(pp.3-6). Il confirme la conclusion qui se dégagea déjà des
déclaration antérieures du «comité paritaire» sur l'Afghanistan,
reproduites dans la même publication (pp. 110-115). Pour le
«comité paritaire», la guerre civile qui fait rage en
Afghanistan depuis trois ans, autant avant qu'après
l'intervention massive soviétique de décembre 1979, la nature de
classe des camps qui s'opposent, ne jouent aucun rôle dans les
prises de position politiques sur ce pays. Dans l'éditorial,
eues ne sont même pas mentionnées !
Quelle est la position
du «comité paritaire» sur cette guerre civile ? Est-elle
favorable à la victoire des forces semi-féodales ? Est-eUe
favorable à la victoire des forces opposées à celles-ci,
indépendamment de la nature et de l'orientation politique de
leurs dirigeants ? Est-elle neutre ? Mais une telle neutralité
n'implique-t-elle pas un glissement vers une position «de
troisième camp» ? Quand des forces sociales antagonistes se
combattent les armes à la main, des marxistes révolutionnaires
peuvent-ils être «neutres» sur l'issue de ces combats ?
Quand la force armée
d'un Etat ouvrier est engagée d'un côté de la barricade contre
des forces sociales ultra-rétrogrades, la nature sociale des
forces sociales ne compte-t-elle pour rien dans l'appréciation
de la situation ? Nous ne disons pas qu'elle est le seul facteur
d'appréciation, mais elle est quand même un facteur
d'appréciation important. Le faire disparaître complètement du
jugement c'est, qu'on le veuille ou non, remettre en question le
jugement trotskyste sur la nature de l'URSS.
Le «comité paritaire»
essaie de brouiller les pistes en insistant sur la nature
bourgeoise du gouvernement de Kaboul. La guerre civile
serait-elle dès lors une guerre «inter-bourgeoise», dans
laquelle il faut être indifférent à qui gagne ou qui perd
militairement ? Faut-il lui rappeler qu'en dépit de la lutte
implacable que Trotsky mena contre la politique de Front
Populaire, qu'en dépit de son jugement sur la nature bourgeoise
de l'Etat et du gouvernement de la République, il ne laisse pas
planer le moindre doute sur le fait qu'il n'était pas neutre
dans la guerre civile espagnole, qu'il était pour la défaite de
Franco, et pour la victoire des forces militaires qui
combattirent les fascistes ?
L'accusation
principale contre la politique des directions ouvrières
traditionnelles fut précisément celle qu'en étranglant la
révolution sociale sur le territoire de la République, elles
préparèrent la victoire de Franco. Les ouvriers et paysans
afghans n'ont-ils pas à craindre le pire d'une victoire
militaire des propriétaires fonciers semi-féodaux et des
trafiquants d'opium ? Faut-il sacrifier leurs intérêts à de
quelconques considérations de politique internationale ? Que
devient dès lors «l'unité du prolétariat mondial» ? Doit-elle
passer sur le corps de dizaines de milliers de salariés et de
paysans pauvres afghans massacrés par la réaction semi-féodale ?
Un glissement
similaire vers la remise en question de la spécificité des
tâches historiques de la révolution dans les pays semi-coloniaux
commence à se manifester dans les documents du «comité
paritaire». Le CORQUI se fonde, à ce propos, sur une tradition
solidement établie. Son passé est garant de son avenir:
incompréhension, défaitisme et sectarisme sans bornes à l'égard
de la révolution coloniale.
L'éditorial du n°2 de
Correspondance Internationale écrit à propos de la révolution
algérienne: «Il (Pablo) n'a pas seulement appuyé la lutte
anti-impérialiste du peuple algérien et défendu contre
l'impérialisme l'organisation nationaliste bourgeoise, le FLN,
ce qui aurait été entièrement juste du point de vue
révolutionnaire...» (p. 6) Un ange doit être passé rue du
Faubourg St-Denis, dans les locaux de l'OCI, près des
«dirigeants historiques» du CORQI. Ils n'ont justement pas
«défendu contre l'impérialisme» (leur propre Impérialisme) le
FLN qui menait pourtant contre lui une lutte militaire acharnée,
c'est le moins qu'on puisse dire. Ils ont commencé par appuyer,
contre le FLN, le MNA, le présentant abusivement comme un «parti
de masse proche du parti bolchevique», puis se sont retirés vers
un abstentionnisme complet dans la lutte anti-impérialiste en
France.
Ce ne fut point
d'ailleurs une exception. Les dirigeants de l'OCI et du CORQI se
sont obstinés pendant des années à nier toute possibilité de
victoire de la révolution vietnamienne, à refuser toute
participation aux mouvements de masse d'appui et de solidarité
avec cette révolution. Ils ont attendu vingt ans - vingt ans ! -
avant de reconnaître la victoire de la révolution cubaine, la
naissance d'un nouvel Etat ouvrier. Ils sont en train d'imiter à
l'égard de la révolution nicaraguayenne et salvadorienne le même
sectarisme aveugle dont ils avaient fait preuve à l'égard des
révolutions algérienne, cubaine, vietnamienne. La racine de cet
aveuglement, c'est l'incompréhension de la spécificité de la
révolution coloniale, de son potentiel de mobilisation immense
et progressiste même sous des directions nationalistes,
l'identification mécanique de la problématique des pays
coloniaux et semi-coloniaux d'une part et de celle des pays
impérialistes d'autre part. c'est-à-dire une remise en question
au moins initiale de la théorie de la révolution permanente.
Il faudrait beaucoup
de changement de pratique politique des dirigeants du CORQI,
avant qu'ils puissent effacer le bilan de discrédit auprès
d'importants secteurs du mouvement de masse anti-impérialiste et
des militants d'avant-garde de ce mouvement, qui résulte de leur
passé lamentable à ce propos.
La F.B. d'implantation
essentiellement latino-américaine, a manifestement une
sensibilité majeure pour la problématique et la dynamique du
mouvement anti-impérialiste. On aurait pu espérer que la
pression de la FB, amène une «rectification» progressive du
sectarisme du CORQI à l'égard de la révolution coloniale.
Malheureusement, la FB, elle-même, de par ses «dirigeants
historiques» (ceux du PST argentin) est marquée par une
incompréhension profonde des rapports dialectiques entre le
mouvement de masse dans les colonies et les semi-colonies et
leurs directions populistes (nationalistes bourgeoises ou
petites-bourgeoises), ainsi que des tâches qui en découlent pour
les marxistes révolutionnaires.
L'origine de cette
incompréhension, c'est l'erreur traumatisante commise par le
camarade Moreno dans la période 1945-53 à l'égard du mouvement
de masse péroniste en Argentine. Le camarade Moreno s'est juré
de ne jamais répéter cette erreur - ce qui est tout à son
honneur. Mais ne comprenant pas les rapports réels entre
mouvement de masse et nationalisme populiste - ses racines
historiques dans la structure de la société des pays
semi-coloniaux - il croit qu'il suffit d'appuyer la lutte et les
revendications anti-impérialistes des masses, de s'identifier
avec le «mouvement réel», pour que celles-ci rompent
automatiquement avec la direction nationaliste bourgeoise et
petite-bourgeoise, puisque ces directions sont incapables de
lutter jusqu'au bout contre l'impérialisme. Il ne comprend pas
que dans les conditions spécifiques des sociétés semi-coloniales,
la lutte pour l'indépendance de classe du prolétariat implique
des tâches spécifiques de lutte contre les liens politiques et
idéologiques des syndicats et organisations de masse avec la
bourgeoisie (et petite-bourgeoisie) nationaliste, en plus de
l'appui aux revendications et mobilisations anti-impérialistes
des masses. Si cette tâche n'est pas poursuivie en permanence et
avec succès, trente années de luttes, de mobilisations, de
grèves générales héroïques du prolétariat peuvent aboutir à une
situation où celui-ci continue à subir dans sa majorité
l'hégémonie politique et idéologique du nationalisme bourgeois,
malgré toutes les déceptions et tous les échecs subis. Les
exemples tragiques de l'Argentine et de la Bolivie sont là pour
en témoigner.
Mais puisque
l'expérience est trop convaincante pour qu'on puisse se couper
totalement d'elle, la FB est amenée à osciller périodiquement
d'un appui critique au nationalisme bourgeois («Nous voterons
péronistes si les péronistes proposent 80% de candidats
ouvriers» - Les 20 de candidats bourgeois sont évidemment la
garantie de la conquête réussie de l'indépendance de la classe
grâce à ce genre de mots d'ordre...) à une affirmation
ultra-sectaire selon laquelle de petites organisations
trotskystes réalisent en elles-mêmes cette conquête de
l'indépendance de classe.
L'attitude de la F.B.
à l'égard de la révolution nicaraguayenne - entérinée et
renforcée, du moins dans sa phase actuelle, par le CORQI - est
l'illustration parfaite de ces oscillations et des résultats
politiques irresponsables auxquels elles aboutissent,
lorsqu'elles affrontent un révolution vivante, en plein essor.
La FB en montant la «Brigade Simon Bolivar». a commencé par
s'identifier complètement et de manière a-critique avec le FSLN,
escomptant que cette «direction nationaliste petite-bourgeoise»
devait se «démasquer» tôt ou tard devant les masses, et que la
FB en récolterait alors tous les fruits. Pendant toute la phase
de «mise en place» de la Brigade, la «politique de coalition» du
FSLN avec la bourgeoisie anti-somoziste ne fut soumise à aucune
critique. Pis, en trompant les masses au Nicaragua et ailleurs,
y compris des organisations syndicales dans plusieurs pays
d'Amérique latine, la «Brigade Simon Bolivar» s'est présentée
comme une émanation du FSLN, comme faisant partie de l'armée
sandiniste.
Puis du jour au
lendemain, dès qu'un conflit a éclaté entre la direction du FSLN
et ladite «Brigade», les dirigeants de la F.B. (avec l'appui
évidemment enthousiaste du CORQI, sectaire dès le départ), ont
viré d'un extrême à l'autre et ont, avec une irresponsabilité
totale, présenté les choses comme si le FSLN dirigeait la
contre-révolution au Nicaragua (on pourrait d'ailleurs demander
à la EB.: s'il en était vraiment ainsi, n'êtes-vous pas, vous
aussi, coupables de ne pas en avoir averti les masses par
avance, ou de ne l'avoir pas prévu ?). Cela nous donne des
perles comme celles-ci : «Le FSLN est une direction
définitivement contre-révolutionnaire» (La Vérité, juin 1980, p.
130). «Le FSLN reconstruit l'Etat bourgeois et l'armée
bourgeoise» (Correspondance Internationale, n°2. p. 121). «Le
FSLN désarme les masses» (ibidem p. 129). «Le FSLN reconstruit
l'économie capitaliste» (ibidem p.128). En d'autres termes le
FSLN se comporte comme le PC espagnol en 1936-37 et Maurice
Thorez en 1944-46.
Mais chat échaudé
craint l'eau froide. S'étant trompés si profondément sur la
dynamique de la révolution cubaine et le rôle que la direction
Castro-Guevara a joué pour assurer sa victoire, les dirigeants
du «comité paritaire» veulent s'assurer une petite porte de
sortie pour le cas où les événements ne confirment pas leurs
analyses et pronostics. Et cela nous donne ceci : «On ne peut
écarter la possibilité théorique que le FSLN s'oriente vers un
gouvernement ouvrier et paysan, que, sous de fortes pressions,
il s'affronte à la bourgeoisie et qu'il prenne le pouvoir en
rompant avec elle» (Correspondance Internationale n°2, p. 126).
Qu'on substitue donc
Diaz-Negrin ou Thorez au FSLN, et on voit où cela conduit. Sans
doute «l'orthodoxie» trotskyste aurait-elle consisté à affirmer
devant les ouvriers espagnols en 1936-37, devant les ouvriers
français en 1944-47, qu'«on ne peut écarter la possibilité
théorique que le PCE et le PCF s'orientent vers un gouvernement
ouvrier et paysan et que, sous de fortes pressions, ils
s'affrontent à la bourgeoisie et qu'ils prennent le pouvoir»...
malgré le fait qu'ils représentaient des directions
définitive-ment contre-révolutionnaires. Belle éducation que
cela aurait été pour le prolétariat espagnol et français, belle
préparation pour les tâches immédiates à résoudre.
Et c'est bien de cela
qu'il s'agit dans l'analyse du processus révolutionnaire au
Nicaragua, de l'orientation du FSLN et de l'attitude que les
marxistes révolutionnaires doivent adopter à l'égard de l'un et
de l'autre. Le «comité paritaire» se satisfait d'une approche
purement formaliste du problème («Le gouvernement est un
gouvernement bourgeois puisqu'il y a des bourgeois dedans. Donc,
il faut le renverser»), en ignorant toutes les particularités de
la situation de dualité du pouvoir qui existent dans ce pays.
C'est pourquoi il est lui-même incapable, malgré tous ses cris
hystériques, de définir le rôle précis du FSLN. Tantôt, celui-ci
est «définitivement contre-révolutionnaire». Tantôt il pourrait
«prendre le pouvoir», c'est-à-dire conduire la révolution à sa
victoire. Mais il y a une légère «nuance» entre ces deux
«perspectives», entre la victoire de la contre-révolution et
celle de la révolution. Nous constatons que vous n'osez pas
choisir entre eues !
Quant à nous, nous
analysons le processus révolutionnaire qui se déroule réellement
au Nicaragua, le rôle réellement joué par le FSLN, les tâches
réelles nécessaires à la victoire de la révolution
nicaraguayenne (c'est-à-dire l'établissement d'un Etat ouvrier).
Nous constatons que jusqu'ici, le FSLN, à la tête des masses, a
désarmé la bourgeoisie et armé les masses, et non reconstitué
une armée bourgeoise et désarmé les masses (les «masses» ne
s'identifiant évidemment pas avec la«Brigade Simon Bolivar» ou
avec quelques groupes ultra-gauches, mais avec des dizaines et
des dizaines de milliers de travailleurs et de paysans pauvres).
Nous constatons qu'il a organisé des mobilisations de masse de
plus en plus amples (500.000 personnes à Managua pour le premier
anniversaire de la victoire sur Somoza) et non pas démobilisé
les masses. Nous constatons qu'il a exproprié de plus en plus de
secteurs du capital et non restauré progressivement la propriété
privée. Nous constatons qu'il a affaibli les positions de
pouvoir politique qui subsistent dans les mains de la
bourgeoisie et qu'il ne les a point renforcées. Affirmer le
contraire, c'est tout simplement mentir aux travailleurs du
Nicaragua et du monde entier.
Nous basons notre
analyse sur le processus réel, non sur des partis pris
subjectivistes ou des définitions a priori («puisque» le FSLN
est petit-bourgeois, il doit par principe trahir - «puisque» le
FSLN est révolutionnaire, il doit par principe conduire la
révolution à la victoire). Nous constatons que le processus
révolutionnaire est toujours dans une phase ascendante, que cela
rend un affrontement final inévitable que la crise d'avril 1980
(sortie de Robelo du gouvernement) annonce cet affrontement mais
ne le constitue pas encore en lui-même ; que cet affrontement
décisif est encore devant nous. Nous énumérons les tâches qu'il
faut accomplir pour qu il s achève par la victoire du
prolétariat allié à la paysannerie pauvre. Rien ne permet
aujourd’hui d'affirmer d'avance que le FSLN. qui a jusqu'ici
dirigé le processus révolutionnaire - fût-ce avec l'emploi de
méthodes administratives dans ses rapports avec certains
secteurs de masse, des méthodes que nous avons chaque fois
critiquées qui ont provoqué des discussions au sein du FSLN et
sur lesquelles il y a déjà eu des autocritiques -. ne puisse
mener cette lutte jusqu'à sa victoire. Aussi longtemps que les
faits et l'expérience ne témoignent pas en sens inverse, il est
criminel d'appeler au renversement du pouvoir du FSLN. auquel ne
pourrait se substituer aujourd'hui que le pouvoir de la
bourgeoisie et non celui des masses dirigées par une douzaine
d'adhérents au «comité paritaire».
Faut-il rappeler à nos
pseudo-othodoxes, qu'alors qu'il n'y avait pas une douzaine mais
plusieurs dizaines de milliers de bolcheviks en Russie - de
vrais bolcheviks. ceux-là – Lénine, en avril 1917, tout en
lançant le mot d'ordre «tout le pouvoir aux soviets», se
refusait d'appeler au renversement du gouvernement provisoire
qui était pourtant un gouvernement dirigé par la bourgeoisie se
cramponnant à l'armée tsariste alors que le FSLN n'est pas
bourgeois et qu'il a, lui. non pas cherché à sauvegarder mais
complètement détruit l'équivalent de l'armée tsariste au
Nicaragua ?
Si jamais les faits
démontrent le contraire nous modifierons notre orientation à
l'égard du FSLN. mais répétons-le, sur base de faits, non de
préjugés. Mais le refus de reconnaître la spécificité des tâches
révolutionnaires dans les trois secteurs de la révolution
mondiale a ses effets les plus graves pour le secteur de la
révolution mondiale qui concerne les pays impérialistes. A leur
propos, le document de Bogota affirme : «L’impérialisme ne peut
répondre aux aspirations les plus élémentaires des masses
aujourd'hui les objectifs delà IVe Internationale sont plus que
jamais à l'ordre du jour. La révolution avance et triomphera».
(Correspondance Internationale n°2, p. 105).
De nouveau, nous
voyons les ressorts du sectarisme tels que Trotsky les a
dévoilés : les dirigeants du «comité paritaire» croient que si
l'impérialisme pouvait donner satisfaction à une quelconque
«aspiration élémentaire» des masses, les objectifs de la IVe
Internationale ne seraient plus à l'ordre du jour, la révolution
ne pourrai plus avancer ni triompher. Derrière le triomphalisme
simpliste se cache en réalité un pessimisme angoissé, une
incompréhension profonde de ce que sont les «objectifs de la IVe
Internationale» dans les pays impérialistes (et avant elle. ceux
de l'Internationale communiste) à l'époque du déclin du
capitalisme, de ce que sont es objectifs de la révolution
prolétarienne dans ces pays, qui dépassent - et de loin - les
«aspirations les plus élémentaires», qui concernent la prise en
main par le prolétariat des moyens de production, la destruction
de l'Etat bourgeois, la création du pouvoir des soviets, pour
permettre la reconstruction de la société sur une base
socialiste, ce qui correspond aux aspirations profondes de la
majorité des masses laborieuses.
Dire que
l'impérialisme est incapable de répondre aux «aspirations les
plus élémentaires des masses» est archi-faux. C'est faux même
sur le plan économique. Après la Deuxième Guerre mondiale, les
masses des pays impérialistes ont pu conquérir non seulement une
élévation réelle de leur niveau de vie mais encore, dans de
nombreux pays, la sécurité sociale, et dans plusieurs pays
l'échelle mobile des salaires, conquêtes réelles s'il en est, et
que les masses défendent à juste titre avec acharnement.
Il est vrai que dans
la phase dépressive dans laquelle est entrée l'économie
capitaliste, la bourgeoisie est obligée de remettre en question
ces conquêtes. Mais son succès à ce propos dépend de l'issue des
luttes de classe en cours, dont dépend aussi le succès ou
l'échec de la lutte pour cette nouvelle conquête - plus
qu'élémentaire - que serait la semaine des 35 heures sans
réduction du salaire hebdomadaire, dans laquelle la classe
ouvrière est engagée pour combattre la montée du chômage.
Affirmer d'avance qu'indépendamment des rapports de force entre
le Capital et le Travail, indépendamment de l'essor des luttes
ouvrières et de leur issue immédiate, indépendamment de la
conjoncture politique et sociale précise dans chaque pays, le
prolétariat est incapable de conquérir les 35 heures vu la
dépression économique, dans quelque pays que ce soit, c'est
affirmer une contre-vérité flagrante et démobiliser les
travailleurs.
Mais ce qui est déjà
faux sur le plan économique est encore beaucoup plus faux sur le
plan politique. La bourgeoisie portugaise, espagnole et grecque
a-t-elle été incapable de répondre «aux aspirations les plus
élémentaires des masses» ? Les travailleurs portugais, espagnols
et grecs ne jouissent-ils d'aucune liberté démocratique
supplémentaire à ce qu'ils ont connu sous les dictatures de
Salazar-Caetano, de Franco et des colonels ? La liberté de
presse, le droit de grève, l'existence de puissants syndicats,
la possibilité de participer à des élections, n'ont-ils aucune
importance, ne font-ils aucune différence ? Sans aucun doute, il
s'agit dans ces pays de régimes hybrides, avec maintien des
appareils de répression de la dictature, avec des limitations
multiples et infâmes aux libertés démocratiques. Mais ce n'est
pas la même chose que d'affirmer froidement que même la
revendication la plus élémentaire n'a pu être arrachée par la
classe ouvrière à la bourgeoisie impérialiste.
Cette analyse fausse
aboutit à une conclusion extrêmement dangereuse sur le plan
politique, qui est une révision d'une des thèses fondamentales
du Programme de Transition. Celui-ci affirme que si la lutte
pour les revendications démocratiques reste à l'ordre du jour
dans tous les pays, leur poids spécifique dépend généralement du
degré d'arriération du pays, c'est-à-dire qu'il est
structurellement différent dans les pays impérialistes et dans
les pays semi coloniaux (nous ajouterons : et dans les Etats
ouvriers bureaucratisés). Dans les pays impérialistes, «les
formules de la démocratie ne sont pour nous que des mots d'ordre
passagers ou épisodiques dans le mouvement indépendant du
prolétariat, et non un nœud coulant démocratique passé autour du
cou du prolétariat...». «Tu as tort», ripostent audacieusement
les auteurs du document de Bogota au camarade Trotsky : «Le
retard pris par la révolution prolétarienne, le pourrissement de
l'impérialisme. le retard dans la construction de partis
révolutionnaires de masse de la IVe Internationale, donnent au
combat pour les tâches démocratiques de nature bourgeoise une
importance renouvelée dans le combat pour la révolution
prolétarienne» (Correspondance Internationale n°2, P. 105).
Partant de l'idée
fausse que la bourgeoisie impérialiste, même en pleine crise
révolutionnaire, est incapable de concéder la moindre réforme
démocratique au prolétariat, jetant par-dessus bord tous les
enseignements des quatre premiers Congrès de l'IC et du
Programme de Transition sur la spécificité de la révolution
prolétarienne dans les pays impérialistes. les camarades du
CORQI s'étaient déjà rapprochés dangereusement, au cours de la
révolution portugaise, d'une politique qui transforme la
priorité donnée aux mots d'ordre démocratiques en un «nœud
coulant autour du cou du prolétariat». Ils ont appuyé à fond
l'offensive Soares contre «l'anarcho-populisme», c'est-à-dire
contre l'émergence d'organes de pouvoir ouvrier et populaire
décomposant l'Etat bourgeois et l'armée bourgeoise. Ils ont crié
à tue-tête «Assemblée Constituante souveraine» et «gouvernement
Soares», croyant, à tort, que la bourgeoisie était incapable
d'accepter l'une et l'autre.
Mais la bourgeoisie
portugaise de 1975-76. comme la bourgeoisie allemande et
autrichienne de 1918-19, a préféré faire des concessions
démocratiques aux masses pour éviter le pire, c'est-à-dire la
destruction de son Etat et la prise du pouv6ir par les conseils.
Objectivement, ce qui a eu lieu au Portugal sous le gouvernement
Soares («sans ministres bourgeois»), ce fut une
«contre-révolution démocratique», la restauration de l'Etat
bourgeois, la restauration de la discipline dans l'armée, la
destruction des noyaux d'organes de dualité de pouvoir, la mise
en place d'une politique d'austérité.
A plus long terme, la
bourgeoisie joue évidemment d'autres cartes au Portugal, comme
elle le fit en Allemagne. Mais en oubliant tous les
enseignements de Lénine et de Trotsky sur les tâches des
révolutionnaires au cours de crises révolutionnaires dans les
pays impérialistes, la poignée des partisans du CORQI au
Portugal ont été à deux doigts d'appuyer la contre-révolution
démocratique. Ce qui les sauve du verdict de l'histoire, c'est
que - heureusement - ils n'ont eu aucune influence sur le
déroulement des événements.
Mais la FB, après
avoir suivi une ligne analogue jusqu'en été 1975, a esquissé par
la suite un revirement fracassant, s'adaptant à notre ligne de
combiner la politique de front unique PS-PC avec l'orientation
fondamentale vers l'extension, la généralisation, la
coordination et la centralisation des organes de pouvoir ouvrier
et populaire, tout en y joignant un appui ultra-opportuniste au
MFA. La Vérité de juin 1980 réaffirme encore aujourd'hui -
malgré toutes les leçons de l'expérience des gouvernements
Soares ! - la justesse de l'ancienne orientation. Qu'en disent
les dirigeants de la F.B.? Ont-ils de nouveau changé d'avis ? Il
est vrai qu'il ne s'agit que du sort d'une révolution, celle du
Portugal, et au fond ils s'en balancent, comme du sort de la
révolution nicaraguayenne, pourvu qu'il y ait quelque munition
fractionnelle contre la IVe Internationale qu'on puisse
péniblement étaler.
5. UNE
TENDANCE VERS UN RAPPORT MANIPULATOIRE AVEC LES MASSES
Derrière les multiples
erreurs politiques des composantes du «comité paritaire», il y a
un trait commun qu'il faut mettre en lumière, et qui se rattache
à une compréhension incomplète (faudrait-il rajouter :
révisionniste ?) du fondement même du Programme de Transition.
Lorsque les marxistes révolutionnaires affirment que la crise de
l'humanité, c'est la crise de la direction révolutionnaire,
c'est-à-dire du facteur subjectif de l'histoire, ils entendent
par là l'absence de partis révolutionnaires de masse, et le
niveau insuffisant de la conscience de classe du prolétariat,
les deux étant d'ailleurs étroitement liés l'un à l'autre.
«Nous ne devons pas
oublier qu 'une situation révolutionnaire se définit d'un point
de vue politique et non pas seulement sociologique, ce qui
inclut le facteur subjectif. Et par facteur subjectif, nous
n'entendons pas seulement la question du parti du prolétariat.
Il s'agit de la conscience de toutes les classes et. bien sûr,
avant tout de celle du prolétariat et son parti (Léon Trotsky :
Où va l'Angleterre 7).
On pourrait multiplier
les citations où Trotsky répète la même chose, y compris dans le
texte même du Programme de Transition et dans les discussions
qu'il a menées avec des camarades trotskystcs autour de ce
programme. Citons en deux :
«La tâche stratégique
de la prochaine période - période pré révolutionnaire
d'agitation, de propagande et d'organisation - consiste à
surmonter la contradiction entre la maturité des conditions
objectives de la révolution et la non-maturité du prolétariat et
de son avant-garde (désarroi et découragement de la vieille
génération manque d'expérience de la jeune). Il faut aider la
masse dans le processus de s'a lutte quotidienne, à trouver le
pont entre ses revendications actuelles et le programme de la
révolution sociale. Ce pont doit consister en un système de
revendications transitoires, partant des conditions actuelles et
de la conscience actuelle de larges couches de la classe
ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même
conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat», (nous
soulignons) (Programme de Transition)
Nous savons que la
mentalité de chaque classe de la société est déterminée par les
conditions objectives, par les forces productives, par la
situation économique du pays, mais cette détermination n'en est
pas un reflet immédiat. La mentalité est en général arriérée, en
retard par rapport au développement économique... Le caractère
arriéré de la classe ouvrière américaine est très grand...C'est
un fait que la classe ouvrière américaine a un esprit
petit-bourgeois, manque de solidarité révolutionnaire...»
(Discussions with Léon Trotsky on thé Transitional Program for
Socialiste Révolution pp/125-26). -«...les conditions
subjectives, la conscience des masses, la croissance du parti
révolutionnaire...» (ibidem p. 234)
Tout cela renvoie aux
niveaux différents de conscience de classe qui existent au sein
du prolétariat, existence confirmée par toute l'histoire des
luttes ouvrières et du mouvement ouvrier depuis plus de 150 ans.
Sinon quel serait le sens du but même du Programme de
Transition, qui est celui d'amener les travailleurs, à travers
leur propre expérience, à comprendre la nécessité de la prise du
pouvoir ? C'est donc que la majorité d'entre eux ne comprend pas
encore cette nécessité. Mais est-ce qu'il n'y a aucune minorité
qui la comprend ? Alors ? Cependant, les auteurs du document de
Bogota rejettent catégoriquement cette thèse marxiste classique.
Ils affirment :
«Les révisionnistes du
trotskysme prétendent que cette crise de direction (du
prolétariat mondial) est à mettre en rapport avec le retard du
niveau de conscience de la classe ouvrière ou avec l'existence
de différents niveaux de conscience. Cela est faux. Les ouvriers
français par exemple sont contre le gouvernement Giscard, les
ouvriers polonais ne veulent rien savoir de la bureaucratie, les
travailleurs iraniens, salvadoriens, sont à mort contre
l'impérialisme, contre le capitalisme et contre les
gouvernements qui les représentent», (Correspondance
Internationale n°2, p. 106).
En croyant démontrer
leur thèse simpliste, les auteurs du document de Bogota
permettent justement d'en dévoiler toute l'erreur. Car pour qu'U
y ait révolution socialiste, il ne suffit justement pas d'être
contre Giscard, d'être contre l'impérialisme, d'être contre le
capitalisme (d'ailleurs, malheureusement, les travailleurs
iraniens ne sont nullement «à mort» contre le régime Khomeiny
(qui, jusqu'à nouvel ordre, représente toujours la bourgeoisie).
Il faut encore savoir par quoi les remplacer et comment. Et à ce
propos, après plus d'un demi-siècle de méséducation fondamentale
par la social-démocratie et par le stalinisme, la clarté ne
règne point dans la tête des ouvriers, c'est le moins qu'on
puisse dire.
Sinon, il suffirait
qu'il y ait une lutte de masse généralisée pour que le
capitalisme s'effondre. Or, nous avons vécu d'innombrables
grèves générales, voire des débuts de révolution, contre les
équivalents de Giscard (ou du Shah), sans qu'ils aboutissent à
des révolutions socialistes victorieuses. Le «comité paritaire»
rétorque : c'est la faute aux appareils. D'accord. Mais ils ne
se posent pas la question : pourquoi donc les travailleurs se
laissent-ils chaque fois de nouveau berner par ces appareils ?
Cela n'a-t-il aucun rapport avec le fait qu'ils manquent, du
moins dans leur majorité, d'une vision claire comment renverser
le capitalisme et détruire l'Etat bourgeois ?
En soi, le débat sur
les rapports (ou la prétendue absence de rapports) entre le rôle
traître des appareils bureaucratiques et les différents niveaux
de conscience auxquels accède la classe ouvrière, à différents
moments de l'histoire et de sa lutte, pourrait être considéré
comme purement théorique, et ne mériterait point beaucoup
d'attention dans une discussion d'orientation. Il recouvre
cependant une conception révisionniste, à la fois opportuniste
pseudo-spontanéiste, et manipulatoire des rapports entre le
parti révolutionnaire (ou son noyau initial) d'une part, et les
masses laborieuses d'autre part. Rien ne révèle mieux cette
conception, du côté du CORQI et de la TLT, que leur attitude à
l'égard de la question du «gouvernement ouvrier». Rien ne révèle
mieux cette conception de la part de la F.B. que son attitude à
l'égard de la dictature du prolétariat.
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