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Cet article aborde plusieurs débats
organiquement liés :
- sur la société socialiste
en tant que telle
- sur la notion de
"transition au socialisme"
- sur la nature des anciens
pays dit du "socialisme réellement existant" - et
leur transformation en cours.
Dans un premier temps, je
voudrais résumer ce que fut la cohérence de l’approche
d'Ernest Mandel sur ces questions. Je reviendrai ensuite sur
quelques-uns des débats que ces positions ont suscités en
soulignant les points forts de Mandel mais aussi ceux qui s’avèrent
moins convaincants : à la lumière du processus de restauration
capitaliste en cours, de nombreuses controverses sur les pays
dits "socialistes" peuvent être repensées ou
reformulées aujourd'hui. Je reviendrai en conclusion sur la
question la plus essentielle qui demeure d’actualité - quelle
conception du socialisme ?
Introduction
: la cohérence d'Ernest Mandel
Ernest Mandel a souvent souligné
(c’est notamment dans ses cours que j’ai appris cela de lui)
les limites de la pensée marxiste sur la construction d'une
société socialiste, c’est-à-dire sur les conditions d’émergence
d’une société socialiste. Alors que Marx pouvait développer
dans Le Capital ses concepts relatifs au mode de production
capitaliste en les appuyant sur sa connaissance des sociétés
capitalistes développées, il avait refusé d’imaginer un
"modèle" de socialisme. Les marxistes du vingtième
siècle ont, quant à eux, été contraints “ d’élaborer en
marchant ” sur les questions de la transition du capitalisme
au socialisme. Pire, ils ont dû le faire à partir de révolutions
socialistes survenant dans des pays pauvres. Le stalinisme a
introduit des difficultés théoriques supplémentaires (outre
la répression des analyses marxistes critiques provenant de
l'intérieur). C’est pourquoi Mandel rappelait que les
marxistes qui s'efforçaient de comprendre les pays d'Europe
orientale, se trouvaient confrontés, disait-il, à un “ problème
de base : le cadre théorique requis pour analyser les sociétés
évoluant du capitalisme vers le socialisme n'existe pas encore
complètement ... Il reste donc extrêmement difficile de décider
quels développements sont dus à la dégénérescence
bureaucratique et ceux qui sont historiquement inévitables ”.
Il ajoutait: "nous connaissons les idées de Marx sur le
socialisme et, s’il est difficile de définir précisément ce
qu'est le socialisme, nous savons fort bien ce qu’il n'est
pas"[1]
Ce que le socialisme n'est pas
? Tout au long de sa vie, Mandel répondit à cette question en
fonction d’une conviction : le socialisme signifie
l'auto-organisation directe, sans le détour du marché. Les débats
ultéreiurs sur le socialisme ont montré que cette ‘définition
négative’ n'était peut-être pas aussi claire que prévu...
1) Ernest Mandel a en effet
maintenu de façon cohérente une interprétation classique des
écrits de Marx et d'Engels sur le socialisme, comme société
basée sur 'l'association
directe des producteurs’ qui utiliseraient directement leur
propre jugement dans l'allocation des ressources et
l'organisation de la production et de la distribution. Le rejet
des rapports sociaux dissimulés par les rapports marchands dans
le marché capitaliste est évidement un objectif central du
projet socialiste émancipateur. Mandel associait souvent cet
objectif de dépérissement des catégories marchandes au développement
de l’abondance allant de pair avec une auto-organisation
croissante des travailleurs. Dans son débat avec Alec Nove,
Mandel a insisté centralement sur le caractère réalisable de
ce qu'il affirmait être ‘l'objectif de la politique marxiste
- le socialisme sans production marchande’.[2] Il associait
les possibilités d'arriver à ce but au développement des
forces productives.
Dans la tradition marxiste défendue
par Mandel, le socialisme devait être le produit d'une résistance
mondiale des travailleurs contre le capitalisme développé conçu
comme un système-monde cohérent. Une révolution socialiste
avait été victorieuse à la périphérie de ce capitalisme.
Elle ne fut pas relayée par des révolutions dans des pays
capitalistes développés : cela signifiait que la société
post-capitaliste ne pouvait pas être ‘socialiste’ - mais
une société de transition entre le capitalisme et le
socialisme. Ceci était lié non pas d’abord à la dégénérescence
stalinienne mais au sous-développement et à l’isolement -
conditions qui allaient elles-mêmes être des éléments clés
dans la cristallisation du stalinisme.
2) La notion de ‘société en
transition vers le socialisme’ repose sur une continuité avec
l'approche bolchevique des années 1920. Le concept fut
introduit après la révolution d'Octobre. Il différait donc de
la notion de socialisme comme ‘transition au communisme’ que
l'on peut trouver chez Marx. Il était organiquement lié à
l'idée que la prise du pouvoir en Russie n'était seulement que
la première étape d'un processus global de résistance à la
domination capitaliste internationale. Pour les bolcheviks, la révolution
et la nouvelle société étaient ‘socialistes’ dans leurs
objectifs et non
dans leurs réalités sociales. Les classes, les formes différentes
de propriété, le marché et le sous-développement ne
pouvaient être abolis en un seul jour sans l'aide de victoires
socialistes dans les pays développés. Le socialisme ‘dans un
seul pays’ et dans des conditions de sous-développement était
impossible. Cependant, briser le plus faible maillon de la
‘chaîne impérialiste’ pouvait encourager davantage de résistance
ailleurs. Cela pouvait aussi permettre d’amorcer la
transformation socialiste de l'Union Soviétique.
Selon une telle approche,
l'Union Soviétique était conçue comme une société hybride
engagée dans un processus de transformation socialiste par un
“ État ouvrier ”. Les formulations initiales utilisées par
les bolcheviks avaient une tendance descriptive, présentant une
juxtaposition de ‘secteurs’ liés aux différentes rapports
de production et de
propriété (‘socialiste’, capitaliste, petite propriété
privée). Cet ensemble était soumis au contrôle d'État. Le
plan lui-même avait le label ‘socialiste’. Préobrajenski développa
une théorie générale des logiques conflictuelles à
l’oeuvre dans toutes les sociétés de transition qui seraient
confrontées à un environnent capitaliste d’une productivité
redoutable. Il formula son approche en termes de conflit entre
la loi de la valeur et la ‘loi d'accumulation socialiste’.
Les principales fonctions historiques que la société en
transition vers le socialisme devait assumer étaient le développement
des forces productives et la transformation des rapports
sociaux. Le programme de la ‘révolution permanente’
exprimait ainsi, au plan national et international, les tâches
devant être accomplies à partir des conditions initiales de la
révolution, afin d’établir les bases matérielles, économiques
et culturelles d’une future société socialiste.
C’est dans ce cadre théorique
que Mandel développa sa propre analyse, face à la
bureaucratisation de la société soviétique. Staline décréta
que le socialisme pouvait être (en fait, selon lui, avait été
dés 1936) construit dans un seul pays...
La principale caractéristique
que Mandel mettait en avant pour illustrer le caractère
non-socialiste des
sociétés de transition (existantes), au-delà du déni absolu
de tout pouvoir de décision des travailleurs, était la
persistance de l'argent et des catégories marchandes. Symétriquement,
il voyait la preuve du caractère non-capitaliste
de ces sociétés dans les limites mêmes de la
domination de la loi de la valeur et dans la substance non
marchande de la planification soviétique.
Mandel insista sur la nécessité
d'analyser les ‘rapports de production spécifiques’ des
sociétés de transition en tant que tels, sans se contenter de
juxtaposer les aspects provenant de différents modes de
production.[3] La notion de transition impliquait une réalité
‘ni capitaliste ni socialiste’.
La phase de transition, où les
catégories marchandes et un certain niveau de marché
perduraient, n'était pas considérée par Mandel comme de
courte durée, ou même limitée aux pays sous-développés.
Elle était fondamentalement liée au sous-développement des
forces productives — par rapport aux besoins à satisfaire
dans le contexte mondial donné.
Mandel insista donc, dans la
lignée de Préobrajenski, sur les logiques conflictuelles
persistant aussi longtemps qu'il n'y aurait pas abondance. Il
exprima cette idée sous l’angle d'un conflit entre la
‘logique du plan’ et celle des marchés (marché mondial,
marchés des biens de consommation, etc.); ou encore un conflit
entre ‘la norme bourgeoise de distribution’ (à chacun selon
son travail) et la logique du plan.
Parce que les problèmes de la
transformation socialiste n'étaient (et ne seront pas) posés
uniquement à court terme (au cours de la période révolutionnaire),
Mandel insistait sur la nécessité de stimulants matériels,
tout en soulignant les contradictions qu’ils pourraient
induire s’ils prenaient une forme monétaire.[4] Il donnait
donc de l’importance aux stimulants qui pourraient motiver les
comportements collectifs, ou des améliorations dans les
conditions de travail, l'éducation et la responsabilité.
3) La dégénérescence de la Révolution
d'Octobre conduisit Mandel à essayer de comprendre une autre
source d'exploitation et d'aliénation : celle qui était liée
à la bureaucratisation de l'État ouvrier. La planification
elle-même pouvait dissimuler des rapports sociaux
d'exploitation et d'aliénation. De tels rapports existaient en
fait dans les sphères de production analysées par Mandel comme
soumises à la planification directe (sans rôle actif de
l'argent). Dans son analyse de la bureaucratie, Mandel insista
sur les effets de la délégation de pouvoir et de la division
du travail dans des sociétés sous-développées (effets
exacerbés par des facteurs politiques). L'analyse de la
bureaucratisation de l'État ouvrier renforça ses analyses et
ses conclusions militantes : il souligna que seule l'activité
et l'auto-organisation des travailleurs
peuvent assurer le double
dépérissement de l'État et du marché, précondition de tout
avenir socialiste.
Dans le cadre de son approche
“ matérialiste ”, Mandel insistait sur le fait que la
persistance de rapport marchands et bureaucratiques était
favorisée par le sous-développement des forces productives.
Mais son point de vue militant résistait aux versions mécanistes
et fatalistes du ‘matérialisme historique’. Le sous-développement
des forces productives ne signifiait pas pour lui
l’impossibilité de résister à la dégénérescence
bureaucratique ; il n’impliquait pas non plus que les rapports
de marché prédomineraient ‘nécessairement'. Sur cette base,
il s'opposa à Charles Bettelheim, à partir d'une analyse concrète
et théorique des rapports de production de ces sociétés spécifiques
: c'est-à-dire les rapports sociaux de production non seulement
au niveau de chaque usine mais aussi entre les usines.[5]
Tout comme Préobrajenski,
Mandel opérait une distinction fondamentale entre l'existence
des ‘catégories marchandes’ (prix, salaires, etc.) et la
domination de la loi de la valeur. L’existence des premières
n’est pas la preuve que la seconde domine. Il développa donc
une analyse du rôle de l'argent (et des prix) dans les différentes
sphères de l'économie. Il estimait que le travail avait un
caractère ‘directement social’ dans le système de
planification malgré ses aspects bureaucratiques et les
gaspillages. Son argument essentiel était qu'il n'y avait pas
de 'sanction' marchande (banqueroute, chômage, ...) pour une
mauvaise planification. La caractéristique principale de la
planification bureaucratique était d’être une médiocre ou
une sous-production de valeurs d'usage.
Le
pronostic de Trotsky
Les débats marxistes sur la
nature de l'Union Soviétique et des sociétés similaires se développèrent
selon ces axes. Mais ils portèrent aussi sur la prédiction de
Trotsky selon laquelle il n'y avait pas de place historique pour
un mode de production bureaucratique spécifique. Tout en
laissant ouverte l'hypothèse selon laquelle la bureaucratie
pourrait se transformer en classe si elle parvenait à écraser
les capacités de résistance ouvrières, Trotsky posait
l'alternative fondamentale en ces termes : révolution
socialiste anti-bureaucratique ou restauration capitaliste. Une
de ces deux options était censée se produire à court terme.
L'expansion spatiale et la
relative longueur du règne de la bureaucratie donnèrent
naissance et force à des analyses qui affirmaient soit que la
bureaucratie était l'instrument direct de la domination
bourgeoisie mondiale soit qu'elle s’était cristallisée en
une nouvelle classe.
Mandel rejeta vigoureusement
ces arguments : la dégénérescence bureaucratique — et même
la contre-révolution— n'avaient pas aboli (avaient même
renforcé) les formes non-capitalistes de ces sociétés (au
sens évoqué plus haut) ; la dictature bureaucratique n’était
pas non plus parvenue à écraser la résistance des
travailleurs. Cela signifiait que l’alternative fondamentale
évoquée par Trotsky se
posait toujours, même si l’issue finale restait en suspens
pour quelques décennies de plus. Mandel chercha à analyser les
causes d’un tel délai. Il répétait souvent que quelques décennies
n'étaient pas une si longue période en “ temps historique
” (le temps nécessaire aux classes pour se consolider). Il
estimait aussi qu’une contre-révolution capitaliste devrait
briser violemment l'État, écraser les travailleurs - et
jusqu’aux années 1980, une telle contre-révolution
n’avaient pas eu lieu.
Dans son analyse de la durée
de vie du système plus longue que prévue, Mandel insista sur
la spécificité de la Seconde Guerre Mondiale : elle se
terminait certes par une défaite partielle pour la classe ouvrière;
mais il s’agissait aussi d'une défaite du fascisme, marquée
par une extension de la révolution (Yougoslavie et Chine) et
une augmentation de l'activité de la classe ouvrière. Cela
signifiait que les capacités de résistance des travailleurs
n'avaient pas été écrasées, même s’il avait manqué la
capacité subjective de donner à la lutte de classes une
dynamique socialiste cohérente. L'alliance de la ‘bourgeoisie
démocratique’ et du stalinisme contre le fascisme consolida
les deux régimes pour une certaine durée, mais sous de fortes
pressions de la classe ouvrière. Celles-ci devaient être
prises en considération à la fois par le système capitaliste
d'après guerre et par les bureaucraties des États ouvriers.
Cet élément joua un rôle décisif dans l’interprétation
que Mandel produisit à la fois du ‘capitalisme tardif’ et
des réformes bureaucratiques.
Ces dimensions spécifiques
renforcèrent dans ses analyses le thème d'une résistance de
la classe ouvrière sur deux fronts : la thèse d'une ‘lutte
triangulaire’ à la fois contre le capitalisme et la
bureaucratie. Mais il n'y avait là aucune symétrie :
l'extension des sociétés de type soviétique était toujours
analysée dans le cadre conceptuel des sociétés de transition,
même si la transition vers le socialisme était considérée
comme bloquée. Dans la définition de Mandel des sociétés de
transition, le principal élément n'était pas la dynamique
(transition vers quoi ?) mais le caractère "ni/ni" de
ces sociétés, c’est-à-dire leur indétermination en termes
de domination de classe. Mandel les considérait toujours comme
ni socialistes, ni capitalistes, ni stabilisées. Cela
signifiait que la confrontation fondamentale de classe entre des
logiques cohérentes de production, entre la bourgeoisie
mondiale et les travailleurs, demeurait un enjeu. La nature
hybride de ces sociétés impliquait soit une restauration
capitaliste soit une ‘révolution politique’.
Que serait cette ‘révolution
politique’ ? ‘L'ambiguïté’ de cette notion, selon
Mandel, ‘…ne résidait pas dans le terme de “révolution
politique” mais dans la particularité de la révolution
politique dans un État ouvrier, c’est-à-dire par définition,
notamment s’il est bureaucratisé, un État dont le poids économique
est exceptionnel. Par conséquent, même une révolution
“purement politique” (un concept absurde dans tous les cas)
aura évidemment des effets socio-économiques infiniment plus
importants que ceux d'une révolution politique bourgeoise.
Cette dernière remplace au moins une fraction de la bourgeoisie
au pouvoir par une autre… [alors que dans un État ouvrier
bureaucratisé] une révolution politique serait simplement ceci
: une prise de contrôle de la gestion de l'État, de l'économie
et de toutes les sphères de l'activité sociale par la masse
des producteurs et des masses laborieuses, sous la forme d'un
pouvoir de conseils ouvriers démocratiquement élus, les
soviets.’[6]
La formule de ‘révolution
politique’ était donc reliée à la caractérisation de la
bureaucratie dominante et de l'État. La formule ‘État
ouvrier dégénéré’ fut développée par Trotsky dans son
analyse de la ‘Révolution trahie’. Elle exprimait une réalité
contradictoire analysée sous plusieurs angles :
1) Le stalinisme était interprété
comme une ‘contre-révolution politique’. Celle-ci consolida
non seulement, ni même principalement, le pouvoir de Staline,
mais signifia surtout la cristallisation d'une couche
bureaucratique défendant ses propres intérêts matériels spécifiques
au travers du parti/État - l'État ouvrier
‘bureaucratiquement dégénéré’. D’où un blocage de la
transformation socialiste de la société, à moins qu'un
nouveau soulèvement ouvrier, une ‘révolution politique’
anti-bureaucratique ne se produisît.
2) Mais l'État était toujours
caractérisé comme ‘ouvrier’ parce qu’il n'y avait pas eu
de contre-révolution sociale au sens d’une restauration
capitaliste, d’une part ; et parce que la caste bureaucratique
n’avait pu stabiliser une position sociale indépendante dans
le cadre d’un mode de production spécifique : elle régnait
au nom des travailleurs et à leurs dépends.
Tel fut le cadre dans lequel
Mandel développa son interprétation de la nature sociale de l'État
soviétique. Elle était liée
à son analyse de la bureaucratie de cet État
— et à son évaluation de la situation de la classe
ouvrière. Selon Mandel, la bureaucratie comprenait ‘toutes
les couches de la société soviétique qui sont privilégiées
d'une façon ou d'une autre’; la bureaucratie, ‘dans la
mesure où elle ne possède pas les moyens de production,
participe à la distribution du revenu national exclusivement en
fonction de la rémunération de sa force de travail;
finalement, les bureaucrates 'sont moins les enfants des
travailleurs que d'anciens travailleurs eux-mêmes’. Ils sont
‘une fraction de la classe ouvrière’.[7]
Les ouvriers, loin d'avoir été
écrasés sous la dictature bureaucratique, s’étaient développés
en nombre et en qualification. C’est pourquoi, Mandel
soulignait un ‘paradoxe fondamental : d’un côté, la classe
ouvrière, sensée être la classe dirigeante dans toute la
propagande officielle, était en réalité dénuée de tout
droit politique. Dans le même temps, bien que la classe ouvrière
ne participait pas à la gestion de l'économie et de l'État,
elle disposait néanmoins de facto de pouvoirs et de
droits.’[8] Par exemple, le pouvoir de contrôler le rythme de
travail, les droits sociaux et culturels acquis... Il
s’agissait d’autant de gains ouvriers sur la base desquels
la bureaucratie légitimait de façon pseudo-marxiste sa
domination comme ‘socialiste’.
Finalement, selon Mandel,
‘…la formule d'“État ouvrier bureaucratisé” se réfère
au critère de la théorie marxiste de l'État. Pour le
marxisme, il n'existe pas d’État au dessus des classes. L'État
est au service des intérêts historiques d'une classe donnée....
Jusqu'à maintenant, cet État a empêché la restauration du
capitalisme et le pouvoir d'une classe bourgeoise… C'est
seulement en ce sens que nous employons l'adjectif
"ouvrier"… Il existe une énorme différence entre,
d'un côté, maintenir certaines structures socio-économiques
historiquement liées aux intérêts d'une classe sociale
particulière, et de l'autre, défendre les intérêts immédiats
et quotidiens d'une classe sociale au sens de la place quelle
pense et veut avoir dans la
société.’[9]
Mais la domination de la
bureaucratie n'était pas stabilisée. Dans son
analyse de la ‘loi de développement’ de ces sociétés,
Mandel souligna la contradiction fondamentale entre le potentiel
de développement lié à l'abolition de la domination
capitaliste et au plan d'un côté, et de l'autre, le
conservatisme bureaucratique. Ce dernier élément était analysé
comme un obstacle croissant au développement des forces
productives. Quelles qu'aient été les tentatives de réforme
et de stabilisation de sa domination, la bureaucratie n’avait
jamais pu surmonter les caractéristiques de ‘l'accumulation
extensive’. Ceci était lié à deux contradictions
principales souvent soulignées par Mandel: ‘Premièrement…
il est impossible d'établir un lien rationnel entre les intérêts
matériels de la bureaucratie elle-même et l'optimisation de la
croissance économique. Deuxièmement, il n'y a aucune
possibilité de dépasser la relative indifférence envers la
production de la part des producteurs directs eux-mêmes’. La
première pierre d'achoppement ne pourrait être surmontée que
par la privatisation capitaliste; la seconde par une révolution
politique ouvrière.
Mandel, comme Trotsky, insista
sur le fait qu'une partie de la bureaucratie, ‘spécialement
son aile “gestionnaire” ’, essayait de stabiliser ses
propres privilèges au travers de la restauration capitaliste .
‘Mais avant que toutes ces
tendances puissent conduire à une réelle restauration du
capitalisme, elles devraient avoir surmonté la résistance de
secteurs clés de l'appareil d'État qui s'opposent à cette
orientation. Ceci, incidemment, est la justification objective
pour notre emploi de la formule scientifique ‘d'État Ouvrier
Dégénéré’ pour décrire l'URSS, malgré toutes les mesures
anti-ouvrières et l'absence totale de pouvoir ouvrier direct,
ou même de droits politiques. Plus important encore, il leur
faudrait vaincre la résistance du prolétariat lui-même, qui a
beaucoup à perdre d'un tel processus de restauration
capitaliste, particulièrement ce qui est sans doute la
principale conquête toujours existante d'Octobre du point de
vue ouvrier : un seuil qualitatif de sécurité d'emploi supérieur
à celui existant sous le capitalisme.’[10]
Il y eut une évidente erreur
de prévision dans l'analyse de Mandel. Mais où donc, précisément,
se situait l'erreur ? Comment se reliait-elle à sa compréhension
générale de ce que fut le stalinisme ? En d'autres termes, la
bureaucratie depuis Staline était-elle une bourgeoisie d'État
ou une nouvelle classe ? Ou bien y-a-t-il eu un tournant
historique dans les dynamiques des luttes de classes dans les
années 1980 ? Dans
quelle mesure la crise du système et de l'ensemble des expériences
révolutionnaires dans ce contexte international spécifique
changeait-elle la manière dont les travailleurs et les
bureaucrates tentèrent de défendre leurs intérêts ? S’il y
a eu une sous-estimation ou une mauvaise évaluation de ces éléments
(ce que je considère), cela signifie également que quelque
chose n'était pas clair ou erroné dans l’argumentation
proposée pour expliquer le concept. Ces différentes questions
vont être discutées maintenant.
*****
La plupart des débats sur
l'analyse de la société soviétique auxquels Mandel a participé
peuvent être passés directement au test des transformations en
cours. D'autres dépassent les limites de ce test, même s’ils
sont à l'évidence profondément influencés par lui : ils
concernent le projet socialiste lui même. Il est en tout cas
possible de tirer des bilans des principaux débats et de
souligner ce qui s’avère être les points forts de Mandel -
mais aussi les points les moins convaincants.
1. Débats
sur les 'sociétés de transition’: le test de la restauration
capitaliste
La chute des pays
pseudo-socialistes et le processus de ‘transition au marché’,
comme on l’appelle, doivent nous apprendre beaucoup. Ils
devraient aider à dépasser quelque peu la sclérose des précédents
débats, et sans doute permettre de meilleures formulations. En
dépit (et à cause) des désastreux effets sociaux des
politiques néolibérales et du terrible héritage laissé par
le stalinisme, nous devons, dans nos analyses des sociétés en
‘transition vers le capitalisme’, bénéficier du recul expérimental
des quelques années qui nous séparent de la chute du Mur de
Berlin.
Il n’est pas possible de
produire ici une analyse systématique du processus de
restauration capitaliste en cours [11] : cela dépasserait les
limites de cette contribution. Il faudrait fournir des chiffres
sur la situation actuelle et proposer une approche comparative
de l'ensemble des pays concernés. Or, les principaux débats
avec Mandel ainsi que la plupart des discussions sur la nature
des pays pseudo-socialistes se sont focalisés sur l'ex-Union
Soviétique. Je me limiterai donc ici à utiliser le présent
pour faire le point des débats passés, en se centrant
essentiellement sur l'Union Soviétique.
Il est néanmoins intéressant
de souligner quelques dimensions et difficultés communes aux
divers pays concernés, afin de résumer les enjeux.
A la fin des années 1980, on
pouvait avoir l'impression que l'effondrement du système de
parti unique et la restauration capitaliste étaient un
processus d'une incroyable facilité. L'idée que ces
populations n'avaient rien à perdre se trouva renforcée. Les
travailleurs ne défendirent pas les ‘États ouvriers
bureaucratisés’ — les bureaucrates non plus, d'ailleurs.
Des couches dominantes de l'ancienne nomenklatura, contrairement
à ce que Mandel prévoyait, jouèrent même un rôle décisif
dans le tournant vers les privatisations.
Six années après, l'image est
bien plus complexe et davantage différenciée. La principale leçon
qui en émerge est que la restauration capitaliste est un
processus difficile. Il n'y a plus aucun doute sur le fait que
la population a beaucoup à perdre de ce processus en cours. Même
là où la transition est la plus ‘avancée’ et la plus ‘réussie’
— par exemple en Pologne, Hongrie... — la population a
librement exprimé sa désillusion en votant pour les partis qui
représentent une certaine continuité avec le passé. Il ne
s'agit nullement de retourner au passé. Les ‘ex-communistes
social-démocratisés en Pologne ou en Hongrie ne sont nullement
prêts à arrêter l'intégration de leurs pays dans le système
capitaliste mondial. Même les luttes de pouvoir en Russie relèvent
plus de désaccord sur quel type de capitalisme mettre en place
— au bénéfice de qui? —
que de véritable projets alternatifs.
Si nous réexaminons le
processus dans son ensemble, des fronts populaires démocratiques
de types différents ont bel et bien existé contre le système
du parti unique et sa dictature mais il n'y eut nulle part de révolution
par en-bas en soutien à un programme restaurationniste
explicite — à l'exception du cas très spécifique de
l'unification allemande. Il n'y a aucune Allemagne de l'Ouest
face à l'Europe de l'est dans son ensemble qui puisse intégrer
celle-ci dans l'ordre capitaliste et payer la note ...
Les ‘privatisations’ sont
plus ou moins déclarées accomplies, que ce soit dans la République
Tchéque ou en Russie. Au delà de ces déclarations, cependant,
il existe un manque de capital et de base sociale
pour le processus restaurationniste. Il ne s'agit pas
d'un processus organique s'appuyant sur une bourgeoisie déjà
existante.
Ceci signifie que nous sommes
en face d'une expérience historique absolument inédite. Ceci a
à voir avec la spécificité de ces sociétés, leur “ nature
”. Certains analystes refusèrent de les appeler
'post-capitalistes’ car il existait des formes ‘pré-capitalistes’,
quasi-féodales, de protection non-marchande.
C’est partiellement vrai.
Mais à la différence de la période de la révolution
bourgeoise contre le féodalisme : 1) Il existe aujourd'hui un
puissant système capitaliste mondial, avec ses propres
institutions “ globalisées ”. Ceci est un élément clé
dans le processus restaurationniste aujourd'hui. 2) En Union
Soviétique, l'industrie représentait la plus grand part du
produit national. Elle employait d'énormes concentrations
d'ouvriers qui bénéficiaient de la sécurité de l'emploi.
Tous ces éléments s’éloignent d’une réalité féodale -
et comportent des dimensions post-capitalistes...
.
Ces remarques sont destinées
à éviter des discussions trop abstraites. Quelque soit le
concept utilisé pour décrire l'ancienne Union Soviétique, il
y avait - et il y a toujours - un besoin de regarder au delà
des concepts, au delà des catégories économiques, au delà du
plan, comme à l'Ouest, nous avons besoin de regarder au delà
du marché, afin de percevoir les véritables rapports sociaux.
C'est ici ce qui m'intéresse. C'est uniquement sur de telles
bases que nous pourrons clarifier l'utilité ou les faiblesses
de tel ou tel concept
Je traiterai maintenant de la
‘transition vers le marché’ actuellement en cours par
rapport aux débats sur la nature de ces sociétés :
- la théorie du capitalisme
d'État
- les théories de la
‘nouvelle classe’.
- les raisons du tournant
historique de 1989-91.
- la contre-révolution en
"douceur".
- à nouveau sur la nature
sociale de l'État dans la société de transition
J’évoquerai ensuite les débats
visant à reformuler les enjeux du
socialisme lui-même.
1.1 Les débats
sur la théorie du capitalisme d'État et les catégories économiques
dans les sociétés de type soviétiques [12]
Bien que la théorie
‘capitaliste d'État’ n'ait aucune difficulté à expliquer
pourquoi des éléments de la vieille nomenklatura ont joué un
rôle moteur dans le processus en cours (‘il s'agissait déjà
d'une bourgeoisie’), cette approche ne nous aide pas à
comprendre les caractéristiques non-capitalistes spécifiques
de l'ancien système. Cela donc ne nous aide donc pas à
comprendre ce qui est en jeu : cette théorie ne clarifie pas le
tournant historique auquel
nous nous trouvons confrontés. Le paradoxe, en fait, est
qu'elle ne nous aide nullement à saisir pourquoi la forme la
plus probable de restauration capitaliste sera — le
capitalisme d'État !
Un tel concept a quelque chose
à voir avec les principales dimensions, rapports sociaux et mécanismes
d'exploitation d'un système capitaliste. C'est ce qui est en
train d'être introduit aujourd'hui
au travers de la nécessaire destruction (d'un point de vue
bourgeois) de l'ancien système. C'est ce que la bourgeoisie
mondiale fait consciemment (via ses ‘experts’ et
institutions : la Banque Mondiale, le F.M.I. et l'Union Européenne).
La bourgeoisie mondiale est en train de découvrir la difficulté
et le coût d'un tel projet.
La réalité
de la restauration capitaliste aujourd'hui
Les nationalisations dans les
pays capitalistes (notamment en France après la Seconde Guerre
Mondiale) aidèrent à augmenter le profit dans le secteur privé.
Elles n'ont pas signifié l’abolition des droits de la propriété
privée - contrairement à la logique soviétique.
Mais surtout, dans le
‘capitalisme réellement existant’ les privatisations
de secteurs nationalisés de l'industrie se produisirent lorsque
(et là où) elles étaient rentables pour le capital privé
dans les conditions
données de compétition marchande. Enfin, que l’on se situe
dans les pays capitalistes développés ou à leur périphérie
comme en Amérique Latine, les privatisations se déroulent dans
des économies de marché où existent des marchés de capitaux,
des institutions financières capitalistes, etc. ...
Ceci n'est tout simplement pas
le cas dans l'ex Union Soviétique. Ce qui est en jeu en Europe
orientale et particulièrement dans l'ex-URSS est la
privatisation de l'ensemble de l'industrie (dont les principaux
secteurs ne sont pas rentables selon les conditions du marché);
la création d'un
marché du capital et la transformation des
travailleurs en ‘libres’
salariés. En d'autres termes, ce qui est en jeu c’est le rétablissement
de tous les rapports sociaux, et des institutions qui
permettent à l'argent de devenir du capital, et au critère du
marché et de discipline de fonctionner.
La théorie capitaliste d'État
ne permet absolument pas d'expliquer cela.
Le principal argument de Tony
Cliff dans le passé était que le marché capitaliste mondial
dictait sa logique aux investissements soviétiques. C'est
exactement l'inverse qui est exact. L'Union Soviétique a pu se
protéger pendant des décennies du marché mondial - et il était
partiellement contraint de le faire à cause du boycott
occidental qui l'empêchait d'acheter des technologies stratégiques.
L'ouverture des pays d'Europe orientale - mais non pas de
l'Union Soviétique - au crédit étranger et aux importations
furent établies dans le cadre de la division du travail au sein
du CAEM (COMECON, selon les initiales anglaises) dans les années
1970. La crise de la dette dans ces pays dans les années 1980
(allégée pour un temps par le soutien de l'Union Soviétique
et du système des prix du CAEM) et l'impact direct de la course
aux armements sur l'Union Soviétique augmenta qualitativement
les pressions du capitalisme sur ces sociétés. Ceci se déroulait
à un moment où les contradictions internes de leur propre système
augmentaient. L’ouverture de l’économie russe à la
pression directe du marché mondial fut un élément essentiel
de la ‘thérapie de choc’ du gouvernement restaurationniste.
Ceci pesa sur la dette extérieure dans les années 1990, selon
les prix des matières premières (dont l’URSS était
exportatrice).
En d'autres termes, nous
pouvons parler aujourd'hui dans un contexte restaurationniste,
du rôle direct du marché mondial dans l'économie russe. Ceci
n'était pas vrai entre le moment où Staline consolida son
pouvoir jusqu'aux années 1980. Le résultat de l'ouverture de
la Russie au marché mondial (comme c'est également le cas pour
d'autres pays Est-européens) a été un désastre. Ceci nous
autorise à évaluer combien cette pression n'était pas
effective auparavant, contrairement à l'affirmation de la thèse
‘capitaliste d'État’.
Mais ceci n'est pas la fin de
l'histoire : définir une société comme capitaliste sur
l'unique base de la pression du capitalisme mondial est évidemment
insuffisant. On doit faire une analyse concrète des mécanismes
internes existants, des rapports sociaux, des institutions du
marché au travers desquelles la pression s'exerce. Il faut également
mettre en évidence des rapports capitalistes de production.
L'exploitation capitaliste n'est pas la seule forme historique
d'exploitation, c’est-à-dire d'appropriation du surplus, par
une couche sociale spécifique ou des classes. Dans un système
capitaliste, le surplus doit prendre la forme de plus-value,
appropriée comme profit monétaire (l'argent doit être
‘capable’ de faire plus d'argent au travers des rapports spécifiques
de production et de propriété).
Cela était-il vraiment le cas
en Union Soviétique ? Si la bureaucratie était déjà une
bourgeoisie, pourquoi est-il si difficile
d'établir des règles de marché et un marché du
capital dans l'ex-Union Soviétique ? Pourquoi la pression extérieure
du capitalisme mondial (et des institutions bourgeoises)
n'est-elle pas suffisante pour rétablir la domination de la loi
de la valeur ? Pour le moment, elle ne fonctionne toujours pas
de façon convenable en Russie.
Les programmes explicites de
‘transition vers une économie de marché’ s’expriment par
volumes entiers pour décrire ce qui empêchait
les lois capitalistes d'orienter les investissements en
Union Soviétique [13]:
- dans le secteur planifié,
l'argent fut un instrument (d'ailleurs mauvais et plutôt
passif) qui servait seulement d'unité comptable (même si
cela était nommé un ‘rouble’, vous ne pouviez rien
acheter avec ces roubles comptables ; vous ne pouviez
utiliser que les roubles distribués comme salaire - et
seulement pour acheter des biens de consommation) ;
- il n'y avait pas de réelle
comptabilité d'usine avant les années 1980, car il n'y
avait aucune mesure systématique des ‘coûts’; [14]
- les managers (ou d'autres
personnes privées) ne pouvaient ni acheter ni vendre les
moyens de production, matières premières ou encore les
usines;
- les usines ne pouvaient
faire faillite;
- il n'y avait pas de marché
capital, ni de système bancaire fonctionnant sur la base du
capital privé et du profit;
- les travailleurs étaient
globalement ‘socialisés’ dans d'énormes usines qui
leurs donnaient non seulement emploi et salaires mais aussi
toutes sortes de biens et de services : appartements, crèches,
hôpitaux, écoles, centres de vacances... Ces liens
sociaux étaient (et sont toujours) des obstacles majeurs à
la mobilité d'une force de travail ‘libre’ : ils furent
introduits par les managers afin d’attirer et conserver la
force de travail dont ils avaient besoin pour réaliser le
plan, quelqu'en soit le coût. Souvent, une ville entière
sinon une région complète étaient organisées autour de
ces ensembles gigantesques ;
- les prix incorporaient les
objectifs sociaux ou économiques des planificateurs,
ils ne reflétaient pas les coûts ou la pression de
la demande ou de l'approvisionnement;
- il n'existait pas de ‘réels
propriétaires’ : les
comportements des bureaucrates étaient cohérents
avec le fait qu'ils n'étaient ni propriétaires collectif
ou ni propriétaires privés des moyens de production. Ils
produisaient, quelque soit le coût afin de maintenir leurs
propres privilèges. Les travailleurs n'étaient pas non
plus les ‘véritables propriétaires’, avec droits de
contrôle et pouvoirs de décision. L'irresponsabilité fut
le prix payé pour ce type d'aliénation.
Comme l'a affirmé clairement
le célèbre partisan de la ‘thérapie de choc’ Jeffrey
Sachs, les privatisations ont été destinées à briser un système
non-capitaliste et à imposer de nouveaux rapports sociaux adéquats
à la discipline du marché.
Les points les plus forts de
l'analyse de Mandel sont bien là : la nature non marchande des
moyens de production dans l'ancienne URSS, le caractère
dominant de la planification basé sur des valeurs d'usages, le
‘rôle passif de l'argent’ dans le secteur planifié. Ceci
est toujours visible dans les restructurations très limitées
produites par les changement dans les prix. Les rapports de troc
entre les grandes usines, l'énorme dette interentreprises, le
chômage limité dans un contexte de déclin dramatique de la
production : ce sont autant de moyens significatifs pour échapper
à la pression du système de crédit — et des rapports
sociaux associés à la loi de la valeur. La principale
difficulté dans le processus de privatisation reste le manque
de capital — qui
signifie aussi le manque d'une ‘véritable bourgeoisie’
fournissant du capital. C'est la principale raison pour laquelle les privatisations restent
souvent seulement juridiques (en Russie la tactique la plus courante a été de transférer
la propriété à des ‘collectifs’ d'usines qui comprennent
les managers), sans réelle restructuration et sans réel
changement dans les comportements et des rapports entre managers
et travailleurs.
L'analyse produite par des spécialistes
de l’URSS comme Jacques Sapir (ancien partisan des thèses de
Bettelheim) confirme la réalité prédominante, toujours
"non marchande" de la société russe (en 1995).
‘En Russie, le manque de flexibilité économique s’étend
à la main d’œuvre, car les entreprises sont des lieux d'intégration
sociale. Les acquis sociaux des salariés doivent être financés
par les entreprises et représentent un capital fixe social... A
partir de 1988, la désagrégration des contrôles centraux sur
le fonds de salaires a favorisé l'affirmation d’un pouvoir
des salariés au sein des entreprises. A la fin de 1991, le
salaire réel moyen avait doublé par rapport à son niveau de
1987’(pp.72-73). Plus loin, J. Sapir ajoute
: ‘le sous-développement des infrastructures de marché,
qu’elles soient matérielles ou institutionnelles, empêche
les mécanismes d’arbitrage de fonctionner, ou leur confère
des dynamiques perverses… L'émergence d'une crise des impayés
traduit l'existence de fortes rigidités techniques et
institutionnelles : le système productif ne peut s'adapter à
la transformation instantanées des règles du jeu’
(pp.257-258).
Finalement sous le titre
‘absence de tout élément de discipline de marché’, Sapir
commente (p.263-4): ‘Un autre facteur qui pèse fortement dans
l’absence des conditions d’une discipline du marché, réside
dans le rôle social attribué aux entreprises dans l’ancien
système soviétique. Les entreprises ne sont pas seulement des
endroits où l'on travaille, moyennant un salaire, elles sont
aussi des systèmes de distribution de biens et de services,
elles participent largement à la protection sociale et
contribuent de manière décisive aux infrastructures sociales
locales (logements, crèches, dispensaires). Non seulement tout
ceci grève leurs finances, mais cela rend aussi très difficile
le licenciement, individuel ou collectif … La décomposition
spontanée du système rend possibles les conditions d’une
solidification des relations entre les directions d’entreprise
et les élites politiques locales ... On aboutit alors à
l’impossibilité de mettre en oeuvre, du moins à court terme,
une quelconque loi sur les faillites…’ [15]
Les différences entre régions
and industries (mais aussi entre les différents pays d'Europe
Orientale) fournissent des indications sur les degrés divers de
restauration réelle des lois du marché. Mais il est intéressant
de souligner des problèmes similaires de restructuration et la
profonde faiblesse du système bancaire derrière les
‘privatisations de masse’ dans les pays les ‘plus avancés’
dans le processus de transition au capitalisme comme la République
Tchèque. Une analyse publiée par la Banque Paribas indique que
‘… l'image idyllique d'une transition réussie masque néanmoins
un certain nombre de problèmes structurels clés, qui ont à
voir avec le retard de la restructuration des entreprises et la
faiblesse du système bancaire … Partant d'un secteur privé
virtuellement inexistant, le processus de privatisation lancé
en 1991 a augmenté la part du secteur privé dans le PNB de 4%
en 1990 à presque 70% aujourd'hui … Mais souvent seule la
partie formelle du processus a été réalisée [la “grande
privatisation”, qui en deux vagues permet aux citoyens tchèques
de devenir détenteurs d'actions]. Un fois les actions réparties
entre les fonds d'investissement, ces mêmes fonds ne
parviennent souvent pas à exercer un quelconque contrôle
effectif sur ces entreprises. En même temps, les grandes
banques d'État, qui gèrent souvent ces fonds d'investissement
(à travers lesquelles elles contrôlent près de 70% des
actions émises) se trouvent elles-mêmes dans la position
simultanée d’actionnaires et de créditeurs des entreprises
privatisées, ce qui explique le petit nombre de faillites. En
plus, la réforme économique n'a souvent pas été réalisée.
De nombreuses entreprises n'ont pas véritablement débuté le
processus de restructuration. En même temps, les contrats de
privatisation comprennent souvent des clauses
“anti-licenciement” … Le secteur bancaire se situe, comme
par hasard, là où les traces de la planification économique
sont toujours les plus visibles : des prêts douteux sont
massivement présents dans leurs bilans financiers ...’ [16]
L’inégalité de développement
de la discipline du marché résulte des différences dans les
anciennes structures de l'économie, dans le rôle de la petite
production marchande, dans le taille des usines, dans les
positions des différentes industries dans la compétition de
marché, etc. ... La distinction méthodologique utilisée par
Mandel pour expliquer que l'existence de ‘catégories
marchandes’ comme le salaire ou les prix n'étaient pas
la preuve que les lois du marché fonctionnaient, est
toujours utile pour analyser le degré inégal de restauration
capitaliste.
La formule des ‘États
Ouvriers Bureaucratisés’ répond aux principales
‘critiques’ qui avaient été faites du vieux système par
les partisans du processus restaurationniste :
’Trop de protection’,
‘privilèges des travailleurs’, ‘égalitarisme’,
‘paresse des ouvriers’. Ceci a à voir avec l'abolition de
la discipline de marché, les limites des formes bureaucratiques
d'exploitation, la spécificité de la domination bureaucratique
au nom des travailleurs mais à leurs dépends; une structure
des salaires plus favorables aux mineurs qu'aux médecins, le
contrôle des travailleurs sur les rythmes de travail — mais
aussi avec l'absence complète de responsabilité, l'aliénation,
etc. ...
‘Pas de véritable propriétaire’
La population et spécialement
les ouvriers ont toujours réagi fortement contre les
‘privatisations nomenklaturistes’, qu'ils considéraient
comme un vol, comme une appropriation illégale. Ils n'ont
jamais considéré les bureaucrates comme les propriétaires. L'État
même n'était pas non plus considéré comme le propriétaire.
La propriété était supposée être (et considérée comme)
‘sociale’. Un des buts
des ‘privatisations de masse’ a été de répondre à
l'exigence populaire de justice dans la privatisation de la
propriété sociale. Comment pouvez-vous expliquer et
comprendre, si les bureaucrates étaient les véritables
‘propriétaires collectifs’, qu’il n'existait ni actions,
ni titre de propriété que les bureaucrates puisent transmettre
à leurs enfants. C'est d’ailleurs pourquoi ils veulent les
privatisations.
Les théories libérales du
‘droit de propriété’ confirment ce que Mandel a expliqué
à propos de la rationalité des comportements des bureaucrates,
liée à l'absence de droits réels de propriété (contrôle, héritage,
etc. ...). La conclusion néo-libérale
est qu’il faut privatiser. On peut conclure au contraire sur
la nécessité d'une socialisation effective, c’est-à-dire
d'un réel contrôle social. Mais le diagnostic reste identique
: puisque les bureaucrates n'étaient pas les propriétaires réels
(ils n'avaient aucun droit à l'accumulation privée, aucune
liberté en matière de recrutement et de renvoi des
travailleurs, aucun droit d'acheter ou de fermer une usine), ils
n'avaient aucun intérêt à une production efficace. Leur
unique intérêt consistait à obtenir un meilleur accès aux
produits et services rares
— selon une logique ‘consumériste’.
Mais il y eut aussi des points
faibles dans l'argumentaire de Mandel, et une erreur de
pronostic qui requiert une explication.
Parce qu'il voulait eviter de
fournir des arguments à une approche de la bureaucratie comme
classe, Mandel refusa souvent de reconnaître que les
bureaucrates possédaient des privilèges (des formes spécifiques
d'appropriation privée d'une partie du surplus) liés à leurs
position dans les rapports de production. En fait, il existait
un lien spécifique entre leur fonction dans la sphère
productive et leurs privilèges. C'était une forme partielle,
incomplète et incertaine de propriété (et de contrôle), dans
un contexte de formes non-marchandes de contrôle sur la réalisation
du plan.
Les bureaucrates ne pouvaient
pas investir les profits. C'est pourquoi leur revenu prenait la
forme de salaires et d'un accès à des biens particuliers, des
‘magasins spéciaux’, des appartements, des voyages etc. ...
Mais ces privilèges matériels étaient, bien sûr, liés à
leur fonction dans le processus productif. Cette fonction n'était
pas capitaliste mais elle existait néanmoins. Ils pouvaient
protéger et améliorer leur position et privilèges s'ils réalisaient
les objectifs du plan (ou les dépassaient) — dans le calme
social. Car leur nomination (et promotion) dépendait de critères politiques. Les bureaucrates
n'avaient pas de propriété légale et dirigeaient au nom des
travailleurs, c'est pourquoi ils avaient davantage peur de
troubles ouvriers (malgré l'absence du moindre droit à
l'auto-organisation) que n'importe quel bourgeois face à de véritables
syndicats. S'ils étaient considérés comme responsables des
troubles, ils pouvaient être simplement renvoyés et perdre
tout en un seule journée ! C'est pourquoi, même sans aucun
droit de grève, l'agitation ouvrière et les menaces de grèves
étaient si efficaces. [17]
L'obsession des bureaucrates
restait la réalisation formelle du plan — d’où leur
négociation pour obtenir autant de ressources que
possible (notamment pour maintenir l’effectif de travailleurs
nécessaire au plan), pour minimiser les objectifs officiels,
pour camoufler les ressources dont ils pourraient avoir besoin
(et ne pourraient acheter) pour le processus de production, etc.
...
Bettelheim (comme d'autres
partisans de la théorie ‘capitaliste d'État’) eut raison
de souligner le ‘pouvoir de négociation’ (marchandage)
croissant que les managers locaux (ou de branche et de régions)
gagnèrent dans le processus de planification. Cela ne signifie
pas qu'ils constituaient des unités ‘indépendantes’ de
production liées par un marché, c'est-à-dire par des règles
et des contraintes de marché (Mandel avait là raison). Mais
cela signifiait par contre des écarts croissants entre ce qui
était planifié et ce qui était produit, avec des coûts et
des pertes croissants.
Dire dans ce cas que tout ce
qui était planifié était ‘directement reconnu comme un
travail social’, comme Mandel l'avançait, était tout à la
fois correct et insuffisant. Correct, parce que il n'y avait pas
de faillites, pas d’ajustement automatique des prix liés aux
pertes, agissant comme une détermination ex post de la quantité
de ‘travail privé’ considérée comme ‘socialement nécessaire’.
Mais un système planifié a besoin en fait d'un équivalent de
cette catégorie de ‘travail socialement nécessaire’. [18]
Cette catégorie équivalente n'existait pas en Union Soviétique.
Mais surtout, l’appréciation
que portait Mandel sur les résistances à la restauration
capitaliste de la part de secteurs clés de la bureaucratie fut
adéquate pour rendre compte de ce qui se passa dans le passé,
jusqu’aux années 1970. La
consolidation stalinienne, en premier, puis les changements et
les réformes du mode de domination de la bureaucratie s’établirent
sur la base d'un système non-capitaliste. L'usage partiel du
marché, des privatisations partielles étaient toujours
subordonnées à des rapports de production non-capitalistes. La
logique des premières réformes bureaucratiques (depuis la
collectivisation forcée de Staline jusqu'aux réformes de
Gorbachev, au moins jusqu'au début du règne de Gorbachev) fut
d'essayer d'améliorer l'efficacité du système et non de le
changer - à la différence d'aujourd'hui. Il s’agissait de réformes
bureaucratiques : elles employaient des mécanismes partiels de
marché mais non la démocratie. Cette inconsistance a toujours
engendré des différentiations au sein de la bureaucratie. Tout
ceci avait été analysé par Mandel.
Mais cela n'était pas
suffisant pour percevoir le tournant. Dans le processus en cours
de restauration, des secteurs dirigeants de la nomenklatura ont
directement agi en faveur des privatisations pour leurs propres
intérêts - et aucun secteur significatif de l'ancien appareil
ne s'est réellement opposé au processus restaurationniste. La
différentiation peut se produire entre une bourgeoisie
‘compradore’ et une bourgeoisie nationale ; des stratégies
de capitalisme d'État peuvent s’opposer à des thérapies de
privatisations systématiques immédiates ; des conflits peuvent
surgir entre ceux qui sont plus ou moins opposés à la
domination étrangère, etc. .... Les difficultés sont réelles.
J'y reviendrai plus tard. Mais s’il existe une lutte
triangulaire, sa base a changé... Le coté bourgeois a été
consolidé et élargi aux dépends du coté bureaucratique, qui
a, surtout, perdu sa cohérence. Le coté ouvrier du triangle
est le plus faible tout au long du processus (je discuterai des
causes de cette faiblesse dans la section 3).
1.2 Le débat
sur la ‘nouvelle classe’
L'approche que Mandel avait de
‘l'État Ouvrier Bureaucratisé’ (EOB) permettait de
comprendre qu'aucune réforme n'avait stabilisé la domination
de la bureaucratie. Cette domination spécifique, au nom des
travailleurs (mais sur leur dos), n'offrait pas à la
bureaucratie une position indépendante dans les rapports de
production, via une propriété réelle. La bureaucratie était
incapable de lancer une offensive de classe sur la base de ces
rapports de production hybrides. Si une nouvelle classe
existait, elle était donc en tout cas historiquement très
jeune (si elle était née après la révolution) et très
fragile : alors que l'approche ‘capitaliste d'État’ ne
permet pas de saisir le tournant vers le capitalisme, la théorie
de la ‘nouvelle classe’ doit quant à elle expliquer
pourquoi des secteurs-clé de la nomenklatura ont voulu se
transformer en bourgeoisie. De ce point de vue, la formule EOB
est plus adéquate que les deux autres approches proposées.
Mais si Mandel avait raison de
dire que l'abolition du régime capitaliste dans les usines et
l'économie avaient rendu possibles des gains sociaux pour les
travailleurs (qui faisaient partie du programme d'une révolution
prolétarienne), ceci n’épuisait pas le débat.
La présentation faite par
Mandel de la formule EOB comportait deux distorsions qui sont étroitement
liées. D'un côté, il présentait tous les gains comme ‘les
résultats à long terme de la révolution d'Octobre’ (alors
qu’un certain nombre d’entre eux furent introduits par
Staline, Khrouchtchev et les autres...) . De l'autre, il a
sous-estimé les limites de ces gains (précisément en raison
du contexte bureaucratique de leur introduction) : plein mais
mauvais emploi, gratuité des services mais de qualité de plus
en plus désastreuse, avancées en terme d'éducation et de
qualification, mais sans aucune liberté de pensée, etc. ...
Les conséquences de classe
pour les ‘sociétés de transition’ d'une bureaucratisation
cristallisée furent un réel blocage de leur transformation
socialiste. Si Mandel avait sérieusement utilisé son propre
critère de la théorie marxiste de l'État (la défense des intérêts
historiques d'une classe), il aurait dû souligner un contenu
dominant anti-ouvrier de l'État soviétique, ayant des conséquences
majeures: l'affaiblissement des capacités ouvrières à résister
à la restauration capitaliste parallèlement à des facteurs
favorisant un tournant bureaucratique vers le capitalisme. Cette
réalité explique pourquoi, lorsqu'il dut clarifier le contenu
de ce que devrait être une ‘révolution politique’, Mandel
décrivit en fait (comme je le cite dans l'introduction) une
nouvelle phase d'une révolution socialiste et non pas
uniquement les ‘dimensions sociales’ d'une révolution
politique. Cela était conséquent avec l'ensemble de son
analyse globale du sens historique et des limites de la révolution
d'Octobre comme premier pas dans la réalisation de l’ensemble
des tâches de la révolution permanente. Il était vrai que la
domination capitaliste n'avait pas été rétablie. Mais empêcher
le retour du capitalisme était seulement une des fonctions de
la révolution socialiste prolétarienne. Les autres tâches
avaient été bloquées par la cristallisation bureaucratique.
Une révolution sociale était à nouveau nécessaire. [19]
Finalement, il faut souligner
qu'il y avait (au moins en Union Soviétique) une réelle
tendance sociologique à l'auto-reproduction de la bureaucratie.
La mobilité ascendante d'ouvriers vers l'appareil tendit à
s'arrêter sous le règne fortement conservateur de Brejnev. De
manière croissante, les enfants de bureaucrates avaient de bien
meilleures chances de devenir bureaucrates que les autres ; il
en allait de même pour l'accès à l'université. C’est dire
qu'il existait une tendance de la bureaucratie à
s'auto-stabiliser comme classe, même si elle n'y parvint pas.
1.3 Raisons
d'un tournant historique : changements dans la ‘lutte
triangulaire’
Mandel ne tira pas les
conclusions de ses propres analyses : l'incapacité de la
bureaucratie à concilier ses propres intérêts matériels avec
une quelconque efficacité du plan ou de briser la passivité
croissante des ouvriers. Les comportements et les choix
bureaucratiques (en faveur d’une forme non-capitaliste de
domination ou au contraire pour les privatisations capitalistes)
n'eurent évidemment rien à voir avec l'idéologie : ils furent
pragmatiques. La crise de l'EOB et de ses dirigeants
bureaucratiques doit être comprise historiquement, et non pas
à partir d’une ‘nature’ supposée immuable de la
bureaucratie. Il faut analyser les changements concrets de
conditions historiques dans lesquelles cette bureaucratie essaya
de maintenir ses privilèges : elle a pu le faire sur des bases
non capitalistes pendant toute une phase historique ;
puis dans un contexte de crise, ses intérêts matériels
la pousseront à se tourner vers une autre logique économique.
Jusqu'au milieu des années
1970, l’écart entre les sociétés de transition et les sociétés
capitalistes avancées diminua. Après, il va au contraire
s'approfondir. Cette deuxième période recouvre l'incapacité
du système a passer de formes extensive à des formes
intensives de production. Le bureaucratisme était devenu un
obstacle absolu à la poursuite du développement des forces
productives... L’accroissement des importations en Europe
orientale dans les années 1970 (avec l'appui soviétique) prit
le relais des réformes, se heurtant au même conservatisme. Il
conduisit à une crise de la dette dans les années 1980.
Alors que le système
capitaliste avait été en mesure de lancer une forte offensive
néo-libérale contre les travailleurs en s’appuyant
sur une révolution technologique radicale, le conservatisme
bureaucratique fut incapable d'imposer une plus grande
‘discipline’ aux ouvriers ou même de maintenir les gains
sociaux, encore moins d’opérer une quelconque révolution
technologique. Le fossé avec les pays capitalistes développés
augmenta de nouveau. Les pressions extérieures augmentèrent
encore grâce à la course aux armements, aux taux d'intérêts
réels élevés dans la décennie 80, l'intervention directe et
visible du F.M.I. dans les pays endettés, etc. ... L'offensive
idéologique contre toute forme d'État providence eut un impact
décisif sur l’intelligentsia soviétique et est-européenne.
Plusieurs facteurs l'expliquent : 1) l'échec des réformes
successives ; 2) la répression des mouvements et des militants
socialistes indépendants ; 3) un système de stimulants monétaires
qui était bien plus favorable aux couches moyennes dans une
société capitaliste que dans une société de type soviétique.
Les bureaucraties des sociétés
de transition avaient pu stabiliser leur propres privilèges sur
la base d'un système non-capitaliste de production uniquement
dans les conditions
d'une croissance économique...
L'absence
de révolution ouvrière anti-bureaucratique
Bien que Mandel ait à juste
titre souligné le poids croissant des travailleurs dans la société,
il avait tendance à tirer de ces aspects descriptifs “
objectifs ”, des conclusions hâtives quant à la capacité
des travailleurs à jouer un rôle indépendant à la fois
contre la bureaucratie et contre le processus de restauration. Même
au niveau ‘objectif’, il n'accorda pas assez d'attention aux
caractéristiques des rapports de production spécifiques analysés.
Ce défaut fut favorisé par
une tendance à extrapoler ce qui avait été effectivement la
dynamique des luttes ouvrières dans le passé : 1956 en Hongrie
et en Pologne en étaient des symboles. Ces révoltes avaient
indiqué combien la logique spontanée des travailleurs, en dépit
d'un manque total de droits ou d'organisations indépendantes,
pouvait être de construire des conseils ouvriers.
L'auto-organisation ouvrière, la confiance en soi, les
revendications allant dans le sens d’une effective propriété
sociale des usines étaient en partie stimulées par l'idéologie
du système et par ses relations de production : les
bureaucrates n'étaient pas perçus comme des propriétaires légitimes
puisqu’ils régnaient au nom des travailleurs. La répression
sous toutes ses formes - et la passivité ouvrière - perpétuaient
la domination bureaucratique. Mais en période de crise, lorsque
des failles apparaissaient ouvertement dans l’appareil du
parti, les exigences ouvrières pouvaient soudainement s’accroître.
Mandel avait raison de souligner les facteurs qui conféraient
une force croissante aux travailleurs : les gigantesques
concentration d’ouvriers, la progression des niveaux de
qualification et d'éducation, et les exigences accrues une fois
les besoins élémentaires
satisfaits. Dans toutes cette phase historique, la
dynamique des luttes n’avait pas été la restauration du
capitalisme, en dépit des justifications officielles pour
l'envoi de chars soviétiques. Il s'agissait plutôt du contrôle
social des usines. Mandel surestima sans doute cette dynamique.
Il n’en demeure pas moins que l’auto-organisation avait été
une réalité dans les crises de 1956. Mais elle fut brisée par
les tanks soviétiques ou par les bureaucrates, avec un effet
certain. Cet effet ne fut probablement pas suffisamment pris en
considération par les analyses trop optimistes de Mandel — ou
les nôtres ....
Cet optimisme devait même être
renforcé par le mouvement Solidarnosc en Pologne, qui représenta
pourtant un véritable tournant. Il est vrai qu’il y eut tout
d’abord une très impressionnante mobilisation de la classe
ouvrière. Mais Mandel accepta une image trop “ rose ”,
sous-estimant les faiblesses subjectives et les conflits
internes dans le mouvement (entre le courant autogestionnaire et
le courant syndicaliste, entre les experts favorables au libéralisme
marchand et les expert socialistes). Les privatisations n'étaient
certes pas le programme de Solidarnosc. La question du marché
était cependant, de façon significative, très confuse. Le
marché était-il favorable aux travailleurs ? A l'autogestion ?
Ou au contraire un instrument de division et de fragmentation de
la classe ouvrière, comme cela avait été précédemment le
cas dans l'ex-Yougoslavie ?
De toutes façons, la répression
fut une fois de plus destructive pour le principal aspect
positif de l'expérience de Solidarnosc : une massive
auto-organisation. La Pologne avaient été l'unique cas
d'accumulation d'une expérience de luttes de masse de la classe
ouvrière.
Synthétiquement, disons que
Mandel sous-estima plusieurs aspects de la situation des
travailleurs et leurs effets subjectifs, spécialement en Union
Soviétique, face à la crise :
Le rôle des grandes
entreprises comme forme de socialisation de la vie quotidienne
des travailleurs : les alliances conflictuelles établies à ce
niveau entre ouvriers et directeurs contre le ‘centre’,
eurent d’importantes conséquences sur la conscience ouvrière
et l’atomisation des résistances.
Le manque d'expérience accumulée
de luttes ouvrières indépendantes - non seulement en raison de
la répression directe mais précisément parce que la
principale forme de résistance ouvrière dans le système fut
le contrôle des rythmes de travail, la sécurité de l'emploi
au niveau de l'usine. (La Pologne connut une situation différente
: d’une part parce qu’il y eut accumulation d'expériences
ouvrières sans répression
comparable à ce que connut la Hongrie ou la Tchécoslovaquie ;
d’autre part, et dans ce contexte, la réforme des prix
introduite en 1979 par la “ main visible ” du parti, unifia
soudainement la classe ouvrière contre ceux qui, au centre,
étaient responsables d’une brutale détérioration du
niveau de vie ).
Le rejet des pouvoirs centraux
bureaucratiques impliquait une certaine attirance des
travailleurs pour le marché et les formes de privatisation
collective au niveau des entreprises...
La crise elle-même allait
augmenter la difficulté des luttes collectives : comment lutter
contre l'inflation, un chômage croissant, des situations de
plus en plus différenciées selon les régions, les branches
d'industries ou les usines ? Ou trouver le temps et les moyens
de s’organiser collectivement quand on se retrouve souvent
obligé d’occuper deux voire trois emplois pour obtenir un
revenu correct ?.
L'illusion qu'il n'y avait rien
à perdre des privatisations et du marché (les gains sociaux liés
aux formes non-capitalistes de production s'étaient considérablement
détériorés dans les années 1970 et 1980): ceci
encouragea une attitude passive envers les nouvelles
politiques sociales. Le marché et les privatisations étaient
supposées, selon la propagande néoliberale, apporter efficacité
et liberté, et non chômage et pauvreté - lorsque l'expérience
en fut faite, il était déjà trop tard.
Il faut ajouter l’impact
d’un contexte international marqué d’une part par la crise
ou l'échec de toutes les expériences révolutionnaires et
d’autre part par l’offensive libérale contre les acquis
sociaux.
Finalement, une ‘difficulté
subjective’ fut sous-estimée (probablement liée à certains
débats sur le socialisme) : même la résistance de la classe
ouvrière aux différentes formes d'exploitation ne donne pas en
elle même la capacité d’organiser le processus de production
et de distribution. La démocratie directe ne donne pas réponse
à tout... Une alternative socio-économique est un système
complexe qui doit être inventé. Les travailleurs ont besoin
(et sentent qu'ils ont besoin) de bien plus qu'une avant garde
politique radicale afin d'être capables de résister à
l'environnement capitaliste et à participer à un autre mode de
production...
1.4 La
contre-révolution ‘en douceur’
L'argument de Mandel selon
lequel une restauration capitaliste nécessitait de briser l'État
existant était exact. L'appareil répressif devait être, plus
ou moins, purgé. Le parti en tant qu'instrument clé de la
domination étatique devait être brisé comme État-parti
unique. Le cadre légal du système et de l'ensemble des
institutions économiques devaient également être changés. Et
il y a souvent eu des ‘chasses aux sorcières’, les nouveaux
gouvernements libéraux s’efforçant de trouver de nouvelles
forces pour leurs appareils.
Mais tout ceci se déroula …
sans véritable contre-révolution violente.
Il existe plusieurs raisons à
cela :
A cause des facteurs évoqués
plus haut (la crise du système de domination bureaucratique une
fois que la croissance économique s'interrompt), des parties
substantielles de la bureaucratie étaient prêtes à stabiliser
leurs privilèges au travers de privatisations à leur propre bénéfice,
ou plus généralement disposées à servir la cause de la
restauration capitaliste. Le système du parti unique recouvrait
une composition hétérogène de la bureaucratie. La
nomenklatura était seulement une partie de celle-ci : la carte
de membre était une précondition décisive pour une ascension
sociale et une carrière. De nombreux ‘ex-nomenklaturistes’
retournèrent leurs vestes avec une énorme facilité. Le
capital extérieur prêt à payer pour trouver des relais, et
les institutions internationales bourgeoises qui exerçaient des
pressions sur le système, aidèrent à donner une crédibilité
à une telle stratégie.
Pour des causes analysées plus
haut, les travailleurs ne se trouvèrent pas en mesure de résister
à ce processus, qui se présenta au niveau idéologique
(propagandiste) comme anti-bureaucratique,
promettant liberté et efficacité. Le marché et les
privatisations étaient des abstractions. La résistance fut éclatée,
concentrée au niveau des usines.
Et pourtant, le processus
restaurationniste manque de base sociale. Ceci illustre d'une
manière très spécifique certaines des vues de Mandel sur la
nature de ces sociétés.
Le scénario général a été
le suivant (à partir de l’éclatement du parti unique et des
élections pluralistes): 1) dans la sphère gouvernementale le
programme défendu n'est plus de réformer mais de ‘changer de
système’; 2) les nouveaux gouvernements initient la transformation des institutions d'État, de la législation
et de l'appareil répressif, avec l'objectif de 3) changer la
logique socio-économique : abolir la planification, réformer
les prix, privatiser...
L’ensemble s’effectue sous pression internationale du F.M.I.
(s’appuyant sur la dette extérieure croissante de la plupart
des pays concernés).
Pourquoi donc la faiblesse de
la base sociale de ce processus ?
Du côté des travailleurs : le
développement du règne du marché a signifié la régression
sociale. Quand ils l’ont découvert il était déjà trop
tard. Ceci ne rendit guère populaires ceux “ d’en haut ”
qui avaient soutenu cette orientation en mentant sur ses effets.
Quant aux bureaucrates : on a
vu qu’ils n'avaient pas d'objection à la restauration
capitaliste si elle les aidait à stabiliser leur propre
pouvoir ou position sociale. Mais il ne suffit pas d'être prêt
à se transformer en bourgeois pour être effectivement capable
de le faire, et ce pour plusieurs raisons :
Les bureaucrates (à
l'exception de quelques maffieux) ne pouvaient réaliser dans
l’ancien système une véritable ‘accumulation primitive de
capital’. Cette phase-là est en cours, grâce aux changements
introduits dans les fonctions de la monnaie (possibilité
d'investir et de spéculer). Cependant, il demeure un manque général
de capital en
comparaison de ce qui doit être privatisé : des milliers
d'usines dans chaque pays, souvent gigantesques, qui, pris dans
leur ensemble, représentent généralement la majorité du PNB
et de la force de travail. On a évalué que le niveau de l'épargne
existant dans chacun des pays était de l’ordre de 10 à 20%
de la valeur des usines à privatiser (au plus bas niveau de
prix). Et encore, le fait que les gens disposent d'une épargne
ne signifie pas qu'ils soient nécessairement prêts à
l’investir dans des usines en crise. C'est pourquoi, en dépit
de l’aspiration des bureaucrates à devenir des bourgeois, la
transition manque de capital et de réelle bourgeoisie
(exception faite des cas où celle-ci
existait déjà avec son capital, comme en Allemagne de
l'Ouest ou dans la diaspora chinoise).
Les bureaucrates ont su trouver
différentes façons de se ‘vendre’ les usines qu'ils géraient,
à bas prix. Mais ceci n'est ni populaire ni stable. Mais
surtout, même une telle ‘privatisation nomenklaturiste’
n'apporte pas aux bureaucrates les moyens (argent et légitimité
et donc force) de transformer, restructurer et moderniser leurs
usines afin de devenir compétitif. Autrement dit, la
restauration capitaliste ne signifie pas stabilité et sécurité
sociale pour tous les bureaucrates. Sous les pures conditions du
marché, la plupart des usines devraient fermer. Les
bureaucrates résistent donc pragmatiquement aux privatisations
face à de mauvaises conditions de marché.
Certes, certains sont prêts à
devenir des ‘bourgeois compradores’. Mais le capital étranger
ne se précipite pas. Si 150 milliards de dollar par an ont été
transférés chaque année par l'Allemagne dans ses nouveaux Länder,
en 1995 le stock cumulé d’investissements étrangers investis
dans l'ensemble de l'Europe orientale et centrale est de
l’ordre de 20 milliards seulement — la moitié étant allé
en Hongrie — et
quelques 2
milliards en Russie. Les crédits existent, mais sans aucune
comparaison avec un Plan Marshall. De nombreux bureaucrates
peuvent vendre leurs savoir (en particulier leur connaissance du
système). Mais ceci ne fournit pas un emploi à tous.
Changer la logique socio-économique
est donc le plus difficile.
Les privatisations de masses
furent une façon de surmonter le manque d'argent et
l'impopularité des privatisations nomenklaturistes — jusqu'à
un certain point. Cela permettait de changer le statut juridique
des usines et de légitimer les privatisations en donnant à
chacun des ‘titres’ : ‘une part de la propriété
sociale’ sous la forme d'un “ coupon ”doté d’une valeur
nominale, avec lequel les gens pouvaient acheter des actions.
Mais dans la République Tchèque, par exemple — pays le
‘plus avancé’ dans la
transition — les privatisations par coupons n'ont pas
jusqu'à présent été accompagnées de la restructuration des
usines. La loi sur les faillites n'a pas été appliquée. D'énormes
prêts interentreprises, de sérieuses dettes, ont déstabilisé
le système bancaire. Il n'existe pas clairement de ‘propriétaires’
des usines privatisées (sauf, derrière les entreprises, les
banques, et derrière les banques, l'État...).
De façon générale, même la
concentration des actions entre les mains d'une banque ou d'un
manager d'une grande usine ne donne pas à ce derniers la force
de les restructurer. Ceci signifierait souvent encore pour des
milliers de travailleurs. non seulement la perte d'un emploi
mais aussi d'un logement, d'une crèche, d'une centre de santé
etc. ...
L'État supposé imposer la
discipline de marché, n'a pas le pouvoir de le faire en Russie,
confronté notamment aux résistances des managers -
s’appuyant à leur tour sur les risques d’explosion sociale.
Cela ne signifie pas que les managers soient contre la
restauration capitaliste en tant que telle. Ils sont seulement
contre son application à leurs dépends. Ils marchandent donc
avec l'État pour protéger l'industrie qu'ils dirigent — tout
en accroissant leur pouvoir pour l'avenir. Derrière les
vieilles formes de comportement et de curieuses alliances, un
nouveau et véritable ‘capitalisme d'État’ pourrait se développer.
Sous la pression réelle du marché mondial, un véritable État
bourgeois a commencé à changer le rôle de la monnaie et du
secteur privé, et exerce ses pressions sur le secteur public
pour qu'il se restructure...
Il y a en fait une dissymétrie
entre la contre-révolution stalinienne et la restauration
capitaliste - et elle explique les difficultés de cette dernière
en dépit de tous les facteurs qui existent en sa faveur : la
suppression radicale par le stalinisme du secteur privé et de
toute règle de marché s'accompagna
d’une vaste mobilité sociale ascendante. Le système
trouva ainsi une base populaire,
malgré la répression sanglante et les coûts politiques
et sociaux de son règne. Le processus restaurationniste a
besoin d'améliorer la position sociale d’au moins d'une
frange significative de la population afin de se stabiliser.
Ceci n'a pas encore été fait à ce jour (au contraire).
C’est pourquoi, pour
l’instant, la transition reste synonyme d'instabilité
gouvernementale, avec une multitude de partis politiques sans
majorité parlementaire stable, une hausse du taux d'abstention,
etc. Les difficultés ne sont pas les mêmes partout, la Pologne
n'est pas comme la Roumanie, la Hongrie comme la Russie. Mais
les désillusions politiques s'expriment y compris dans les élections
des pays les ‘plus avancés’ dans la transition.
Les règles du marché ne se
sont pas encore complètement imposées. Le capital a besoin
d'argent ainsi que d'un système financier et de crédit. Cela
reste le point le plus faible de la restauration capitaliste qui
n'est pas enracinée dans une accumulation primitive capitaliste
organique.
Cette difficulté n'est
toutefois pas suffisante pour créer une alternative socialiste.
Au contraire, la faiblesse internationale d'une telle
alternative favorise la persistance de la dynamique
restaurationniste.
1.5 A
nouveau sur la nature sociale de l'État dans la société de
transition
Mandel n'avait peut-être pas
raison de parler d'un théorie marxiste générale de l'État.
De toutes façons, une telle théorie n'existe pas sur l'État
dans les sociétés de transition. Mandel introduisit par contre
de façon fort convaincante l'idée que la société de
transition possède des ‘rapports de production’ spécifiques
bien qu’elle ne soit pas (par définition) un ‘mode de
production’ stable. Ces rapports de production recouvrent des
formes extrêmement hybrides de propriété et de conflits de
classes, sans la domination stable d'une classe. La spécificité |