Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes
Éditions La Brèche, 1979, Paris

A la mémoire de Georg Jungclas (1902-1975) militant exemplaire et ami très proche qui incarna pendant plus d’un demi-siècle la tradition et l’expérience de lutte du prolétariat allemand et assura pendant un quart de siècle, presque tout seul, la continuité du marxisme révolutionnaire dans son pays natal. (E.M.)

Introduction

I. Le mouvement étudiant révolutionnaire

  1. Théorie et pratique
  2. L’unité de la théorie et de la pratique
  3. La nécessité d’une organisation révolutionnaire

II. Du nouveau rôle de l’université bourgeoise

III. La prolétarisation du travail intellectuel

  1. La prolétarisation du travail intellectuel
  2. La crise de l’université bourgeoise
  3. L’unité de la théorie et de la pratique

IV. Le rôle de l’intelligentsia dans la lutte des classes

V. À propos de la cogestion dans les universités

  1. L’université sous le troisième âge du capitalisme
  2. L’organisation universitaire
  3. La réforme technocratique de l’université
  4. Contrôle ouvrier contre cogestion ouvrière dans l’industrie capitaliste
  5. La cogestion étudiante, mystification parallèle à la cogestion ouvrière
  6. Le « contrôle étudiant » se heurte à deux obstacles majeurs
  7. Puissance de la contestation étudiante
  8. Une « présence contestataire » dans les institutions gestionnaires est-elle admissible ?

Notes

Introduction

De la Deuxième Guerre mondiale à 1968, de nombreux théoriciens qui se réclamaient du marxisme s’avisèrent d’une très grave erreur de Marx : rien moins que sa théorie des classes — il est vrai seulement esquissée, comme l’avait remarqué Lukàcs dans Histoire et conscience de classe. Il est étrange d’ailleurs que ces théoriciens aient continué à se dire rnarxistes après la découverte de cette « erreur » de Marx, car il s’agissait du pronostic de renforcement du prolétariat par l’effet même du développement du mode de production capitaliste, en particulier par l’effet de la paupérisation de la petite bourgeoisie dont le mouvement de monopolisation industrielle devait réduire le champ d’activité. Cette paupérisation d’ailleurs, dans la mesure où elle n’entraînait pas prolétarisation, devait apporter au prolétariat renforcé en nombre l’aide de l’alliance des meilleurs éléments des classes moyennes. Si le développement du capital n’entraînait pas de telles conséquences, c’est tout le réalisme matérialiste de la théorie socialiste qui se trouverait sapé à la base. Un renforcement de la petite bourgeoisie donnant assise politique à la grande ne pouvait que maintenir le prolétariat comme classe inculte, tout juste capable de révoltes sporadiques comme les classes serves du passé ; ou, à tout le moins, en maintenant la théorie marxiste des contradictions du capital, en classe dont la révolution barbare, d’ailleurs dirigée par des éléments extérieurs a elle, ne pourrait déboucher que sur le plus incertain des avenirs.

Il ne manqua pas, pendant longtemps, de faits susceptibles de paraître justifier de telles conclusions. En effet, Marx et Engels n’étaient pas morts que commençait à proliférer une énorme nouvelle petite bourgeoisie de fonctionnaires, d’employés supérieurs, d’ingénieurs, de professeurs, de membres de nouvelles professions libérales, surtout dans ce secteur qui ne s’appelait pas encore « tertiaire », et ceci sans parler de la croissance parallèle d’une bourgeoisie moyenne entourant de ses activités multiples les grandes industries comme un véritable tissu conjonctif. Certes, le prolétariat croissait dans le même temps, et beaucoup plus en chiffres absolus, mais les mécanismes politiques mis au point dans les pays économiquement les plus avancés ligotaient la classe laborieuse dans les rets d’un légalisme et d’un juridisme dont les mirages toujours repoussés étaient soigneusement entretenus par les appareils bureaucratiques du mouvement ouvrier, eux-mêmes produits, entretenus, hypertrophiés par la croissance capitaliste, sa capacité à distribuer en réformes les miettes de ses profits et de menues délégations de pouvoir.

Cette situation produisit les premiers « réviseurs » de la théorie marxiste des classes, dont Bernstein fut le plus éminent et le plus radical.

Mais quand, à la théorie de la révolution mythe s’opposa la très réelle révolution d’Octobre, les conséquences de son éclatement sur le « maillon le plus faible » de la chaîne impérialiste et de son isolement dans la misère économique et culturelle ne pouvait manquer de relancer à plus forte mise la négation du pronostic marxiste : l’apparition d’un système bureaucratique aussi monstrueux que celui du stalinisme allait signifier, pour une nouvelle génération de théoriciens que domine cette fois Burnham pour la cohérence radicale, la substitution de la « managerial révolution » (révolution des directeurs, ou technocrates, ou administrateurs) à la révolution prolétarienne, et d’une société bureaucratique à la société communiste sans classes.

Pourtant, c’est dans les années mêmes où ces théoriciens allaient se multiplier, se diversifier et atteindre au plus grand succès et à l’autorité universitaire qu’à nouveau les structures de classes commençaient à se transformer, et cette fois dans un sens opposé à celui qui avait accompagné l’essor et l’épanouissement impérialistes.

C’est ce changement, à partir de ses racines économiques et sociales dans ce qu’il a appelé le « troisième âge du capitalisme » qu’Ernest Mandel étudie dans les exposés qu’à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix il a fait sur les deux continents, en espagnol, en anglais et en allemand, mais qui étaient restés inédits dans notre langue.

Malheureusement ! Car la France a été profondément contaminée par les théorisations de « la grande erreur de Marx ».

Son plus éminent théoricien, à partir des années cinquante, Herbert Marcuse, qui compense son pessimisme au compte d’une civilisation cybernétique de la consommation aliénant la classe ouvrière au capitalisme par le rêve utopique de la révolution des élites, est peu connu en Europe jusqu’en 1968. En revanche Lucien Goldmann dont les théorisations étaient assez proches de celles de Marcuse sans tomber dans son pessimisme défaitiste, a eu en France une autorité qui lui a suscité maints épigones, dont le plus connu a été Serge Mallet, lequel a pu faire figure, avant 1968, de théoricien du PSU. Moins philosophique et plus militante, cette dernière théorie distinguait, à la suite de Goldmann, « une nouvelle classe ouvrière », les « blouses blanches », celle des industries nouvelles, dont Mallet faisait la porteuse des luttes décisives à venir. Si 1968, par le rôle de moteur que les étudiants ont eu dans la grève générale, paraissait confirmer le rôle dirigeant des « nouvelles couches », l’incapacité de celles-ci à ouvrir une voie politique particulière confirmait au contraire que l’issue dépendait de la classe ouvrière et de sa capacité à se doter d’un parti révolutionnaire. C’est bien la conclusion que tiraient d’ailleurs les avant-gardes surgies de l’événement. Et elles l’exprimaient par les dernières manifestations étudiantes marchant vers Billancourt, tandis que les comités d’action essaimaient dans les usines de la banlieue rouge.

Les théoriciens de la « nouvelle classe ouvrière » et de la révolution des élites n’avaient plus — et ils n’y manquèrent pas — qu’à se repaître du caractère de « révolution culturelle » de Mai 68. Révolution culturelle, elle l’était en effet, et même à proprement parler beaucoup plus que celle de Chine qui lui fournissait son nom. Ce que la révolte étudiante avait apporté allait beaucoup plus loin que ce dont elle avait été consciente. De là, par exemple, naissait un nouveau féminisme, beaucoup plus radical que tous ceux du passé, alors qu’il faudrait une loupe pour en trouver les germes dans les journées de Mai. C’est que, pour les raisons que Mandel met en valeur dans les études qui suivent, la jeunesse intellectuelle n’entrait pas dans la lutte sociale à partir du « besoin matériel immédiat », mais à partir de la critique des institutions, de la tartufferie des valeurs bourgeoises, des mécanismes de la société et du pouvoir politique, bref à partir de la racine théorique, d’où ils embrayaient sur la critique du mouvement ouvrier sclérose, dégénéré. Une soif énorme de redécouverte du savoir révolutionnaire s’emparait de la jeunesse, s’imposait à l’édition et débordait par ondes concentriques de l’université sur toutes les autres couches sociales.

Il fallait peu de temps, au lendemain de ‘68, pour que les jeunes de cette génération, entrés dans la production, engagent des luttes en inventant des formes de combat et commencent à secouer rudement les directions traditionnelles.

Incontestable « révolution culturelle » certes, mais, en même temps, révolution manquée par l’absence de parti organisant la classe travailleuse au niveau même de son élargissement structurel, et surtout en raison du retard de la conscience par rapport à l’exigence théorique et pratique de la période.

De ce retard, les organisations traditionnelles ont pu encore tirer parti, en cela même que le point atteint par leur dégénérescence mutuelle cristallise les retards de conscience combinés des couches anciennes et des couches nouvelles du prolétariat.

L’histoire ne se répète pas ! Ou, plus exactement, ses répétitions sont toujours des variations. Dans tout reflux consécutif à une crise prérévolutionnaire, les masses ne progressent que vers les organisations réformistes tandis que la progression de l’avant-garde est marquée par les contradictions mêmes qui ont été cause de l’échec. Mais ces deux mouvements ont à chaque fois des traits particuliers. Le gonflement des organisations politiques et syndicales traditionnelles après 1968 a eu lieu en fonction de certaines modifications déjà atteintes par elles, mais les a surtout poussées à des mutations qui aggravent leur inadéquation aux transformations de la société, en dépit, voire en raison même de leur volonté de réalisme moderniste. La social-démocratie française s’est efforcée de renouveler ses bases théoriques par un social-technocratisme qui substitue au vieux mythe de transformation de la société par des « réformes » le nouveau mythe de sa transformation par l’encerclement et la conquête des « centres de décision », surtout économiques, par les « compétents ». On voit ici ce que les théorisations des révisionnistes de l’analyse des structures sociales ont pu apporter en profondeur pour la résurrection d’un PS qui se consumait avec la disparition graduelle des couches arriérées des industries en déclin ou des travailleurs des secteurs parcellisés qu’il organisait seules dans les décennies cinquante et soixante. En peu d’années il allait devenir le premier parti ouvrier, mais composé à un taux très élevé des « nouveaux prolétaires » en blouse blanche ou complet veston, pas encore parvenus à la conscience claire de leur nouveau statut social et bloqués à ce niveau par le parti où ils se reconnaissent. Mais pour combien de temps, à l’heure du chômage massif des techniciens et cadres ?

On mesure mal encore à quel point le PCF lui-même se gonfle tendanciellement de ces nouveaux secteurs de la classe ouvrière qui lui fournissent de plus en plus son encadrement ; les enseignants et techniciens remplaçant graduellement les ouvriers d’usines qui y dominaient depuis sa fondation et surtout depuis 1936. A plus forte raison l’étude reste-t-elle à faire de la dialectique de la composition sociale en mouvement de ce parti et de l’évolution irréversible de la crise du stalinisme qui tendent ensemble à la rupture des derniers liens avec la bureaucratie de Moscou.

Mais, dans les deux cas, les adaptations théoriques sont incapables d’armer ces partis pour une longue durée alors que la crise économique et sociale se précipite et met à nu les contradictions réelles entre les classes.

Dans l’offensive bourgeoise de « restructuration » internationale — et en particulier européenne — entraînant un « dégraissage » impitoyable des éléments superflus de l’encadrement ou des techniciens dépassés par le mouvement des techniques, les illusions sur le « pouvoir réel » des tenants des « centres de décision » s’effondre comme une baudruche. Si la théorie du PCF sur l’« alliance » du prolétariat et l’on ne sait quelle classe intellectuelle aux frontières indéfinies semble mieux tenir, elle n’en est pas moins menacée à terme par la saisie de l’unité d’intérêt et de la nécessité de l’unité de lutte des diverses couches d’une classe travailleuse unique.

L’évolution de l’extrême gauche issue de 1968 n’a pas non plus favorisé l’élévation de la conscience au niveau des nouvelles réalités de classe. La pesanteur même des réformismes nourris par près de trente ans de boom économique, et la brutalité de la révélation à la jeune génération du haut degré de dégénérescence réactionnaire des partis traditionnels, et surtout de la monstruosité du stalinisme, a jeté l’essentiel de la nouvelle avant-garde vers une reviviscence du gauchisme spontanéiste ou d’un ultra-bolchévisme caricatural (dont le maoïsme, idéalisé par 20 000 km de distance, fournissait la base matérielle illusoire).

Sur le plan théorique de l’analyse de la structure sociale, ce « contrepied » des réformistes a été représenté de la façon la plus caractéristique par N. Poulantzas qui ... acceptait la même analyse en en changeant seulement les signes de valeurs : les « nouvelles couches sociales » devenant uniformément « nouvelle petite bourgeoisie », ce qui ne pouvait donc que le ramener, par un simple détour, à la notion « d’alliance », c’est-à-dire à la position du PCF, et par la même à l’opportunisme politique du bloc des partis ouvriers avec les formations censées représenter cette « nouvelle petite bourgeoisie ».

Notre courant, seul, n’a cédé à aucun moment aux différentes formes de la révision. Nous devons reconnaître que notre analyse positive des processus de mutation des classes a été tardive et que ce n’est d’abord que négativement que nous répondions aux théoriciens de la nouvelle classe ouvrière, de l’embourgeoisement du prolétariat et des nouvelles forces sociales non prolétaires de la révolution, ce qui nous faisait apparaître comme « bloqués » dans un dogmatisme qui refusait de prendre en compte le nouveau. Mais, dès le début des années soixante, nous avons fait front aux révisionnismes envahissants [1] tandis que tous les sectarismes et dogmatismes ultra-gauches, voire sous étiquettes trotskystes, refusaient de voir l’élargissement de la classe prolétarienne et se perdaient en infinies contradictions et exaspérations du fait de la reconnaissance comme prolétariat des seuls ouvriers d’usines et de chantiers qui tendent à devenir de plus en plus minoritaires dans la société. L’expression publique de nos organisations même n’a pas toujours évité les dérapages sur cette question, en l’absence de textes fondamentaux adoptés par nos instances internationales.

Les présentes conférences d’Ernest Mandel apportent à notre position théorique la base fondamentale qui lui manquait en notre langue. C’est dans le développement de l’économie capitaliste à son troisième âge que notre camarade met au jour le processus de mutation des classes prévu par Marx comme une inéluctable nécessité, de l’aube de ses recherches à la maturité des travaux inachevés pour la fin du Capital.

Cette assise théorique doit permettre d’aborder en toute clarté nombre de problèmes les plus décisifs pour la stratégie du mouvement ouvrier révolutionnaire.

  • D’abord celui de l’unification de la conscience de classe, c’est-à-dire de la constitution de la classe pour soi. Il est clair, en effet, que si l’extension de la classe travailleuse promet une extension invincible de sa force, le stade actuel du processus laisse encore cette force à l’état potentiel. Voire — contradiction dialectique typique — cette extension commence par un recul de la conscience de la classe en soi qui a même contaminé partiellement les gros bataillons des secteurs traditionnels de la classe ouvrière.
  • D’où l’ouverture de l’éventail de l’organisation de la classe ; l’expression d’un champ plus large de la conscience fausse dans des organisations plus nombreuses de la classe, phénomène que nous esquissions plus haut du point de vue d’un renforcement nouveau du réformisme et de l’apparition de nouveaux réformismes et de nouveaux centrismes.
  • Mais, inéluctablement, la conscience des nouvelles couches prolétariennes ou prolétarisées s’élève au rythme même des crises et luttes sociales (1968 a été caractéristique qui a vu des luttes élevées de secteurs de techniciens). Non seulement l’élévation à la conscience claire tend et tendra à augmenter considérablement la force prolétarienne de manière quantitative, mais la culture de ces nouvelles couches apporte à la classe prolétarienne la capacité d’une élévation qualitative sans précédent, dont on peut dire déjà que, de façon générale, l’importance prise par la revendication d’autogestion socialiste est un signe sans ambiguïté.
  • Enfin, l’expansion de la classe prolétarienne à des couches intellectualisées ouvre la voie à une véritable alliance nouvelle avec l’intelligentsia non prolétarienne, petite-bourgeoise, dont l’évolution de la conscience a toujours été dépendante de la force non seulement matérielle mais idéologique, morale et culturelle du prolétariat. Il n’est sans doute pas inutile de préciser qu’une telle alliance n’a rien à voir avec celles que concluent de temps à autre les réformistes avec un tel parti ou fraction de parti bourgeois s’autoproclamant représentant des classes moyennes. La fraction de la petite bourgeoisie susceptible de se rallier au prolétariat — en particulier l’intelligentsia — saura se donner sa représentation politique adéquate dans les prochaines montées de la lutte des classes, et l’alliance ne pose sans doute aujourd’hui que des problèmes de débats et d’actions unies ponctuelles.

Ces points de recherche ne sont pas limitatifs, mais ils suffisent peut-être à indiquer à quel point, au contraire des glapissements « nouvellement philosophiques », c’est toujours le marxisme sous sa forme authentique, c’est-à-dire révolutionnaire qui ouvre les voies à la solution des problèmes de notre temps.

Michel Lequenne

I. Le mouvement étudiant révolutionnaire

Introduction

En septembre et octobre de l’année 1968, Ernest Mandel fit des discours dans trente trois collèges et universités aux Etats-Unis et au Canada, d’Harvard à Berkeley et de Montréal à Vancouver.

Sa présentation à l’Assemblée internationale des mouvements révolutionnaires étudiants, sous l’égide des Etudiants pour une société démocratique (SDS) de l’Université de Columbia, fut considérée comme l’événement majeur de l’Assemblée et un des points chauds de sa tournée. Ce rassemblement se tint le samedi 21 septembre au soir dans l’auditorium de la faculté d’éducation à l’université de New York. Plus de 600 personnes s’y entassèrent ; et le débat se prolongea plusieurs heures durant. Voici le principal discours de la soirée et des extraits essentiels des interventions d’Ernest Mandel au cours de la discussion.

1. Théorie et pratique

Rudi Dutschke, le dirigeant des étudiants berlinois, et de nombreuses autres personnalités étudiantes représentatives ont avancé, en tant qu’idée centrale de leur activité, le concept de l’unité de la théorie et de la pratique, de la théorie révolutionnaire et de la pratique révolutionnaire. Ceci n’est pas un choix arbitraire. L’unité de la théorie et de la pratique peut être considérée comme la plus importante des leçons de l’expérience historique tirées des révolutions qui ont eu lieu en Europe, en Amérique ou en d’autres terres du globe.

La tradition historique qui englobe cette idée part de Babeuf et, à travers Hegel, rejoint Marx. Cette conquête idéologique implique que le grand mouvement de libération de l’humanité doit se trouver guidé par un effort conscient pour reconstruire la société, pour dépasser une situation dans laquelle l’homme est dominé par les puissances aveugles de l’économie de marché et commence à prendre son destin en main. Cet acte conscient d’émancipation ne peut être conduit avec efficacité, et certainement pas jusqu’au bout, sans que l’homme ait pris conscience de l’environnement social dans lequel il vit, des forces sociales auxquelles il doit se mesurer et des conditions sociales et économiques générales de ce mouvement vers la libération.

Tout comme l’unité de la théorie et de la pratique est un guide fondamental pour tout mouvement d’émancipation aujourd’hui, le marxisme enseigne aussi que la révolution, la révolution consciente, ne peut être un succès qu’à la condition que l’homme comprenne la nature de la société dans laquelle il vit et que s’il comprend les forces motrices qui sont sous-jacentes au développement économique et social de cette société. En d’autrès termes : à moins qu’il ne comprenne les forces qui commandent l’évolution sociale, il ne pourra pas transformer cette évolution par une révolution. C’est la conception principale que la théorie marxiste introduit dans l’actuel mouvement révolutionnaire étudiant en Europe.

Nous essaierons de démontrer que ces deux idées — l’unité de la théorie et de la pratique et une compréhension marxiste des contradictions objectives de la société — qui existaient bien avant que le mouvement étudiant en Europe n’ait vu le jour, furent retrouvées et réintégrées dans la lutte pratique par le mouvement étudiant européen comme un résultat de ses propres expériences.

Le mouvement étudiant commence partout — et il n’en va pas différemment aux Etats-Unis — comme une révolte contre les conditions immédiates dont les étudiants font l’expérience dans leurs institutions académiques propres, dans les facultés et les écoles secondaires. Cet aspect est évident à l’Ouest, où nous vivons, bien que la situation soit totalement différente dans les pays sous-développés. Là-bas, bien d’autres forces et circonstances appellent la jeunesse étudiante ou non étudiante à se soulever. Mais, au cours des deux dernières décennies, le type de jeunesse qui va à l’université en Occident n’avait pas trouvé, dans l’ensemble, ni sur le lieu des études, ni dans les conditions familiales, ni dans celles de la cité, de raisons imminentes de révolte sociale.

Il y a, bien sur, des exceptions. La communauté noire des Etats-Unis en est une ; les travailleurs immigrés sous-payés de l’Europe de l’Ouest en sont une autre. Toutefois, dans la plupart des pays occidentaux, les étudiants qui viennent de ce milieu prolétarien le plus pauvre sont toujours une minorité infime. La large majorité des étudiants viennent soit de milieux petits-bourgeois ou de moyenne bourgeoisie, soit des couches salariées les plus favorisées. Quant ils arrivent à l’université, ils ne sont généralement pas préparés, de par l’existence qu’ils ont menée jusqu’alors, à comprendre clairement ou pleinement les raisons de la révolte sociale. Ils en prennent conscience tout d’abord dans le cadre de l’université. Je ne fais pas référence aux exceptionnelles petites minorités d’éléments politiquement conscients, mais à la grande masse d’étudiants qui se trouvent confrontés à un certain nombre de conditions qui les conduisent sur le chemin de la révolte.

En bref, celles-ci embrassent l’organisation, la structure et le programme des cours inadéquats de l’université, ainsi que toute une série de faits matériels, sociaux et politiques d’une expérience dans le cadre de l’université bourgeoise, qui deviennent insupportables pour une fraction de plus en plus grande d’étudiants. Il est intéressant de noter que des théoriciens et pédagogues bourgeois, qui veulent comprendre les raisons de la révolte étudiante, ont dû réintroduire dans leur analyse du milieu étudiant certaines notions qu’ils avaient depuis longtemps éliminées de leur analyse générale de la société.

Il y a quelques jours, alors que j’étais à Toronto, un des principaux pédagogues canadiens donna un cours sur les causes de la révolte étudiante. Ses raisons, a-t-il dit, « sont essentiellement matérielles. Non pas que leurs conditions de vie soient insatisfaisantes ; non pas qu’ils soient maltraités comme l’étaient les ouvriers au XIXe siècle. Mais, socialement, nous avons créé une espèce de prolétariat des universités, qui n’a aucun droit de participer à l’élaboration de ses programmes, aucun droit pour, au moins, co-déterminer sa propre existence pendant les quatre, cinq ou six années qu’il passé à l’université. »

Bien que je ne puisse accepter cette définition non marxiste du prolétariat, je pense tout de même que ce pédagogue bourgeois a partiellement révélé une des racines de la révolte étudiante généralisée. La structure des universités bourgeoises n’est qu’un reflet de la structure hiérarchique générale de la société bourgeoise. Les deux deviennent insupportables pour les étudiants, même avec leur présent niveau élémentaire de conscience sociale. Cela nous amènerait trop loin que de sonder les racines psychologiques et morales plus profondes de cette prise de conscience. Mais, dans certains pays d’Europe de l’Ouest et probablement aussi aux Etats-Unis, la société bourgeoise, telle qu’elle a fonctionné pendant la dernière génération, a provoqué dans les dernières années une décomposition très avancée de la famille bourgeoise